‹ Œuvres de Francis JammesChapitre 2 sur 7 · A L OCCASION DE SON MARIAGE · texte numérisé non relu

A L OCCASION DE SON MARIAGE

Au moment que tu vas, sur une voile errante Tranchant le tiède azur d'une mer transparente, Porter ton bel amour aux pieds des orangers, Laisse un moment souffler aux cordes de ma lyre Cette brise du cœur, spirituel zéphire Qui berce Dieu dans ses vergers.

La vie est devant toi, s'ouvrant comme un portique Où de suaves lys mêlent au pur cantique De ton hymen naissant leurs parfums langoureux. Tribun, laisse un moment l'orage populaire Gronder, et que ta voix qui calme sa colère N'ait plus que des accents heureux.

Si tu t'en vas errer sur la plage dormante. Abandonnant ton bras à l'épouse charmante, Et laissant l'Océan souffler dans tes cheveux,

N'écoute plus les voix des factions humaines, Mais, les regards fixés sur celle que tu mènes. Comprends la voix de l'âme et ses secrets aveux.

Lorsque tu penseras à ta chère Patrie, A cette Liberté par les bardes chérie, Pour qui nous combattons et pour qui nous mourrons,. Dis-toi : la Liberté que Dieu donne à notre âme Est sainte, s'il prosterne aux genoux d'une femme Tous les orages de nos fronts.

Et maintenant, haussons nos coupes de jeunesse Aux lèvres de l'ami deux fois heureux qui laisse Un songe s'éveiller dans la réalité.

Et que nous saluons au seuil sacré d'un temple. D'où l'avenir, soleil des jours passés, contemple Tout un bonheur d'éternité.

— Merveilleux! Oh!... Merveilleux!... s'écrient eu même temps M^^^s d'Ellébeuse et d'Étanges. M. d'Ellébeuse, gravement, fait un signe d'approbation. Quant à M. d'Astin, il se lève, très ému, et, tendant la main à Roger Fauchereuse :

— Jeune homme, lui dit-il, les larmes aux yeux, je ne suis point dans vos idées. Mon siècle

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est mort. Mais laissez-moi vous dire que vous irez loin.

Roger Fauchereuse s'est levé. Son attitude, un peu empruntée, est charmante. II a rendu le cahier à Clara et, le- poing sur la hanche, sanglé dans sa redingote de chasse, la tête un peu en arrière, il regarde le déroulement des collines. Un murmure des chants des vêpres parvient jusqu'à la terrasse. Et, dans les villages lointains, des cloches battent.

Clara d'Ellébeuse n'a rien dit. Jamais peutêtre elle ne fut plus doucement émue qu'aujourd'hui, si ce n'est le jour de sa première communion. Encore ce jour-là, sa joie fut-elle empoisonnée par des scrupules. Elle se souvient qu'au moment de partir pour la messe elle craignait d'avoir bu de l'eau pendant la nuit. Avant d'aller se ranger parmi ses compagnes, elle fit part de son inquiétude à sa mère qui en sourit, et l'envoya à M. l'aumônier qui la tranquilhsa. Elle évoque cette sainte journée. C'était il y a cinq ans. Elle avait une couronne de roses blanches sur ses bandeaux ondulés, une chemisette ornée de ruches de tulle, et une robe et une jupe

festonnées. Dans son missel recouvert d'ivoire, elle avait réuni les pieuses gravures que ses amies lui avaient données. Au dos de ses gravures, on lisait de fines dédicaces : « A ma chère Clara, en souvenir du plus beau jour de notre vie)); « A ma tendre amie Clara d'Ellébeuse, jusque dans la Patrie de Dieu »; « A ma préjérée Clara, souvenir d'une journée bien heureuse. » Et ces gravures étaient des cœurs qui flambaient, des calices d'or d'où s'élevait l'hostie dans un rayonnement de gerbes au soleil; des saints prosternés sous des éclairs; des Vierges qui tenaient l'enfant Jésus et dont un pied nu, posé placidement sur le monde, écrasait le serpent tentateur; des agenouillements de communiantes à la Sainte-Table recevant le Sacrement des mains d'un digne prêtre, aux cheveux bouclés.

...J'étais en blanc, se dit Clara... On est en blanc le jour de sa première communion et le jour de son mariage...

Certes, Clara est heureuse aujourd'hui. Elle peut chasser les sombres pensées. L'histoire du grand-oncle Joachim et de Laura ne lui apparaît plus qu'à travers une brume, comme un songe

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triste et qui serait doré. Elle se lève, va rapporter le cahier dans sa chambre, et revient à la terrasse. On passe au salon où Roger Fauchereuse, d'une voix pleine de sentiment, chante, en s' accompagnant sur la guitare, une nouvelle romance de Loïsa Puget : Quand tu reviendras.

Un domestique de M. d'Ellébeuse vient annoncer que le chien a été retrouvé et mis à l'écurie, et que la valise contenant les effets de M. Roger est arrivée. Sa famille avertie la lui envoie. M. d'Ellébeuse conduit le jeune poète dans la chambre qu'il lui a destinée, et lui dit :

— Mon cher Roger, agissez comme bon vous semblera.

' — Merci. J'ai quelques lettres à écrire.

— Vous avez tout ce qu'il faut pour cela.

