‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 2)Chapitre 33 sur 52 · EGLOGUE DE PRINTEMPS · texte numérisé non relu

EGLOGUE DE PRINTEMPS

A Teodor de Wyzewa.

Non loin de cette épaisse et blanche métairie ■qui a un coq si beau qu'il a eu le grand prix, un filet d'eau imprime aux fleurs des populages la pulsation balancée de son passage.

€'est ainsi que sera mon poème modeste qui descend du coteau comme un paysan, sa veste sous le bras, n'émouvant que le cœur des bruyères. Et délicatement sur sa flûte grossière je chanterai.

Dans ce pays, un homme sage possède ce respect que confère l'usage.

Son cœur ne connaît pas l'ivraie d'inquiétude qui pousse dans le blé calme de l'habitude. Et sa face est moulée par Dieu tout simplement avec la terre d'or où parle le froment. Il vit là. Il ne doute point de sa pensée, et, quand le ciel est noir comme la bleue pensée d'un jardin médiocre, il se dit que la grêle dont Dieu permet la plaie pareille aux sauterelles. est suspendue.

On voit hélas ! dit-il, ses grains prendre, en hachant les fleurs, la place des raisins.

Le monde est pour ce saint un poème bien fait où chaque chose, à son heure exacte, apparaît. Il est sot de manger telle espèce à présent moins mûre que ne l'est telle autre espèce avant.

Ce vieillard, instruit des choses que l'on cueille,

eut un notariat jadis et, sous les feuilles,

les panonceaux luisaient ainsi que des moissons.

La porte de l'étude ouvrait sur l'horizon

si bien que quand un acte était passé par lui

Ruth et Booz rêvaient dans le Juillet qui luit.

Alexandre de Ruchenfleur, tel est son nom

qui semble fait pour qu'au frappement des chaudrons

les abeilles comme un nuage épais se tassent

sur un cerisier blanc qui azuré l'espace.

Il a bien réussi dans la vie car, l'étude

ayant été vendue, une béatitude

vint mettre son or blanc dans son âme sans art,

pèlerin d'Emmaùs qui sent qu'il se fait tard.

Et cette étude est devenue la métairie, près de ce filet d'eau et de ce coq qui crie.

En ce Dimanche des Rameaux vous le verriez

célébrant le Seigneur et, au dossier ciré

du banc d'œuvre opposant sa calvitie luisante,

cependant que sa barbe évangélique argenté

les pages du gros paroissien qu'il lit avec

des besicles posées de travers sur son bec

d'aigle entre les yeux noirs que d'épais sourcils couvrent.

Et c'est d'une lenteur solennelle qu'il ouvre

ces pages répondant à tout ce que nous sommes,

et où le cœur de Dieu s'incline au cœur de l'homme.

Son col correct, sous la mince cravate noire,

il est un fils du Ciel et n'a pas d'autre histoire.

C'est pour lui que la Terre existe avec la Mer,

les pays étrangers, les étoiles et l'air.

Il est une vivante preuve de la Foi

quand au Sandus son front s'écroule entre ses doigts.

La Messe terminée, il cause sur la place. Des paysans le saluent et un nuage passe ainsi que la fumée d'une bombe de fête. Courbé sur son bâton, il va comme un prophète. Par le chemin que borde en tremblant le cresson il retourne chez lui, et l'on entend le son de l'angelus frapper d'un tendre battement la cloche que remplit le vin bleu du beau temps.

Il attend ce jour-là des gens à déjeuner.

La voiture à deux roues qui les a amenés

est au milieu de la cour, les brancards en l'air,

le cheval remisé. Et dans l'anneau de fer

où manque une lanterne, on voit, étoiles fines,

flocons qui semblent fondre encoie, une aubépine.

Bonjour, grand-oncle ! Et tout d'abord accourt vers lui, bondie de la cuisine où elle aidait Marie, une ronde petite-nièce à l'œil luisant comme un scarabée noir sur la rose au printemps. Jacqueline est son nom. Son fiancé la suit qu'elle vient présenter au vieillard. Elle dit : « Papa et maman nous ont laissés venir seuls ! » Et sa bouche a l'odeur d'une fleur de tilleul.

Éni.ocuES J 59

Devant Monsieur de Ruchenfleur, le fiancé

baisse la tête avec un air embarrassé.

C'est un gentil garçon classique de campagne,

frais et brun, et dont l'œil est du bleu des montagnes :

« Soyez le bienvenu, Pierre, dit le vieillard.

Vous devez avoir faim. La Messe a fini tard;

mais vous aidiez tous deux, je crois, à la cuisine...

Je t'en prie... Va-t'en donc, petite Jacqueline,

dire à Marie qifil faut les verres anciens. »

Et sur la nappe, on met des coupes à dessins

où l'on voit deux oiseaux boire à une fontaine.

