‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 59 sur 62 · SCÈNE XVI · texte numérisé non relu

SCÈNE XVI

Un dimanche après midi, à l'hospice de Bnrgos, salle numéro 4, lit numéro 15. Par la fenêtre ouverte sur le potager, on entend le bruit continuel de la fontaine. Trois semaines après l'opération.

FRANÇOISE relit la lettre suivante.

Les Cerises, 1er août 190

« Ma pauvre Françoise, « Ne sois pas trop émue en recevant des nouvelles d'un ami à qui rien de toi n'est indifférent, et pas même l'impression douloureuse que la vue de mon écriture pourrait te causer, surtout au lendemain d'une opération. Ne pense pas, ma pauvre Françoise, que tu aies pu demeurer loin de moi et de nos enfants,

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Bans que mon cœur cherchât à savoir ce qu'était devenue ma brebis égarée. C'est le seul droit que je me sois donné en tant que mari abandonné, non point pour te contrarier dans tes desseins ou me venger, mais parce que ma pitié pour toi est plus forte que mon amertume. Il m'a été facile d'agir discrètement, de connaître ton adresse et d'entretenir à ton insu pendant une année une correspondance avec le directeur de la Compagnie del Rio à Burgos, auquel m'avait recommandé le directeur de la même Compagnie, de Bordeaux. J'ai suivi ton dur calvaire, jour par jour. J'ai su ta misère, ta maladie, ton hospitalisation. Et quand je ne dors pas, la nuit, et que j'entends les petits souffles de Claudine et de Jacquot, je pense à la salle où tu as dû te trouver, où tu dois te trouver encore en contact avec des misères moins grandes que les tiennes. Ah ! Que j'eusse voulu t'épargner cette suprême humiliation de l'hospice ! Mais un scrupule envers un autre que moi-même m'en a empêché. Et aujourd'hui, ent'envoyant ce chèque, je voudrais ne blesser personne; ce n'est ni à toi ni à un autre que je l'adresse, mais à mon prochain qui est tombé blessé sur la route et qui demain, plus que jamais, sera dans

la détresse au sortir de l'hôpital. Ce que je n'avais osé faire, je ne peux plus ne pas le faire parce que j'ai trop souffert de te savoir souffrir. Il est un point de souffrance morale et un point de souffrance physique par où l'on rejoint l'infini : celui dont le cœur saigne est le créancier de tous les hommes et nul n'a le droit d'exiger de lui le moindre intérêt. Je ne te parlerai pas, ma pauvre Françoise, de l'humiliation où j'ai été lors de ton départ, des sourires des autres, ni même de l'estime que certains me témoignaient. Je ne te parlerai surtout pas de mon amour. J'ai triomphé de mes ressentiments par la foi que tu me connais. Je t'ai trouvé des excuses. Je n'étais pas assez intelligent pour toi et je n'étais pas un artiste, et il y avait dans ton cœur des choses dont sans doute je n'étais pas digne.

« J'ai gardé le plus que j'ai pu nos enfants auprès de moi, pour que leurs petites mémoires d'innocents se ressentent le moins possible plus tard de ce qu'ils ne comprennent pas aujourd'hui. Je leur dis que maman est souffrante et qu'il ne faut pas parler d'elle tout haut, de peur de lui faire du mal. Et alors ils jouent parfois longtemps sans rien dire.

Ma pauvre amie blessée, je ne le reproche rien, ni à personne et je n'ai pour tout le monde qu'une excuse, bien douloureuse il est vrai. Je crois savoir qu'une immense détresse t'a étreinte ces derniers jours, que tu as fait appel

même Dieu crucifié que Claudine et Jacquot prient chaque soir et qui est au-dessus de la couche de leur papa qui est seul. Je ne veux exercer aucune contrainte sur ton âme, je veux simplement te dire que le jour où tu auras besoin d'un refuge dont jamais la porte ne te sera close, tu as mon cœur et mes bras. »

« Paul. »

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