Au moment du dîner, Roger Fauchereuse réapparaît. Il a revêtu un habit vert qui moule sa taille fine. Il porte des guêtres d'étoffe d'une couleur assortie à celle de son pantalon. On cause de la chasse projetée pour le lendemain. Il est convenu que Clara d'Ellébeuse y viendra. On la postera, pour qu'elle ne se fatigue pas trop, au pied de quelque chêne.

Le départ de M. d'Asti n interrompt cette conversation. Sa voiture est avancée. Il fait ses adieux.

On voit son lourd carrosse s'enfoncer sous les feuillages de l'allée où se meurt le bel après-midi. Il disparaît, puis reparaît entre les magnolias dont une lourde fleur se détache et neige sur les chevaux.

Clara d'Ellébeuse a rêvé pendant la nuit. Elle a rêvé qu'elle était Laure et que Roger était le grand-oncle Joachim. Elle était sous une fleur qui était une grande cloche blanche. Elle étouffait. Une voix lui criait : « Malheureuse ! Voici venir le temps de ta grossesse ! »

Elle se réveille en sursaut, aux coups frappés à la porte par Gertrude qui dit :

— Mademoiselle, il est cinq heures.

Clara se rappelle que l'on va chasser le lièvre. Elle fait sa toilette, s'habille rapidement, oubhe son vilain cauchemar en songeant à Roger et à la belle matinée qu'il va faire. Gertrude lui apporte à déjeuner. Les courants gueulent dans la cour. Clara descend. Elle va prendre son fusil dans la

bibliothèque, où se mêlent des parfums de vieux livres, de ratière et d'ombre.

M. d'Ellébeuse, Roger et les trois piqueurs sont déjà sur la terrasse. Elle les y rejoint. Roger veut lui prendre son fusil et le porter, mais elle le lui refuse en riant. On franchit la grille.

Dans l'ombre fraîche et grise de l'aube, les contours sont durs et noirs. On découple bientôt les chiens qui reniflent et rampent sur un chaume. L'un d'eux s'attarde. Un autre tourne sur luimême. Tous épandent une odeur caséeuse. Quelques-uns trottent vite, bassets torses, grillons moustachus et braques dégingandés.

Tout à coup un long appel jailHt d'une gorge. Immobile, le cou tendu, le corps raidi, les yeux vagues, un chien hurle puis se tait une seconde. Et, de nouveau, il sonne. C'est un gémissement long qui tremble dans l'air matinal, l'ébranlé de la plaine aux coteaux. Ses compagnons accourent à lui. Il crie toujours, le mufle haut et froncé, remuant la queue, les oreilles dressées et ridées. Puis tous, presque en même temps, se mettent à donner. Un jappe. Ceux-ci ont deux notes prolongées : haute puis basse, et ceux-là jouent du

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tambour de leur gosier. Et là-bas, pendant les silences, répond la meute de l'écho. La chasse va.

Les johes guêtres chamois de Clara d'Ellébeuse se trempent aux fougères. Elle suit les chasseurs. Parfois un ajonc la pique aux genoux. Les halliers laissent couler sur son large chapeau orné d'une aile de geai, en pluie glaciale et brillante, la rosée. Il s'élève des champs un efïluve de terre et de menthe. Le Hèvre se dérobe. On gravit un petit coteau.

— Mon enfant, dit M. d'Ellébeuse à sa fille, tu te fatiguerais... Va te poster sur le petit chemin, près de la propriété fermée; nous t'y rejoindrons tout à l'heure. Nous allons aussi nous poster, Roger et moi.

„.La propriété fermée, se dit Clara d'Ellébeuse, n'est-ce point l'habitation dont parle l'oncle Joachim dans la première lettre, l'habitation où était Laure?... Mais si... Lentement, la jeune fille se rend sur le sentier. Elle regarde, comme si elle la voyait pour la première fois, cette maison close qui n'a qu'un étage. Une paUssade en minces échalas cassés, mal reliés entre eux par des fils de fer, entoure le petit jardin abandonné où l'enfant

pénètre. Les gonds des contrevents verts sont usés. Du bout du doigt, Clara d'Ellébeuse en caresse la rouille grenue. Une grande émotion l'envahit. Il doit faire froid et noir au dedans, se dit-elle. Il doit y avoir des toiles d'araignées pendantes.

A gauche, près du chemin, un bosquet de chênes ombrage un puits.

Clara se promène dans le jardin où elle considère, montant de l'herbe haute pleine de pavots, de pieds-d'alouette et de folle- avoine, des rosiers pareils à des ronces, et qui formèrent peut-être une tonnelle. Il y a une planche de banc, humide et pourrie, qui est là.

La chasse s'est éloignée. A peine Clara d'Ellébeuse entend-elle les chiens de temps en temps, comme s'ils étaient au fond du ciel.

Elle cueille des fleurs et songe à leurs symboles qu'elle a recopiés sur son carnet de couventine, en cachette, car cela est défendu.

...Le pavot mauve, si fragile, signifie sommeil et langueur; le pied-d'alouette, dont chaque fleur est comme un papillon bleu, timidité, ingénuité; la rose, fraîcheur et tendresse...

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...Laure connaissait-elle le langage des plantes? Pauvre Laurel Elle a dû bien soufîrir... Est-ce que c'est là qu'elle est morte? Où était sa chambre? Est-ce que c'était au contrevent de gauche? Il y a un clou, là. Est-ce qu'on y suspendait une cage? Elle aimait les oiseaux.

Clara d'Ellébeuse n'entend plus la chasse qui est bien loin, sans doute... derrière le coteau... Est-ce que papa et Roger sont avec les piqueurs?...

