PIERRE
C'est presque vivre au Ciel qu'avec vous au printemps.
ALEXANDRE DE RUCHENFLEUR
Je crois bien que des gens entrent au Paradis tout naturellement. Par quelque après-midi d'après la mort, on est soudain au cœur de Dieu. On doit se dire : Tiens ?... C'est moi... Moi bienheureux. Je viens d'ouvrir les yeux, et je reconnais bien tout le désir rêvé sur terre avec les miens... Chaque moment de joie est, Là-Haut, toute joie. Chère petite-nièce un jour tu te verras sur le canapé où tu es. Tu m'entendras causer; tu entendras me répondre ton père. Et ce sera la vie à jamais, avec Pierre, papa, bonne-maman et maman. Et parfois un grand chapeau de paille au soleil tremblera dans la paix angélique où le vieux Ruchenfleur cultivera l'abeille au jardin du Seigneur.
L'oncle de Ruehenfleur mourut tout doucement
à quelques jours de là, sans qu'aucun incident
distinguât sa paisible et pieuse agonie
qui fut semblable à ce qu'avait été sa vie.
Par la fenêtre de sa chambrette il put voir
encore les lilas pousser leurs bouquets noirs
jusqu'aux marches du perron de l'ancienne étude.
Un pauvre Crucifix mit dans la solitude
où finissait ce juste un calme sans mélange.
Dans les rideaux à ramage chantèrent les anges.
Par moments Alexandre de Ruehenfleur priait,
cependant qu'au dehors le printemps fourmillait
de bruits et de couleurs. Une bibliothèque
où les Grands Voyageurs vivaient avec Sénèque
faisait tout à côté un refuge aux parents.
Jacqueline était là, alerte, préparant quelque remède qu'avait ordonné son père. Son fiancé lisait et ses mère et grand'mère desservaient ça et là car l'Extrême-Onction avait été donnée. Et les derniers rayons du dernier jour frappaient en plein le lavabo qui pâlissait ainsi qu'un marbre de tombeau.
Un soupir du vieillard fit venir Jacqueline
et Pierre auprès du lit. Une de ses mains fines
que les veines gonflaient de ciel tenait la Croix
noire et nette sur l'ondulation du drap.
Il dit aux jeunes gens : « Mon cœur est plein d'amour
•d'avoir encor vécu tous ces chers derniers jours.
Amis, en vous quittant, je demeure avec vous.
Je penserai à vous, à ce repas si doux
-que nous prîmes ensemble au midi des Rameaux,
aux vêpres entendues après, aux si beaux mots
•de ton père, ô ma si charmante Jacqueline !
te souviens-tu?... quand il nous parlait médecine... »
Des bouffées de printemps balancé s'engouffrèrent dans la petite chambre. Une ardente lumière
découpa chaque fleur crûment dans le jardin coloré et verni comme un plat ancien.
Deux heures et demie sonnèrent.
Il y a que j'ai fini de chanter et que les lilas sont vivants, mais qu'Alexandre de Ruchenileur est mort, et que mourir ainsi n'est que douceur»