La jeune fille rit sans se donner la peine

<le cacher son amour à Pierre et, sans malice,

lui donne un baiser dru dont tous les deux rougissent.

Alexandre de Ruchenfleur leur dit : « C'est bien. C'est quand la haie verdit que la fiancée vient. En ce Dimanche des Rameaux, Notre Seigneur dont l'ânesse a foulé des haillons et des fleurs vous eût bénis certainement à son passage : car c'est lui qui créa votre amour pur et sage, et il veut retrouver dans son enclos divin

le bonheur des époux qui ont rompu son pain. La vie de plus en plus m'apparaît douce et belle, car mon âme se fond à la Joie éternelle comme l'odeur d'un fruit à un soir attendri par la feuille qui fane avec un léger cri... »

« Verse le Jurançon? » dit-il à la servante.

Et le verre ancien s'emplit d'automne ardente,

et l'on entend et voit, de laurier en laurier,

au jardin, siffler un merle et se balancer.

Sur la table, dans une faïence, il y a

des fleurs violacées de ce magnolia

qui est l'un des premiers ornements du printemps.

Alexandre de Ruchenfleur dit : « Tous les ans

ce m'est une grande ivresse que d'assister

à tout ce renouveau et de voir éclater

ça et là le soleil en lilas ou en rose,

et selon la couleur du baiser qu'il y pose. »

Jacqueline sourit. Chacune de ses mains

va à droite et à gauche aux mains de ses voisins^

et Tiris de son œil se couvre de rosée ainsi qu'une corolle où l'aurore est posée.

Cependant qu'Alexandre de Ruchenfleur découpe le vol-au-vent semblable au vin qui est dans les coupes,, cette monotonie douce pèse sur eux qui est le bonheur humain dans l'ombre où Dieu le veut. Pierre parle au vieillard de la taille des vignes dont les rameaux bientôt unis en longues lignes ainsi que par la main s'unissent des danseurs iront farandoler dans l'azur en sueur.

Le sécateur coupant le sarment en biseau lui donne l'air de quelque ancien chalumeau.

Après le vol-au-vent, voici la contrebande : Vive le lièvre ! qui filait droit par la lande où l'ajonc épineux accroche des rayons qui deviennent ses fleurs de cuivre, papillons !

■ — Chassez-vous, Pierre ? — Oui. — Moi, je ne suis plus ingambe. Il y a dix ans, j'avais encor de telles jambes que je gravissais, sans fatigue, avec les chiens,

le coteau rocailleux où se gonfle ce vin.

On appelle cette vigne-là Chanaan.

Nous y allions parfois, lorsque j'étais enfant,

prendre au filet des becs-fins à l'aide d'appeaux.

Chasse douce ! La cabane avait des réseaux

de bruyère par où l'on guettait. Quelque blé

faisait descendre sur le sol les oiselets.

Je retenais mon souffle. Et tout à coup sur eux

le filet retombait, et leurs efforts peureux

ressemblaient pour s'enfuir aux vols des feuilles mortes

rasant le sol, puis arrêtés par une porte.

Jamais, dit Jacqueline à son grand-oncle, moi, je n'ai pu retenir un oiseau sans émoi, car on le sent frémir comme de l'air ailé. Je l'ai laissé toujours de ma main s'envoler.

Chez moi, dit Pierre, j'ai quelques chardonnerets

pris à la glu, au sommet de genévriers.

Vous pourrez les lâcher, si vous voulez, demain.

Ils ne tarderont pas à quitter votre main,

car ils ont du soleil à l'aile aussi luisant

que sont les boutons d'or dans les prés fourmillants.

Après le civet vient la dinde rousse épaisse qu'Alexandre de Ruchenfleur vante et dépèce.

Dinde ! tu ne fais plus la roue parmi tes sœurs poussant toutes ensemble une même clameur.

« Écoutez ! Écoutez coasser les rainettes ! »

On entend, en effet, leurs petites musettes qui s'élèvent des cognassiers de la haie où le soleil est jeune et vert et semble gai.

— Ce cresson, dit de Ruchenfleur, vient des fontaines que le Conseil municipal, cette semaine, veut m'acheter pour l'arrosage des prairies. L'année dernière la rivière avait tari.

■ — Vous vous servez ici comme chez nous d'écluses?

demande Pierre. Un champ après un champ en use.

C'est ce qui fait les prairies grasses près de Pau,

si grasses qu'on les voit briller comme de l'eau.

■ — Oui. Mais les champs ici sont moins gras que les vôtres;

car la plaine de Pau n'est pas comme la nôtre. Votre canal qui longe le chemin de fer coule sans que son lit donne de place à l'air, et vos larges maïs, entre les blés qui vibrent, dans leur propre reflet rient de toutes leurs fibres. Que la nature est belle ainsi crue et vivante ! qui, comme une enfant pas trop parée, joue, chante à la façon d'un poète qui ne sait pas pourquoi son vers s'ordonne et fleurit sous son pas.