Elle ne sait pourquoi, elle a envie de sangloter.

...Elle aimait les oiseaux, Laure... Et elle jouait de la guitare... Qui avait déhvré le laudanum?

Le ciel est pur comme une source bleue. Le soleil de neuf heures jette une ombre épaisse au pied du puits.

...Laure buvait de cette eau, peut-être?... Et si j'en buvais, moi? Il y a un seau neuf qui doit servir à quelque métairie du voisinage... Que l'intérieur du puits est noir et beau ! Il y a des scolopendres, des violettes et des mousses glacées... Il y a un tremblement de soleil sombre au fond... Le seau n'est pas trop lourd... Il revient... L'eau est claire... Qu'elle est fraîche...

— Vous allez prendre mal, mademoiselle Clara !

C'est Roger qui a dit cela. Il a surgi tout à coup.

— Votre père n'est pas ici?... Il m'avait dit qu'il y viendrait... Peut-être a-t-il suivi les chiens?... Voulez-vous bien laisser cette eau.. J'ai du vin dans ma gourde. En voulez-vous un gobelet?

— Merci, monsieur Roger... Merci... Je ne bois jamais que de l'eau... Je n'aime pas le vin... Je ne bois jamais de vin.

Elle sourit à Roger et s'assied sur une poutre, au pied du puits. Roger se place auprès d'elle. Ils ont posé leurs fusils contre la margelle.

— Savez-vous, monsieur Roger, qui habitait cette maison?

— Ma foi, non... Je l'ai toujours vue fermée ainsi... Je la trouve extrêmement johe. Et vous?

— Oh !... Moi, si j'étais poète comme vous ou comme Almaïde de Fleureuil, je saurais bien... Je parlerais...

— Qui est Almaïde de Fleureuil?

— Une grande du couvent...

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— De quoi parleriez-vous?

— Je parlerais des contrevents, de la rouille et des vieilles fleurs... Il y a de vieilles fleurs qui souffrent d'être seules, parce qu'elles ont appartenu à des personnes mortes... comme dans ce jardin... On se figure les personnes... Elles étaient bonnes et causaient le soir quand il faisait tiède... Est-ce que vous voudrez écrire cela dans vos poésies, dites, monsieur Roger? Elles sont belles, belles, vos poésies... Moi, je suis une petite enfant dont vous riez... Cela me donne envie de pleurer... Tenez... J'ai cueilli ces fleurs pour vous... Tenez..,

Et Clara d' EUébeuse, d'un geste brusque et maladroit, jette les fleurs aux pieds de Roger. Celuici sourit et dit à l'enfant :

— C'est bien gentil, cela, ma petite amie. Je ferai des vers sur ces fleurs et les enverrai, pour vous, à votre maman...

Mais tout à coup il cesse déparier, surpris... Ilsetourne vers Clara d' EUébeuse, pensant qu'elle rit, la tête dans les bras. Il écarte doucement l'une des mains de l'enfant... Et voici qu'elle sanglote, qu'elle sanglote pour de bon... De grosses larmes coulent le long de ses boucles.

Et, tout embarrassé, ne voulant pas comprendre, il lui demande avec douceur :

— Qu'avez-vous, ma petite amie? Pourquoi pleurez-vous ainsi?

Mais Clara d'EUébeuse ne répond point et, longuement, pleure encore, les coudes sur les genoux, son chapeau tombé. Roger tout ému le ramasse.

— Ne pleurez pas ainsi, petite amie, vous me faites beaucoup de peine...

Et comme d'une main légère il caresse la nuque lisse et dorée de l'enfant qu'il veut consoler, celle-ci enlace tout à coup son grand ami et pleure longtemps, le front caché sur lui.

L'appel d'une corne de chasse leur parvient de très loin. Roger se lève et répond. Il prend le petit mouchoir que Clara d'EUébeuse tient sur ses genoux, et gentiment, lui essuie les yeux en souriant. Elle sourit aussi.

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— Vite, vite, petite amie... Ne pleurez plus. Il ne faut pas que l'on voie que vous avez pleuré. Je vous aime bien. Soyez gentille.

Clara d'Ellébeuse va tremper son petit mouchoir dans l'eau ensoleillée du seau, et s'en humecte les paupières. C'est fmi.

Le maître-piqueur arrive avec les chiens. M. d'Ellébeuse et les deux paysans le suivent à peu de distance, portant deux lièvres tués sur le coteau de Castétis.

— C'est moi qui les ai tirés ! Vous n'avez pas suivi, Roger? C'a été très amusant.

— ...Ma foi, non ! J'étais un peu fatigué. .• Et j'avais une compagne charmante.

— Et toi, ma chérie?...

— Moi, je suis contente, petit-père...

— Eh bien, alors : En avant ! Marche ! Et l'on redescend dans la plaine.

Des merles s'effarouchent dans les haies. L'un d'eux se pose à terre.

— Tire-le?

Clara d'Ellébeuse épaule lentement et ne tire point. L'oiseau file. Elle éclate de rire :

— 11 était si gentil, petit-père...

Et, visant soudain la cruche d'un pailler, elle lire et la brise, puis rit de nouveau.

— J'ai encore un coup î... Monsieur Roger, surquoi faut-il tirer?

— En l'air, sur ma casquette?

— Non, elle est trop jolie.

— Si, je veux. Ce me sera un souvenir. Un... deux... trois... Ça y est !

