‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 2)Chapitre 26 sur 52 · ÉLÉGIE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE DOUZIÈME

A Madame M. M. Moreno-Schiuob.

O grand vent qui soulèves la voile des vaisseaux

et les anémones à la lisière des forêts;

vent qui as soulevé l'âme du grand René,

lorsqu'il criait des mots amers aux grandes eaux;

vent qui faisais trembler la case de Virginie,

et qui désoles les cours d'Automne du Sacré-Cœur;

vent qui viens me parler à ma petite table :

je t'ai aimé toujours, que tu filtres le sable,

ou que tu envoies la pluie de droite à gauche, en face.

Berce-moi doucement. Sois pour mon pauvre cœur

l'ami que tu étais lorsque j'étais enfant.

Il y avait un grenier où j'allais souvent

t'écouter siffler sous les portes et par les fentes.

Et puis, je me mettais sur une caisse. De là,

je regardais la neige bleue de la montagne.

Mon cœur sautait. J'avais un petit tablier blanc.

Pleurer, mon Dieu ?... Je ne sais plus... J'avais quatre ans.

Oh ! La contrée natale... Qu'elle était transparente.,.

0 vent, veux-tu, me-dis, que gardien de chèvres,

je donne ton baiser à ma flûte légère,

assis comme un poète au milieu des fougères ?

Veux-tu faire se pencher vers moi comme des roses

toutes les bouches de toutes les jeunes filles ?

Dans quel pays mènes-tu mon rêve ?... Dans quel pays ?...

Des mules sont passées dans la neige d'aurore

qui portaient des vins noirs, du tabac et des filles.

0 vent où se défont les Angélus légers,

ainsi que les pommiers fleuris dans les vergers ;

qui argentés et fais remuer la pelouse;

qui fais sonner le pin et froisses l'arbousier;

qui gonfles le nuage et le traînes. 0 vent,

tu fais encore plus mon âme solitaire

quand je t'entends du fond de ma petite chambre.

Quand j'ai pleuré ou ri, ta voix m'accompagnait.

Lorsque je lis Jean- Jacques, c'est toi qui agites

dans les vieilles gravures les cimes forestières.

Je laisse aller mon âme. Je me dis : Je médite,

quand ma pensée se meurt à t'écouter parler.

C'est toi qui as conduit par l'océan verdâtre mon aïeul s'en allant aux Antilles en fleurs. Tu soufflais en tempête au sortir de la France. La pluie, les grêlons rebondissants venaient battre le hublot. Les cloisons craquaient. On avait peur. Mais quand on approcha des heureuses Antilles, ta voix sourde se tut et tu éclatas de rire en voyant, anxieuses, attendant sur le môle, ainsi que des mouettes, les cousines créoles.

Oh ! Que je le revois, ce jour d'une autre vie.

Mon Dieu, y étais-je, dites, je vous en prie?

Oui, je revois l'aïeul des cousines suivi,

montant la grand'rue de Saint-Pierre-de-Martinique.

Vent, tu avais soufflé dans les corolles vives

des tabacs, et soulevais les douces mousselines

qui étaient les calices légers des cousines.

C'est pour ça, vent qui souffles, que tu es mon ami. Je sais ce que tu sais. Je t'aime comme un frère. Je souhaite ton bonheur d'errer dans les ormeaux. Je sais que tes milliers de cœurs sont les oiseaux. Je sais que je comprends le sens de tes paroles.

Je sais que les baisers des cousines créoles sont passés avec toi aux roses du jardin, parmi la rosée rose et bleue de ce matin.

Avril 1S99.

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