‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 14 sur 62 · A EUGÉNIE DE GUÉRIN · texte numérisé non relu

A EUGÉNIE DE GUÉRIN

A Madame Léon Moulin.

« Je vous envoie au ciel cette lettre. » Ainsi écrivez- vous à Maurice le vendredi 19 juillet 1839, à 11 heures el demie, date éternelle. (C'était le soir de sa mort.) C'est aussi une date éternelle que l'anniversaire de votre naissance, ce 29 janvier.

Votre saint archevêque, Mgr Mignot, MM. Edmond Fabre, préfet du Tarn, chez qui vous eussiez dansé sous un autre régime; Edmond Pilon, qui mêla sa voix aux chants des rossignols du Cayla; Mme Lucie Félix-Faure-Goyau, qui aime les pauvres et le bel art; Mme la duchesse d'Uzès, qui goûte la profondeur de la forêt quand le cerf bat l'eau encore ébloui du passage des nymphes; le grand Frédéric Mistral, qui dans le soleil de la Crau voit blanchir les calcaires d'Andillac;

Barrés, qui dans Albi pense retrouver la Lorraine; Robert Vallery-Radot, qui compare la limpidité de l'eau du puits d'Été à la transparence de votre âme... tous ces noms et d'autres encore s'inscrivent aujourd'hui pour honorer votre me moire et celle de Maurice.

Laissez que je joigne à leurs hommages le mien. Donnez-moi de retrouver un peu de cette grâce alerte qu'avait votre plume quand elle courait sur le papier comme sur le lis la coccinelle, ou comme l'ombre d'un oiseau sur le linge de la prairie. Inspirez-moi dételle sorte que je ne blesse en rien votre mémoire. Vous savez comme je la vénère et que, ma fenêtre ouverte au clair de lune, dans une ferme où je logeais non loin du Cayla, mon chapelet se déroulant communiait avec vos oraisons célestes.

Rassurez-vous. Je n'irai pas rouvrir les tiroirs de la gentilhommière où vous avez tant prié, pleuré, aimé, contenu votre âme plus serrée qu'un bourgeon de mars. Si j'ai pénétré dans votre cellule, ce fut par un jour de neige; si j'ai traversé la chambre de Maurice, ce fut dans un

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