Clara d'Ellébeuse est toute fière. Il y a des marques de plomb à l'étofïe.

— • Mais c'est charmant ! Elle m'était un peu lourde, ma coiffure I Vous m'avez rendu un réel service... Lia, pour faire ce travail à l'aiguille, eût mis certainement trois quarts d'heure...

Clara d'Ellébeuse rougit de joie. Elle vient de voir, dans les doigts de Roger, les fleurs qu'elle avait cueilhes pour lui, et qu'elle avait jetées à terre.

Roger repartit le soir même, laissant dans le cœur de l'enfant une douceur pareille à la tombée

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dorée et blanche des après-midi de septembre. Le cœur de Clara d'Ellébeuse éclate comme ua fruit. Elle se réfugie sous les charmilles. L'histoire du grand-oncle Joachim et de la fiancée Laure ne lui apparaît plus ni si dramatique, ni si funèbre. Elle y peut ressonger avec calme.

...C'était la vie créole d'autrefois, se dit-elle, la vie ardente et passionnée.

Elle ne sait trop quelle était cette existence, ni ce que signifient ces qualificatifs exaltés dont elle la revêt, mais elle évoque en secret la splendeur des îles dans la teinte des vignes vierges d'automne et des hquidambars finissants, et dans les rosaires de piments de feu que Gertrude suspend, aux lucarnes du grenier. Elle se voit, avec Roger, en quelque bal des Antilles, ou d'ailleurs, car il est encore des noms charmants : la Floride ou Louisiane, ou la Carohne du Sud que décrivait un jeune marin dans le Musée des Familles. Il y a des révolutions. Les champs de canne à sucre sont incendiés et l'esclave fidèle emporte jusqu'à la cime d'un cocotier l'enfant que veut tuer le chef des rebelles...

Les rêveries de Clara augmentent sa piété. Ses

scrupules ont disparu. Elle trouve Dieu infiniment bon. Par ces journées encore torrides, l'humble église est comme un nid frais. Elle s'y retire souvent, mais ne demande plus pardon à Dieu pour les péchés qu'elle a commis. Sa prière est une muette exaltation, une légère fumée d'encens qui la transporte en ravissement. Elle enveloppe les pieds de la Vierge d'une sorte de cantique mental. Un jour, pendant l'élévation, elle chasse •de sa mémoire ces vers de Roaer :

Laisse un moment souffler aux cordes de ma lyre €ette brise du cœur, spirituel zépliire

Qui berce Dieu dans ses vergers.

Un après-midi. Lia vient la voir.

— Figure-toi, ma chère, lui dit Clara, que ton frère nous a ravis l'autre jour en nous hsant de ses vers... Est-ce qu'il en récite souvent chez vous?

— Non, ma chère. Il ne nous fait pas cet honneur, et puis...

— Et puis?...

— Les jeunes personnes, dit Roger, ne les peuvent pas tout entendre.

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— Tu n'as jamais lu de ceux-là?

— Curieuse... Une fois... C'était une poésie pour une dame.

— Il y avait?

— Je ne sais plus... Il parlait de ses épaules...

— Tu crois qu'il les a vues au bal?

— Oui, sotte, tiens...

Clara d'Ellébeuse n'achève pas. Elle s'absorbe, ressongeantà cette jolie dame qu'elle aperçut un jour en voiture avec Roger, cette jolie dame qui avait une grande capote rose.

— Mes enfants? appelle M^^ d'Ellébeuse, il est temps que vous veniez goûter.

Les amies vont s'asseoir à la salle à manger en face l'une de l'autre. En s' arrangeant sur leurs chaises, elles se sourient d'une manière embarrassée, enfantine et contente, de ce sourire innocent et bon, presque un peu attristé, de deux couventines qui se rencontrent hors du pensionnat.

Clara d'Ellébeuse a mis la robe de tante Aménaïde, et ses boucles tombent à ses épaules comme des copeaux de hêtre. Lia Fauchereuse, moins blonde que son amie, est coiffée à la vierge, avec un nœud de velours à gauche du chignon. Elle a

des yeux noirs, un peu taillés en amande comme ceux de son frère. Son nez est très aquilin, sa bouche ronde et petite. Elle porte une robe lilas à double jupe sur un dessous très empesé, et ses pantalons tombent droit sur ses bottines de même couleur que la robe. Une guimpe recouvre le bas du cou et les manches, très courtes, terminées par une double frange, laissent voir les bras minces et bruns. Des mitaines légères de soie noire donnent à ses petites mains un air raisonnable. Elle sourit toujours à son amie, tenant déjà sa cuillère au-dessus d'une assiette de framboises sombrement transparentes.

Mme d'Ellébeuse se retire. Et les petites mangent silencieuses, tandis qu'à l'horloge du trumeau sonnent quatre heures. De temps en temps, Clara d'Ellébeuse se lève pour servir son amie. Elle-même a écrit deux petits menus : framboises, raisins, pommes, brugnons, crème au chocolat, confiture d'abricots, chinois, sirop de groseille, orgeat. Et tout à coup, elles éclatent de rire parce que, sur le rebord de la croisée, le paon vient de s'abattre comme un grand bouquet d'ombre.

Après goûter, elles vont sur la pelouse et là, une

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jambe en avant, la tête haute, îe bras étendu attendant le volant, elles jouent.

— Allons voir s'il y a des œufs au poulailler? s'écrie soudain Clara d'Ellébeuse.

