MARIE B ANGLETERRE
; Il est vr^i que la royau.té ne fit que montrer à mm^ «t disparut en. moins 4€^ri9n,
AJIfiE 0B BRETAGNE.
fit apurés cda irons devîntes duchesse de Suffoîk ? Citait une belle chute. Pow moi , grâée au eieï, f ai en nné autre destinée. Quand Charles VIII ibotirut , jè ne perdis point mon rang par sa mort, et j'épousai so* successeur , ce qui est rni ekeiÉiple de bonheur fort singiilier]
44o , DIALOGUES
MARIE d'Angleterre.
M'en crohriez-Yous , si je vous disais que je ne toqs ai jamais envié ce bonhear-là ?
ANNE DE BRETAGNE
Non j je conçois trop bien ce que c'est que d'être duchesse de Suflblk y après qu'on a été reine de France.
MARIE d'aNGLETERRE.
Mais j'aimais le duo de Sufiblk.
ANNE DE BRETAGNE
Il n'importe. Quand on a goûté les douceurs de la royauté , en peut-on goûter d'autres ?
MARIE d' ANGLETERRE.
Oui f pourvu que ce soient celles de l'amour. Je vou& assure que vous ne devez point me vouloir de mal de ce que je vous ai succédé. Si j'eusse toujours pu disposer de moi , je n'eusse été que duchesse ; et je retournai bien vite en Angleterre pour y prendre ce titre, dès que je fus déchargée de celui de reine.
ANNE DE BRETAGNE
Aviez-vous les sentimens si peu élevés ? -
MARIE d'aNGLETERRE.
J'avoue que l'ambition ne me touchait point. La na* ture a fait aux hommes des plaisirs simples, aisés, tranquilles , et leur imagination leur en a fait qui sont embarrassans, incertains, difficiles à acquérir; mais la nature est bien phis habile à leur faire des plaisirs , ^U^'ils ne le sont eux-mêmes. Que ne se reposent-ils sur elle de ce soin-là? fflle a inventé l'amour, qui est fort agréable, et ils ont inventé l'ambition, dont il n'était pas besoin.
ANNE DE BRETAGNE
Qui vous a dit que les hommes aient inventé l'ambi-
DES MORTS, 44r lion ? La natare n'inspire pas moins les désirs de Téléyation et «lu commandement , que le penchant de IV mour.
MARIE d' ANGLETERRE.
L'ambition est aisée k reconnaître pour un ouvragé de l'imagination; elle en a le caractère, elle est inquiète^ pleine de projets chimériques; elle va au-delà de ses souhaits , dès qu'ik sont accomplis; elle a unterme qu'elle n'attrape jamais.
ANNE DE BRETAGNE
Et malheureusement l'amour en a un qu'il attrapetrop tôt,
MARIE d'aNGLETBRRE.
Ce qui en arrive , c'est qu'on peut être plusieurs fois heureux par Famour ^ et qu'on ne le peut être une seule fois par Tambition ; ou , s'il est polsible qu'on le soit, du moins ces plaisirs-ià sont faits pour tsop peu de gens et par conséqujent ce n'est point la nature qui les propose aux hommes , car ses faveurs sont toujours très générales. Voyez l'amour, il est fait pour tout le monde. 11 n'y a que ceux qui cherchent leur bonheur dans unetrop grande élévation , à qui il semble que la nature ait eniié les douceurs de l'amour. Un roi qui peut s'assurer de cent mille bras , ne peut guère s'assurer d'un cœur : il ne sait si on ne fait pas pour son rang, tout ce qu'on aurait fait pour la personne d'un autre. Sd^ rpyauté lui coûte tous les plaisirs les plus simples et les> plus doux.
