‹ Œuvres de Fontenelle, Volume 3Chapitre 60 sur 74 · AUGUSTE , PIERRE ARÉTIN · texte numérisé non relu

AUGUSTE , PIERRE ARÉTIN

PIERBE ARÉTIN.

Oui , je fus -bel esprit dans mon siècle , et je fis auprès des princes une fortune assez considérable.

AUGUSTE

Vous composâtes donc bien des ouvrages pour eux ?

PIERRÈ ARÉTIN.

Point du tout. J'avais pension de tous les princes de l'Europe f et cela n'eût pas pu être , si je me fusse amusé à louer. Us étaient en guerre 'les uns avec les autres : quand les uns battaient, les autres étaient battus ; il n'y avait pas moyen de leur chanter à tous leurs louanges.

1^ AUGUSTE

^ue faisiez-vous donc? ♦

PIERRE ARÉTIN

Je faisais des vers contre eux. Ils ne pouvaient pas entrerions dans un panégyrique, mais ils entraient bien tous dans une satire. J'avais si bien répandu la terreur de mon nom , qu'ils me payaient %*ibut pour

4i4 DIALOGUES pouvoir faire des sottises en sûreté. L'empereur Charles V, dont assurément vous avez entendu parler icilias , s'ét^t allé f^iire battre fort m*l îi prop^ vers les côtes d'Afrique , m'envoya aussitôt une assez belle chaîne d'or. Je la reçus, et la regardant tristement : jih! cest là bien peu de chose , m'écriài-je , pour une aussi grande folie que celle qu'il a faite.

, AUOVfiTE.

Vous aviez trouvé là une nouvelle manière de tirer de l'argent des princes.

PIERRE ARËTIN.

N'avais-je pas sujet de concevoir Tespérance d'une merveilleuse fortune , en m'établissant un revenu sur les sottises d'autrui ! Cest un bon fonds ; et^ui rapporte toujours bien. . • ;

AUGUSTE

Quoi que vous en puissiez dire, le métier de louer çst pl«s s&r, et par conséquent meilleur.

PIERRE ARETIN

Que voulez-^ vous, je n'étais pas assez, impudent pour louer.

AUGUSTE

£t vous l'étiez bien assez pour faire des satires sur les têtes. couronnées,

PIERRE ARÉtIN.

Ce n'est pas la même chose # Pour faire des satijas , il n'est pas toujours besoin de mépriser léeux comre qui on les fait ; mais pour donner de certaines louanges fades et outrées , il me semble qu'il £biu4; mépriser ceux mêmes à qui on les donne > et les croire/biea dupes^ De quel front Virgile osait-il vous dire qpm'ion ignomit quel partitvous prendriez parmi les dieux, et que c'e-

DES MQRTS. 4^5 lait une chose incertaine , si vous vous chargeriez du soin des affaires de la terre , ou si vous vous feriez dieu marin , en épousant une fille de Thétis , qui aurait volontiers acheté de toutes ses eaux Thonneur de votre silliance , ou enfin , si vous voudriez vous loger dans le ciel auprès du scorpion, qui tenait 1^ place de deux sigpes , et qui , en voire considération , se serait mis^plu^ à rétroit ?

AUGUSTE

Ne soyez pas étonné que Virgile eût ce front là. Quand on est loué > qn ne prend pas les louanges avec tant de rigueur : on aide à la lettre , et la pudeur de ceux qui les dpnnent est bien soulagée par l'amourpropre de ceux à qui elles s'adressent. Souvent on croit mériter des louanges qu'on ne reçoit pas; et comment croirait-on ne mériter pas celles qu'on reçoit? PIERRE arétin.

Vous espériez donc sur la parole de Virgile, que vous épouseriez une nymphe de la mer , ou que vous auriez un appartement dans le zodiaque?

auguste!. .