Et, dans le foin, elles vont recueillir trois œufs tièdes qu'elles rapportent à Gertrude qui s'exclame avec bonté. Elles repartent et, se donnant le bras, s'enfoncent dans l'allée ombreuse.

— Est-ce que tu as des nouvelles d'Almaïde de Fleureuil?

— Oh !... ma chère, figure-toi, répond Lia, figure- toi... Roger a vu, avant-hier, des poésies d'Almaïde dans mon cahier...

— Qu'est-ce qu'il a dit?

— Il a dit : Ce sont des vers d'une jeune personne très exaltée.

— C'est tout ce qu'il a dit?

— Il m'a dit encore : Ton amie Clara d'Ellébeuse m'a parlé l'autre jour de M^^^ Almaïde de Fleureuil... Mais ce que me disait ton amie était cent fois plus joh que les vers d'Almaïde.

— Et alors, ma chère?...

— Alors je lui ai demandé ce que tu disais.

— Et qu'est-ce qu'il t'a répondu?

— Elle parlait d'un vieux jardin.

— C'est tout? demande Clara d'Ellébeuse inquiète.

— C'est tout.

— Oui.

■ — ... Oui, c'est vrai... Je lui parlais d'un vieux jardin?

— De quel jardin?

— Du jardin de la maison fermée.

— Qu'est-ce que c'est que la maison fermée?

— C'est une propriété sur le coteau de Noarrieu^

— Qui l'habite?

— Personne, puisqu'elle est fermée... Mais il y a eu, dans le temps...

— Qui? Dis?

— Une étrangère malade... je crois...

— Regarde ce gros lézard vert?

— Il a la tête bleue.

— J'entends la voiture... C'est le régisseur qui vient me chercher... Oh ! ma chère... que c'est court...

— Nous ne nous reverrons plus qu'au couvent? ...C'est la fin des vacances.

— Oh! Que c'est ennuyeux, ma chère... Et

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Roger repart après-demain... Je vais être presque toute seule... Tu m'écriras?

— Je t'écrirai ...Toi aussi?...

— Oui.

La belle saison décline. Les jours qui suivent s'effeuillent sous les vents désolés d'automne ou s'endorment au bruit des pluies. Clara d'Ellébeuse emploie ses après-midi à ranger et à déterminer les derniers rameaux fleuris de son herbier. Avec la pointe d'une épingle, elle compte et détache soigneusement les étamines. Voici la Reine des prés, qui exhale une odeur d'amande douce et qui hante les prairies inondées. Voici la Scrofulaire aquatique et le Colchique automnal, nuisible aux troupeaux et dont la lueur veille sur les herbages. Voici V Attrape-mouches habitant des tourbières, qu'argenté éternellement la rosée du soleil, ce qui lui a valu le nom de Rossolis. Voici la Gentiane pneumonanthe aux sombres cloches bleues, et la fragile Bruyère vagabonde, et VOri-

gan désolé dont les fleurs sont humbles et odorantes, amies des premiers vents d'orage, et la Sauge commune dont le nom signifie plante salutaire, et la Mélisse agréable aux abeilles. Et Clara d'EUébeuse relit dans sa botanique, dont la préface est ornée d'une Vierge fleurie, ces vers d'un poète inconnu :

La mélisse commune et l'herbe du Milet, Ingrédients précieux au maître des abeilles, Invitent tout l'essaim bourdonnant qui volait A clore ses ailes vermeilles.

Bientôt, il faut refermer la flore et songer à la froide rentrée.

Clara d'EUébeuse range dans sa malle un tas de petites affaires. Elle met en ordre, dans un petit coffret, les missives que ses amies lui ont écrites durant ces vacances. Elle les reht en les classant. Voici une lettre de cette originale Victoire d' Etremont. Elle lui mande, avec beaucoup de « ma chère » et de points d'exclamation, que, pendant un pique-nique, le fiancé de sa sœur aînée est tombé à l'eau, la tête la première; qu'il avait de la vase dans ses souhers et dans ses poches;

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qu'il n'avait pas d'habits de rechange; que c'était comique, en entrant au château, de voir Edmée pleurnicher et essuyer Eugène avec son mouchoir de batiste. Voici des nouvelles de Blanche de Percival, qui se plaint amèrement de n'avoir pas reçu une seule lettre de leur amie Sylvie Laboulaye. « C'est une ingrate, » conclut-elle. Quant à Rose de Liméreuil, elle lit beaucoup : « Ce qui (( m'a surtout enthousiasmée, écrit-elle, c'est « l'histoire d'un jeune homme, par M"^^ Derval, « que l'on a pris pour un autre qui a été assas- « sine, qui s'habille en bourreau et qui retrouve (( sa fiancée qui s'échappe, dans un cachot de la « Terreur. »

Soudain Clara d'Ellébeuse fronce les sourcils. Elle allait oubher, dans son sachet à mouchoirs, les terribles missives de l'oncle Joachim. Elle va vite à son tiroir, prend les deux lettres, les ghsse entre celles de ses amies, et referme le coffret dont elle cache la clef dans la doublure de son mantelet de couventine.

La tristesse du vent émeut les platanes d'octobre de la cour des récréations. Une aigre et froide poussière tourbillonne. Le mince jet d'eau se brise à chaque instant. Les goûters sont terminés, et les papiers qui enveloppèrent les gâteaux, les pommes et les oranges volent au ras du sol. C'est le moment le plus animé des jeux. On voit évoluer les robes noires des couventines. Celles-ci font exception qui se promènent, confidentielles, ensemble ou avec leurs maîtresses.