Le vieillard parle doucement, et ses paroles sont d'une joie tranquille et sage et elles volent sur sa barbe de marbre ainsi qu'à leur rucher les abeilles qui font le miel blanc des rochers. Après qu'on a mangé le gâteau de ménage, Vêpres sonnent le premier coup dans le village. Longtemps dans l'air serein la cloche gronde et tremble. Il sera temps qu'après le café tous ensemble aillent dans le parfum que laissent les Rameaux apporter au Bon Dieu le trésor simple et beau de leurs cœurs qui ne savent rien que la confiance de la pauvresse à qui le prince se fiance. Éclatez soucis d'or ! Anémones de sang !

Lilas bleus qui encensez le Tout-Puissant ! A l'amertume des éphémères lauriers, Pâques avec ses nids joyeux va succéder. L'aube a sifflé comme un gamin entre ses doigts. L'après-midi ronfle au soleil. Alléluia.

Il est, au fond du pré, une source, ô Seigneur ! Un saule croît au bord. Le vieux de Ruehenfleur en touche doucement la branche désolée, à peine verte, et songe à votre Galilée.

Ils entrent à l'église où l'encens et les psaumes,, ainsi que Madeleine aux louanges de baume, célèbrent cet Amour qui, calme et infini, atteint la Terre ainsi que le Soleil un nid.

Les coudes appuyés sur le chêne luisant, Alexandre de Ruehenfleur prie en disant :

Veillez sur ce beau sol que je foule, ô mon Maître I Je l'ai tout parcouru, ainsi qu'un géomètre, marquant ses bornes et le cours de ses ruisseaux. Mais je ne connais point de chaînes, de cordeaux qui puissent limiter cette Terre promise dont je sens sur mon front courbé passer la brise.

Que je meure, ayant fait sagement mon devoir; que j'aie porté la paix au milieu du champ noir où les fils disputaient l'héritage du père. Ma tâche est presque terminée et la lumière se lève. Que par vous ces enfants soient bénis, et qu'ils aillent au Ciel en quittant le pays !

Non loin de son futur grand-oncle, Pierre prie, villageois grave et doux à qui l'ordre est amie :

Que la sagesse dirige notre maison, et que ma femme emploie son cœur et sa raison à faire prospérer la famille future.

Que cette famille vous soit dévouée et sûre autant que celle-là qui était avant nous. Quant à moi, ô mon Dieu, je veux être pour vous

comme le cher grand-oncle à genoux près de moi qui, suivant le chemin du Ciel, a marché droit.

Et, à côté de son fiancé, Jacqueline

sent son cœur se gonfler comme une mousseline :

Que la haie est en fleurs et que vous êtes bon ! Je vous dois ma louange et l'oiseau sa chanson. Le nid que je bâtis, Seigneur, abritez -le. Et vous, Vierge, ô ma mère à la ceinture bleue ! Bourgeon d'un lis tout parfumé de Paradis posez sur nos deux fronts vos douces mains unies.

Et Pâques passe ainsi qu'un ruisseau dans la plaine qui rit tout émaillée comme une porcelaine. Le ciel tantôt pareil à un insecte bleu accuse la colline et, tantôt pluvieux, couve l'orage. Et les flèches des hirondelles glissent, laissant un cri mièvre derrière elles.

De Ruchenfleur dans une gerbe de pervenches et dans de l'osier blond met une poule blanche. Il dit à Jacqueline en la lui apportant : « Voici un œuf avec des ailes, mon enfant ! »

C'est dans les jours de Mai où l'on s'est réuni chez les parents de Jacqueline après midi. Dans le salon qui sent le poivre, on les entend

raconter tour à tour leur vie tout simplement, non pas la vie que mille vanités compliquent, mais on dirait de chants comme aux temps bucoliques sur des pipeaux naïfs que ne caresserait que le souffle d'un ciel de myosotis frais. Près du laurier en fleurs, au parfum de génie, je veux, sans les orner de toute l'harmonie dont ceux qui sont savants auraient su les enfler, répéter ces récits et les laisser aller.

la grand'mère

Il y a cinquante ans, quand je me fiançai

par un clair jour de printemps, je voulus fixer

ce qui avait frappé et mon cœur et mes yeux.

Sur ma tapisserie, je brodai un ciel bleu

et le petit pont qui est à l'entrée du bois,

petit pont sur lequel pour la première fois

je reçus un baiser d'amour sous mon ombrelle.

J'imitai le baiser par une tourterelle

qui s'envolait du pont en enlevant du lierre.

Je fleuris un pommier. Notre vache laitière

broutait au-dessous l'herbe où tombaient des pétales.

Nous avions, en riant, dans la même timbale

bu du lait qui moussait, mon fiancé et moi. J'ai revu avant-hier ce printemps d'autrefois qui dormait dans l'armoire. On voyait le baiser ouvrant son aile encor dans le paysage usé.

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