‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 62 sur 62 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Le lendemain matin, vers onze heures, deux jeunes gens causent ensemble dans la cour extérieure de la petite gare de Louvin.

PREMIER JEUNE HOMME

Maintenant tout le monde ici connaît l'aventure et sait que le monsieur qui a acquis le château est le mari... Quand est-ce que vous avez connu Pierre Denis?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Il y a trois ans, un peu avant que cette femme et lui s'enfuissent à Madrid.

PREMIER JEUNE HOMME

Vous voulez dire à Burgos?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

A Burgos, oui.

PREMIER JEUNE HOMME

Par qui lui aviez-vous été présenté?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Je fus présenté à Pierre Denis par Paul Ardel un jour que je passais par une ville des Pyrénées. Ardel et lui parcouraient à ce moment la montagne de Lurdé. Ils m'invitèrent (mon frère consul m'avait introduit auprès d' Ardel), ils m'invitèrent à excursionner avec eux. C'est alors, et seulement alors que j'ai approché Pierre Denis, dont la poésie déjà triomphait.

PREMIER JEUNE HOMME

Quel souvenir avez-vous conservé de lui?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

D'un jeune homme impérieux avec adresse, simple et compliqué, gâté par ses amis, s'employant à gagner les cœurs, mais terrible pour ceux, nombreux, qui ne le comprenaient pas ou qui seulement le discutaient... Un masque un peu lourd de qui ne se soucie pas de régner mit rement que par son œuvre; masque de faune,

un peu... un nez plutôt busqué dont le bout s'abaissait parfois en s' arrondissant pour aspirer quelque ironie lancée par la bouche sensuelle... des yeux passant, avec brusquerie, de la violence à la plus grande douceur... un homme qui accepte un peu orgueilleusement d'être tel qu'il est et de paraître quelconque.

PREMIER JEUNE HOMME

Passait-il pour un homme qui recherche les aventures ?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Non. Il vivait surtout à la campagne, en Béarn, avec sa mère... Au moment que je l'ai rencontré, il travaillait à ce drame lyrique dont on a publié des fragments...

PREMIER JEUNE HOMME

Jonquille ?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Jonquille,

PREMIER JEUNE HOMME

Vous a-t-on fourni quelques renseignements sur sa fugue avec cette femme dont le mari vient de s'installer dans ce pays?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Il était un ami d'enfance du mari et leur voisin de campagne.

PREMIER JEUNE HOMME

Ça n'a pas été bien propre de sa part...

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Il arrive à la fin de la génération qui nous a précédés; qui faisait en général assez bon marché de l'adultère; qui tenait le dogme catholique pour une histoire de vieille femme radoteuse; qui trouvait ridicule souverainement qu'un homme parvînt vierge au mariage. C'était l'héritage des positivistes, de ces gens qui croyaient que la société tout entière habiterait une seule maison, mangerait le même plat dans la même assiette; que l'océan se transmuerait en limonade gazeuse et que l'homme finirait par posséder un œil au bout d'une queue.

PREMIER JEUNE HOMME

... Enfin... Pierre Denis aurait abandonné cette femme, après l'avoir séduite, à son malheureux sort?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Xon. C'est plus complexe. Pierre Denis

était au fond, quand je l'ai connu, un mystique, mais un de ces mystiques dont la foi se prépare dans une vision splendide et terrible du monde matériel. Je me souviens des poèmes qu'il nous lut dans la montagne. C'étaient des vers sur un cerisier en fruits, sur la moisson dans la canicule, sur une femme lourde et blonde qu'il rendait si présente que les mots semblaient disparaître peu à peu, se fondre dans l'azur incandescent... Cette femme était peut-être la femme qu'il a enlevée ou qui s'est fait enlever.