Les plus nombreuses courent ou sautent, ou jouent au volant et aux grâces :

— Lia ! Tu es prise ou je n'y fais plus !

— \ingt-un, vingt-deux, vingt-trois... Manqué ! A toi !

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— Tu as parlé. Aï ! C'est à moi de recommencer.

— Où en suis-je?... Tu as foulé la ligne.

— Ne crie pas comme ça.

— Je te dis que non.

— Le palet est juste...

— Aï !... Que je me suis fait mal au genou...

• — ... Et alors, raconte l'une des promeneuses à ses compagnes, et alors, ma chère, quand elles furent allées dans la chambre, et qu'elles furent revenues au réfectoire, on s'aperçut qu'elles parlaient peu, et que leurs voix étaient rauques.. Elles disaient qu'elles revenaient de Palestine... La converse qui les servait à table, ma chère, vit une botte rouge sous la robe... tout à coup...

— L'épingle est entrée dans la balle !

— Aï ! Aï ! Aï !

— Que tu es sotte !... Ma chère, si tu cries comme ça, je n'y fais plus.

Le vent souffle toujours, désolé. Des moineaux "déjà gonflés par le froid pépient dans la poussière, craintifs, s'envolent en emportant des miettes de pain.

Clara d'Ellébeuse est seule, assise sur un banc,

pliée en deux, une main sur sa poitrine. Depuis trois jours, elle est en proie à des douleurs aiguës qui la prennent au long des côtes, à l'échiné, à la gorge, à la nuque. Elle serre les dents et ne dit rien de son mal, soit qu'être plainte l'exaspère, soit qu'une épouvantable idée ait germé dans son cerveau déséquilibré. Un petit cri, parfois, et c'est tout. Elle est là, depuis le commencement de la récréation, troussée dans sa capeline noire, un peu tremblante de fièvre, et ne répondant point à ses compagnes qui l'interrogent en passant, pas même à Lia, sa chère amie.

Mais celles-ci ne s'étonnent point de son mutisme, la sachant souvent bizarre. Un petit panier est à côté d'elle, emph de raisins flétris, bien arrangés par Gertrude, que lui apporta hier sa mère, et auxquels elle n'a point touché. Elle est farouche comme un petit animal malade. Ses repentirs sont en désordre sur ses joues pâles.

Elle ne se relève que lorsque la cloche sonne pour la rentrée à l'étude.

— Mon enfant, lui dit M"^^ la Supérieure, qui passe là comme par hasard, si vous êtes malade, il ne faut point vous fatiguer. Vous êtes, d'habi-

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tude, une excellente élève. On a constaté qu'un, changement s'est opéré en vous depuis trois jours* Êtes-vous souffrante?

— Je suis un peu fatiguée, ma bonne Mère... Mais cela ne sera rien...

— En ce cas, mon enfant, vous êtes dispensée de tout devoir... J'exige même que vous vous reposiez comme vous l'entendrez... Vous avez, Dieu merci, donné assez souvent des preuves de votre assiduité... Si vous ne vous jugez pas assez malade pour aller à l'infirmerie, demeurez à l'étude, mais ne vous y fatiguez point... Même je vouspermets, exceptionnellement, des lectures libres> comme à la veille des vacances. Allez, mon enfant.

Clara d'Ellébeuse entre à l'étude où ses compagnes sont déjà au travail. Les plumes d'oie grincent ensemble sur les cahiers méthodiquement inclinés. Les enfants s'appliquent, la tête penchée sur l'épaule droite, un bout de langue ressorti.

Clara d'Ellébeuse lève la planche de son pupitre qu'elle maintient longtemps ouvert à l'aide d'une règle. De sous ses livres, elle sort l'une des.

lettres du grand-oncle Joachim. Elle la déplie, et la figure hébétée par l'angoisse, elle en relit, pour la centième fois, la fin :

« Que je demeure seul sur la terre avec mes dou- « leurs et mes remords, puisque vous n'avez même « pas laissé à ma solitude le triste fruit de nos « embrassements. »

Oh ! L'épouvantable idée qui, depuis trois jours, tord le cœur de l'enfant î Je suis enceinte, je dois être enceinte, s'est-elle mentalement écriée avant-hier, en rehsant cette lettre... Et, maintenant, elle se redit cela avec obstination... Elle ressentait quelques douleurs nerveuses et, tout à coup, l'idée folle a surgi dans sa conscience en déroute... « le triste fruit de nos embrassements ».

Alors, s'est dit Clara, c'est par des embrassements que naissent les enfants? C'est par des embrassements que la malheureuse Laura est devenue grosse? Ah I Savais-je cela, misérable que je suis !

Quelle coupable fohe s'est emparée de mon âme lorsque, près de la maison fermée, j'ai serré passionnément Roger dans mes bras?...

... MrJs pourtant, papa bien souvent m'a serrée dans ses bras?... Oui, sans' doute. Mais Dieu ne

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permet point qu'on ait jamais d'enfant avec son père ni avec ses frères, ni avec ses parents... Avec ses cousins... oui, puisqu'on les épouse?...