Non, non. De ces sortes de louanges là on en rabat quelque chose , pour les réduire a une mesure un peu plus raisonnable ; mais à la vérité on n'en rabat guèr^ et on se fait à soi-même une bonne composition. Enfin, de quelque manière outrée qu'on soit loué . on et, tirera toujours le pij'ofit de croire qu'on est au-dessus de toutes les louanges ordinaires , et que par son mérite , ou ^ réduit ceux qui louaient a passer toutes les boripies. La vanité a bien des ressources.

pierre arétin. »

Je vois bien qu'il ne faut faire aucune difficulté de

4i6 DIALCTGUES pousser les louanges dans tous les excès ; mais du moins pour celles qui sont contraires les unes aux autres , comment a-t-on la hardiesse de les donner aux princes? Je gage, par exemple, que quand vous vous vengiez impitoyablement de vos ennemis , il n'y avait rien de plus glorieux , selon toute votre cour , que de foudroyer tout ce qui avait la témérité de s'opposer à vous; mais qu'aussitôt que vous aviez fait quelqu<f action de douceur , les choses changeaient de face , et qu'on ne trouvait plus dans la vengeance qu'une gloire barbare et inhumaine. On louait une partie de votre vie aux dépens de l'autre. Pour moi, j'aurais craint que vous ne vous fussiez donné le divertissement de me prendre par mes propres paroles , et que vous ne m'eussiez dit : Choisissez de la sévérité ou de la clémence , pour en faire le vrai caractère dt un héros , mais après cela , lenez'vous-en à votre choix,

AUGUSTE

Pourquoi voulez-vous qu'ôn y regarde de si près? Il est avantageux aux grands que toutes les matières soient problématiques pour là flatterie. Quoi qu'ils fassent , ils ne peuvent manquer d'être loués ; et s'ils le sont sur des choses oj^osées , c'est qu'ils ont plus d'une ^rte de mérite.

PIERRE arétim.

Mais quoi , ne vous venait-il jamais aucun scrupule sur tous les éloges dont on vous accablait ? Était-il besoin de raffiner beaucoup, pour s'apercevoir qu'ils étaient attachés k votre rang ? Les louanges ne distinguent point les princes : on n'en donne pas plus aux héros qu'aux autres; mais la postérité distingue les louanges qu\>n a données à différens princes. Elle

DES iMORTS. 417 confirme les unes, et déclare les autres de viles flatteries.

AUGUSTE

Vous conviendrez donc du moins que je méritais les louanges que j'ai reçues , puisqu'il est sûr que la postérité les a ratifiées par son jugement. J'ai même en cela quelque sujet de me plaindre d'elle ; car elle s'est tellement accoutumée à me regarder comme le modèle des princes , qu'on les loue d'ordinaire en me les com-=^ parant, et souvent la comparaison^ me fait tort. PIERRE arétin.

Consolez-vous , on ne vous donnera plus ce sujet de plainte. De la manière dont tous les morts qu^iennent ici parlent de Louis XIV, qui règne aujourd'hui en France , c'est lui qu'on regardera désormais comme le modèle des princes, et je prévois qu'à l'avenir, on croira ne les pouvoir louer davantage, qu'en leur attribuant quelque rapport asj^ ce grand roi.

AUGUSTE

Hé bien, ne croyez-vous pas que ceux à qui s'adressera une exagération si forte , l'écouteront avec plaisir ?

PIERRE ARETIN

Cela pourra être. On est si avide de louanges , qu'on les a dispensées et de la justesse , et de la vérité, et de tous les assaisonnemens qu^elles devraient avoir,

AUGUSTE

Il parait bien que vous voudriez exterminer les louanges. S'il fallait n'eu donner qije de bonnes, qui se àiélerait d'en donner ?

PIERRE ARETIN

Tous ceux qui en donneraient sans intérêt. Il n'appartient qu'à eux de louer. D'où vient que votre Vir-

4i8 DIALOGUES gile a si bièn loué Caton, en disaùt qtiHl préside k rassemblée des plus gens de bien , qui ; dans les Champs Elysées , sont séparés d'avec les autres? C'est queCaton était mort ; et Virgile , qui n'espérait i'ien ni de lui , ni de sa famille , ne lui a donné qu'un seul vers , et a borné son éloge à une,pensée raisonnable. D'où vient qu'il vous a si mal loué en tant de paroles au commencement de ses géorgiques ? Il avait pension de vous.

AUGUSTE

J'ai donc perdu bien de l'argent en louanges ?

PIERRE ARÉtIN.

J'en suis lâché. Que ne faisiez-vous ce qu'a fait un de vos sucAseurs, qui, aussitôt qu'il fut parvenu à l'empire , défendit , par un édit exprès, que l'on composât jamais de vers pour lui ?

AUGUSTE

Hélas ! il avait plus de raison que moi. Les vraies louanges ne sont pas celles qui s'of&ent à nous , mais celles que nous arrachons.

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