PREMIER JEUNE HOMME

Et que disait Paul Ardel de ces poèmes?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Il avait l'air plutôt gêné, mais en admirant. Il guettait sa proie, d'une dent aiguë qui ressort; il levait son front rond comme l'arc d'une cathédrale romane. Sa parole de bois, sans nuance comme un chiffre, se faisait approbatrice. De l'Extrême-Orient, Ardel avait flairé en Pierre Denis un poète qui pourrait l'aider quelque jour dans sa haute mission, dans son idée fixe de prosélytisme chrétien. Il pressentait qu'il faudrait des auxiliaires à sa grande pensée parfois abrupte comme un calvaire. Il

relevait la croix toute nue; mais il faudrait des fleurs de nos climats tempérés et des processions et toute la vie des champs pour encore exalter le Bois-Sanglant... Il posait déjà le catholicisme comme un fait positif, comme une vérité mathématique aux yeux ahuris des hérétiques, des païens, des timides, des négateurs et des dilettantes. Il lui fallait un traducteur direct des choses visibles. Vous êtes un compas, lui affirmait Pierre Denis en riant. Et Ardel répliquait : Vous êtes un pays dont je prends mesure... Ardel reprit le chemin de la Chine. Quant à Pierre Denis, il lui est arrivé ce qui est arrivé... cette aventure d'adultère avec tout le tremblement...

PREMIER JEUNE HOMME

La grâce n'a point touché ce poète?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Si; mais en permettant qu'il traversât les feux de cette coupable passion... On m'a assuré que la femme revient de son propre gré à son mari et que Pierre Denis, renonçant à la gloire, qui n'a cessé de lui prodiguer ses faveurs, même en son absence, entre chez les capucins de Burgos. Sa faute a été grave; mais celui qui

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est vraiment poète sait bien ce qu'il en coûte de renoncer à son génie.

PREMIER JEUNE HOMME

Quel dommage qu'il n'ait pu catéchiser dans notre jeunesse ! Sa vocation, même après une telle faute, n'était-elle point parmi ceux qui, comme nous, lassés de l'idéologie, comprennent qu'il n'y a qu'une histoire, une seule histoire, et une histoire vraie puisqu'elle a fait ses preuves, qui vaille d'être écoutée en ce monde? Oui, la place de Pierre Denis, de l'œuvre qu'il aurait faite, n'était-elle point parmi nous?

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Pierre Denis n'a pas résisté à la grâce. 11 est un rythme plus puissant que celui d'un poème humain, c'est celui de la prière. Et nul doute que la prière du poète que nous aimons n'émeuve en ce moment nos cœurs.

PREMIER JEUNE HOMME

Il est vrai que la prière prie pour tous.

DEUXIÈME JEUNE HOMME

Et même la plainte de la Brebis égarée prie pour le pasteur qui la retrouve !

Ces deux jeunes gens quittent la scène, entrent dans la gare et ne reparaissent plus. On entend une voiture qui s'arrête. On voit arriver sur la scène, à pied, lentement, Paul qui s'assied sur un banc, sous un arbre, dans cette même cour extérieure de la gare de Louvin. Comme un homme lassé, il s'accoude au dossier du banc, une main à la tempe. Il attend le train par lequel doit revenir Françoise. Il n'y a que lui dans cette cour. La voiture qui l'a amené demeure invisible.

PAUL pense tout haut.

L'heure s'avance. Il vaut mieux ne pas aller sur le quai... Il vaut mieux que je l'attende ici... à cause des gens... Si elle avait une crise devant ceux qui descendront... d'ici, la voiture est tout près... à cause des gens qui pourraient s'étonner... encore à cause des gens... toujours à cause des gens...