De ce jour, commence pour Clara une lente agonie. Rien ne l'instruit de son erreur, pas même, tant elle est ignorante, les plus rassurantes des preuves. Sa mère l'est venue voir, l'a interrogée sur son mal, mais en vain. Clara d'Ellébeuse a passé dix j ours à la maison, et sa gaieté n'est point revenue. Même elle a redemandé le couvent. Elle a erré souffrante, dans les greniers où s'abritèrent les jeux de son enfance. Son père, roulant au fond de sa pensée le terrible secret de la folie de plusieurs d'Ellébeuse, essaye de chasser l'abominable crainte.

La morne enfant dépérit, et promène à travers les couloirs glacés du couvent, où elle est revenue, sa fièvre et ses angoisses si fortes qu'elle ne ressent plus ses névralgies.

Une nuit elle croit sentir remuer l'enfant dans son ventre de vierge. Et, réveillée en sursaut, elle se souvient de cette voix entendue en rêve pendant les vacances, le matin même de l'abominable chasse, de cette voix qui criait : « Voici venir le temps de ta grossesse. » C'était l'avertissement divin, se dit-elle... Et moi ! Ne l'avoir pas écouté I Tout est perdu, tout est fmi !... Ah ! Qu'elle ne fût jamais née... ou qu'elle fût née une bête, un pauvre être comme Robinson, le chien, qui mangeait des os au soleil... On l'eût laissée bien tranquille...

Et parfois sa pensée se concentre sur l'enfant que nourrit son ignorance douloureuse. Ah ! Elle l'aime déjà. C'est son fils, le fils du bien-aimé. Que dirait-il, Roger, s'il la savait dans cet état?... Lui écrire? Oh! Non... Quelle honte!... Elle ne saurait même pas... Mais quand il apprendra l'affreuse vérité, est-ce qu'il y aura un duel comme celui de l'oncle Joachim et du frère de Laura? Est-ce que Roger tirera? Est-ce qu'il aveuglera petit-père? Et alors?... Non, c'est trop affreux...

Et chaque jour est une nouvelle agonie, chaque nuit une nouvelle mort; non, pas même une

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mort, mais quelque chose de plus affreux que la vie.

Un jour, MM. d'Ellébeuse et Faucliereuse vont ensemble au couvent rendre visite à leurs filles. Elles arrivent, l'une dépérie et pâle, l'autre pleine de joie et de santé. Au bout d'un quart d'heure, M. Fauchereuse congédie Lia, et se tournant vers

— Est-ce que vous souffrez, mon enfant?... Dites? D'où souffrez-vous?

Ah ! comme elle est prête à confesser son crime î Mais une pudeur la retient... Devant un autre médecin, oui, peut-être eût-elle crié, dans un sanglot, sa faute imaginaire.. Mais devant celui-ci, non, jamais... celui-ci, qui est le père de Roger... Roger n'a point commis de faute... Elle seule est responsable de ce crime,.

Une invincible pudeur la retient... Elle répond :

— Mais je ne souffre pas... J'ai la fièvre.

Et les deux hommes se retirent. Et la grille du couvent franchie, un long sanglot monte de la poitrine de M. d'Ellébeuse.

— Calmez-vous, mon pauvre ami, lui dit

M. Fauchereuse. Il est de ces maux de nerfs, fréquents chez les jeunes personnes, qui disparaissent aussi subitement qu'ils sont venus... Je ne crois pas à un danger immédiat... L'enfant est forte... d'une parenté robuste... Je n'ai jamais entendu dire que les d'EUébeuse ni les d'Etanges aient eu des maladies nerveuses.

A ces mots, inconsciemment terribles, M. d'Ellébeuse se redresse.

— Mon cher Fauchereuse..., dit-il.

Et il se tait, arrête la terrible confidence.

— Cette enfant n'est que nerveuse, continue M. Fauchereuse... Je vous affirme que sa raison n'est point altérée.

Clara d'EUébeuse suit un régime spécial. Il n'est pas de soin que n'ait pour elle un Couvent dont elle a toujours été la chérie. Afin de ne la pas énerver davantage, l'aumônier la dispense de tous les exercices religieux... La messe, le dimanche, et c'est tout. Elle n'est pas tenue à la confession de quinzaine. Le vieux prêtre connaît l'âme de la jeune fille et sait quel exercice terrible peut être un examen de conscience dans cet état morbide.

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Mais Clara d'Ellébeuse, d'abord soulagée de cette obligation, s'en inquiète ensuite :

Si je m'étais confessée, peut-être me fussé-je mal confessée. Est-ce que je ne suis pas aussi coupable d'intention, ne me confessant point?

Et les tortures recommencent ou, plutôt, ne cessent point. Elle rêve souvent qu'elle est assise au bord du puits de la maison fermée, que des paons sont perchés sur la margelle, et que le soleil lui brûle la tête.

Il naîtra nu, se dit-elle... L'enfant Jésus avait de la paille.

Et, tandis qu'elle s'attendrit à la pensée du nouveau-né divin, une sourde rancune l'emplit contre Dieu le Père. Oh ! il est mauvais, s'écriet-elle. Mai s, effrayée bien tôt de son blasphème, elle courbe son âme et prie.

Une visite, surtout, la comble d'amertume, celle de son vieil ami M. d'Astin qui, la sachant malade, la vient voir. Il entre péniblement au parloir, lui apportant avec un bon sourire un panier de ces johes nèfles dont elle raffolait quand elle se portait bien. Elle est si touchée de cette attention qu'un sanglot la secoue. Le vieux

gentilhomme, suffoqué par sa propre émotion, tend les bras à l'enfant pour qu'elle s'y jette un moment et s'y apaise.