ANNE DE BRETAGNE
Vous ne rendez pas les rois beaucoup plus malheureux par cette incommodité que vous trouvez a leur condition* Quand on voit ses volontés non-seulement
44^ DIALOGUES Suivies , mais i^rëTenues ^ une infinité de fortunés qui dépendent d'nn mot qu'on peut prononcer quand on veut , tant de soins, tant de desseins y tant d'empresi^mens» tant d'application à plaire, dont on est le seul ok}e\ : en vérité, on se console de ne pas Savoir toui-àfait au juste si^n est aimé pour son rang ou pour sa personne. Les plaisirs de Tambition sont faits, ditesvous, pour trop peu de gens ; ce que vous leur repro^ chez est leur plus grand chanae. En fait de bonheur , c'est l'exception qui flatte , et ceux qui régnent sont exceptés si avantageusement de la condition des autres hommes , que , quand ils perdraient quelque chose des plaisirs qui sont communs à tout le monde , ils seraient récompensé» du reat».
piARf E d'a1iGLBTERRK«
Ah ! jugez de la qulls font , par la sensî^plité
avec laquelle il& reçoivent ces plaisirs simples et commuas f lorsqu'il s'en présente quelqu'un à eux. Apprenez ee que me conta ici , l'autre jour , uoe pritioesse de mon sang , qui a cégné en. Angleterre , et fort longtemps, et foffi heureusement, et sans mari. Elle donnait une première andiénce à des ambassadeurs h^dhndais , qui avaient à leur suite un jeune homme bien fait. Dès qu'il vit k reine , il se tourna vers ceux qui étaient auprès de lui , et leur dit quelcpie chose nasez bas, mais d'un certain anr qui fit qu'dle clevina à peu près ce quil disait; car les fnnmesont un instinct admirable. trois ou quatre mots que dit ce jeune HoUandai», qti'.elte n'avait pas entendus , lui tinrent plus à l'esprit que toute k bu^gue des ambassadeurs; et aussi tàtqu'ik furœt swtîis, elle voulut s'assurer de ce qu'elle avait pensé. EUe demanda à ceux à qui avait parlé ce jèune homme , ctf
DES MORTS. 443 qu il leur avait dit. Ils lui répondirent, avec beaucoup de respect , que c'était une chose qu'on n'osait redire à un# grande reine , et se défendirent long-lemps de la i*epéler. Enfin , quand elle se servit de son autorité absolue , elle apprit que le Hollandais s'était écrié tout bas : Ahl voilà une femmè bien faite, et avait ajouté quelque ^expression assez grossière; mais vive, pour marquer qu'il la trouvait à son gré. On ne fit ce récit à la reine qu'en tremblant; cependant il n'en arriva rien autre chose , sinon que , quand elle congédia les ambassadeurs, elle fit au jeupe Hollandais un présent fort considérable. Voyez comme au travers de tous les plaisirs de grandeur et de royauté dont elle était environnée , plaisir d'éare trouvée belle alla la frapper vivement.
ANNE DE BRETAGNE
Mais enfin elle n'e6t pas voulu Tacheter par la perte des autres. Tout ce qui est trop simple n'accommode point les hommes- H ne suffit pas que les plaisirs touchent avec douceur ; on veut Qu'ils agitent et qu'ib transportent. D'où vient que la vie pastorale, telle que les poètes k dépeignent^ n'a jamais été que dans leurs ouvrages , et ne réussirait pas dans la pratique ? ËUe est ti'op douce eArop unie.
ttAAlE B'AlKdLeTBME*
J'avoue que les hommes ont tout gâté. Mais d'oùr vient que la vue d'une cour la plus superbe et la plus pompeuse du inonde les flatte moins que les idées qu'ils .se proposent quelquefois de cette vie pastorale? C'est qu'ils étaient frits pour elle.
* ANMS m BRETAGNE.
kvàs\ le pertage de vos plabirs simples tranquillefi^
n'est plus que d'entrer dans les chimères que les hommes
M forment?
MAKIE o'aNGLETERRS* >
Non , non. S^il est vrai que peu de gens aient le goût assez bon pour commencer par ces plaisirs-là, du moins on finit volontiers par eux ^ quand on le peut. L'imagination a fait sa course sur les faux objels y et elle revient.aux vrais.