Elle revient. Elle va être là ; être là. Je pense à nos fiançailles, aux Cerises, il y a neuf ans. J'étais si fier parce qu'elle était plus fine que moi ! Et j'avais peur, j'étais timide... On est timide quand on est devant quelqu'un dont on se pense indigne. Elle était si belle ! Et je ne savais que lui dire; il aurait fallu avoir une autre langue que la mienne pour lui parler... la langue de celui qui m'a trahi. Elle relevait sa robe au-dessus des chevilles pour entrer dans

l'étable où un petit veau venait de naître. Elle disait : Il est bouclé et il est têtu. Et elle disait encore : Paul, vos instruments agricoles sont comme de beaux insectes avec leurs ailes d'acier, leurs corselets rouges et verts. Et moi je retenais des phrases comme celles-là parce que l'on retient tout de ceux que l'on aime... Il me semblait, lorsque je l'écoutais, que mon cœur mûrissait dans un soleil vivant et réjoui. Et quand, au soir, elle quittait les Cerises, je remontais faire les comptes des ouvriers. Et j'étais bête, comme on dit; je pleurais et je me disais : Mon Dieu !... Pourquoi tant de bonheur? Mon Dieu... que vous êtes bon !

... Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous accablé?...

... Et quand Jacquot est né, elle m'a dit : « Je souhaite qu'il ait comme toi une âme saine... ô mon ami ! regarde : il a sur les cheveux un peu de l'or de ton caractère, de cet or que tu as fait croître dans tes champs biens tenus... »

Et lorsqu'il y avait de belles récoltes, je m'amusais de voir comment une vendange devenait le caprice de son beau cou, de ses doigts ou de son poignet. Et je me disais : Il est bon que je la gâte parce que je suis un peu

devant elle comme l'enfant qui, en présence d'une chose trop précieuse mise à sa disposition, ose à peine s'avancer pour la toucher et se sent plein de larmes.

...0 mon Dieu! Pourquoi ai-je été frappé? N'est-ce pas un mauvais songe? Quelquefois le rêve a une telle apparence de réalité, il semble qu'il dure si longtemps que, lorsque l'on se réveille, on ne peut croire à son bonheur... 0 mon Dieu ! réveillez-moi... Mais hélas ! Je n'ai pas besoin d'être réveillé... Car je suis ici, sur un banc, dans une vie et dans un pays qui existent, loin de ma contrée natale. Et en attendant réellement la femme qui m'a été infidèle, je me sens triste jusqu'à la mort et je dis : 0 mon Dieu ! Faites que ce calice s'éloigne de moi...

Et cependant je ressens je ne sais quelle douceur dans mon humiliation. Que votre grâce ne m'abandonne point, Seigneur ! car il se fait tard et déjà le jour de mes années décline et il faut l'employer avec miséricorde et charité, il faut soigner le repentir avec l'amour.

... Je l'aime. Je l'aime comme aux premiers jours, quand elle riait d'être trempée par la tonnelle trop étroite pour nos baisers. Je l'aime,

et si son corps a été fané par la douleur de la chair et de l'esprit, je la conserverai dans l'ombre, jalousement, comme une pensée en deuil entre les feuilles d'un paroissien sacré.

... Ah î si en cet instant le reste du monde n'existait pas, mais seulement Françoise et moi et les enfants, il me semble que je ne souffrirais plus; que sa faute serait comme n'ayant jamais été... Sont-ce donc ceux qui nous entourent qui rendent si lourde notre croix ? 0 mon Christ ! si vous n'aviez pas créé les hommes, si vous n'aviez pas vécu parmi eux, si vous ne leur aviez pas prêché l'amour, vous n'auriez pas été crucifié. Il faut que le monde soit.

... Elle va être là. Elle va revenir.

Et succédant à ma douleur, voici la joie de Dieu qui m'inonde, et il me semble que le ciel descend sur la terre parce que j'ai pardonné et parce que j'appelle le règne de l'amour dans mon cœur. Dieu î Votre règne est dans mon cœur, dans le cœur de cet homme quelconque, dans ce cœur où vous êtes entré comme la ronce lleurie qui pénètre dans l'enclos.

N'ai-je pas été fait à votre ressemblance? Les instruments du supplice n'apparaissent point toujours. Mais n'ai-je pas une couronne

et un manteau et un sceptre dérisoires? Voici l'Homme, a dit Pilate. Qui est là pour me bafouer? Me voici. Je suis le frère de Dieu. La douleur m'a ouvert l'intelligence et je vois bien que la Passion est là encore et qu'il m'a été donné de la parfaire avec cette joie terrible qui fait frissonner de son soufïïe les feuilles de l'Évangile, à l'heure où mon Sauveur s'écrie : J'ai soif! J'ai soif aussi, moi, soif de l'âme que vous m'avez confiée, et il ne sera pas dit que je n'ai pas attendu la maturité de la moisson pour arracher l'ivraie. J'ai soif de l'âme que vous m'avez confiée sacramentellement... J'avais une unique brebis. On me l'a prise. J'ai pardonné. Au nom de mon amour, ô moi-même, tais-toi !

Il regarde sa montre.

Elle va être là. Qu'est-ce qu'elle va faire quand elle va être là? Va-t-elle se taire? Elle a quitté Burgos il y a trois jours... Elle aura repassé, en chemin de fer, devant les Cerises... Aura-t-elle jeté un regard sur la maison déserte comme une alouette qui ne chante plus? Elle aura peut-être évoqué tout cela qui s'efface, qu'elle a effacé : le soleil sur les noyers; les jeux des enfants dans la prairie; le salon grand ouvert dans la lumière,

aujourd'hui glacée, où brillait son aiguille sur son ouvrage... Je la revois avec un morceau de fil blanc dans la bouche, et toute réjouie, avec ses fossettes de beau fruit... Ah ! Je ne savais pas, moi, exprimer ces choses-là en vers, mais je les ressentais. Est-ce qu'il y a besoin d'écrire l'amour pour qu'il soit vrai? Est-il besoin, pour le donner, de raconter son cœur? Je ne sais pas, moi, raconter mon cœur. Et quand Françoise et Pierre s'extasiaient sur la beauté des épis, je ne savais pas la peindre, moi qui les avais semés dans la joie, et mon âme n'avait qu'une prière muette comme la voix de ces épis. Pourtant je conservais en moi ces choses... Pour moi elles étaient de la vie, de la vie toute simple. Et j'aimais Françoise sans effort, comme une pomme se colore pour se laisser découvrir dans le feuillage, sans le quitter.

Elle va être là. Elle va être là, présente. C'est comme si la moitié de mon âmç accourait à la rencontre de l'autre moitié. Il me semble que je ne l'ai pas quittée un instant durant ces mois longs et lourds... Il y avait dans mon cœur un point où aboutissait le sang de Françoise et, malgré la séparation, j'entendais en moi couler ce sang à gros sanglots. Ce n'est pas de la poésie

cela, mais c'est peut-être de l'amour... Et quand je baignais, seul, mon enfant malade, et lorsque son cœur battait contre ma main comme celui d'un pauvre chat, je sentais bien que c'était aussi le cœur de sa mère qui battait là, en lui, et que nous ne sommes qu'une grande Communion des saints.

On entend le sifflet et le roulement du train. Paul se lève, mais demeure près du banc, épiant la sortie des voyageurs dans la cour extérieure de la gare. Arrivent et disparaissent : un paysan avec un panier; un enfant et un monsieur; deux ouvriers; un autre paysan; une paysanne qui interpelle une autre paysanne; (un vide); un paysan. Enfin apparaît Françoise, avec une écharpe qui voile son visage. Vêtements sombres. Elle s'avance vers Paul sans le regarder en face. Elle est maintenant debout devant lui, secouée par de grands sanglots réguliers.

FRANÇOISE

Est-ce que la maison est loin ?

PAUL

En voiture, cinq minutes.

FRANÇOISE

Renvoie le coupé. J'aime mieux aller à pied.

Ce sont les seuls mots qu'ils se disent. Il la soutient par le bras. Elle s'arrête de temps en temps,

épuisée, tremblante et sanglotante. Lui semble impassible. Il est très grave et très beau. On ne les voit plus, mais on entend encore les sanglots qui vont en décroissant.

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