Mais soudain Clara d'Ellébeuse se lève, les sourcils froncés, les yeux hagards :

— Pas d'embrassementSy lui crie-t-elle... Vous ^tes un misérable... Vous voulez me déshonorer.

M. d'Astin sait taire à la famille la phrase, indice d'une folie terrible, pense-t-il, qui a échappé à l'enfant, mais il insiste, sans s'expHquer, pour que la couventine soit replacée au grand air. Clara d'Ellébeuse est ramenée chez elle.

M. Fauchereuse, avec une bonne grâce charmante, vient souvent passer l'après-midi à Balansun; mais l'inexphcable mal dont souffre la Jeune fille, et qu'il étudie attentivement en silence, ne s'éclaire pas davantage à ses yeux.

Peut-être, se dit-il, sont-ce des troubles de la circulation, des arrêts fréquents à cet âge? Il interroge M^^ d'Ellébeuse; mais celle-ci déjà

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s'est inquiétée de ces moments, et la certitude lui est acquise de leur absolue régularité, dont ne peut, hélas ! se rassurer l'ignorance de la pauvre enfant.

Clara d'Ellébeuse ne parle plus que lorsqu'on l'interroge, et brièvement.

Elle se lève tous les jours à la même heure, et va prier de grand matin à l'église où elle n'entre qu'après avoir fait une halte auprès de la tombe de Laura. Les belladones de velours rose n'y sont plus fleuries, mais les tristes rouges-gorges les remplacent, parmi les feuilles sèches ou la neige. Un jour elle se met à tousser beaucoup, s'étant agenouillée, par pénitence, dans l'herbe brillante de gelée. Il n'est point de mots pour raconter les tortures de cette supphciée. Une lassitude, un écœurement de toute chose ne l'abandonnent que pour laisser place à des remords aussi cruels que peu fondés. Ces remords brûlent ses tempes, empUssentsesoreillesd'unbourdonnement continuel. Et, la nuit, des hallucinations l'épouvantent, des voix lui crient sa grossesse, des douleurs aiguës la rongent, elle voit des ombres rouges frémir dans l'obscurité.

Au réveil d'une de ces nuits terribles, Clara d'Ellébeuse n'a pas la force de se lever. Gertrude lui apporte à déjeuner. Mais l'enfant, irritée par son supplice intérieur, refuse, avec des mots de colère, les soins de la vieille servante. M"^® d'Ellébeuse insiste alors doucement auprès de sa fdle, pour la déterminer à prendre quelque nourriture. Mais c'est en vain, et la pauvre femme, accablée de douleur, se retire, et va pleurer longuement dans sa chambre.

'Ce fut par une sereine matinée de mars qu€ Clara d'Ellébeuse se tua. Le ciel était limpide «comme la nacre de certaines eaux; les nuages légers et rares s'écaillaient, à peine ardoisés. Mille oiseaux chantaient sur les platanes nus, et les lauriers-tin étaient fleuris. Des coqs se répondaient. Les métairies luisaient sous les rosées, les bourdonnements confus du printemps qui va venir s'élevaient des verdures jaunissantes des blés nouveaux. Çà et là, dans le parc, les corolles rosâtres des magnolias à fleurs nues semblaient des flammes. Sur les pelouses brillaient les anémones-sylvie aux feuilles tremblantes. Les primevères jaunes et roses, les violettes, les renoncules, les pulmonaires, les petits-houx

ornaient les talus des haies. Les Pyrénées tremblaient au loin, pareilles à des glaçons flottants d'azur et de neige.

Mme d'Ellébeuse entra dans la chambre de sa fille qui, depuis deux jours, un peu moins souffrante, recommençait à se lever.

— Comment avez-vous dormi, mon enfant?

— Je me sens mieux, petite mère.

— Voulez-vous que Gertrude vous apporte l'eau chaude pour votre toilette?

— Je veux bien, petite mère.

Mme d'Ellébeuse quitta la chambre de Clara et, toute ravie de son espoir, alla s'agenouiller et prier au pied de son crucifix.

Lorsque Gertrude se fut retirée, Clara d'Ellébeuse fit avec grand soin sa toilette. Elle lustra au rouleau de buis ses boucles lourdes. Elle sépara réguhèrement ses bandeaux hsses qui s'incurvaient sur le front; puis, soucieuse, ouvrit son sachet à mouchoirs. Elle y prit les deux lettres de l'oncle Joachim qu'elle y avait replacées, et les brûla dans la cheminée, soigneusement. Un moment, elle fixa des yeux le portrait de son grandoncle, puis descendit, en étouffant ses pas, à la

bibliothèque. Il y avait, à l'un des angles de cette pièce, un placard où M^^^ d'Etanges avait réuni toutes les drogues nécessaires à une pharmacie de campagne, quelques sels, quelques liquides. Sur chaque fiole ou bocal, M^^ d'Etanges avait écrit de sa vieille écriture le nom du médicament : Ether suljiirique. Laudanum, Arnica, Eau sédative, etc..

Clara d'Ellébeuse ouvrit l'armoire et prit le laudanum. L'inspiration de faire cette chose fut presque subite. L'idée n'était point complètement formulée dix minutes avant, lorsqu'elle brûlait les lettres de l'oncle. C'était peut-être, le fait d'avoir détruit ces missives, la continuation d'une pensée que son esprit fatigué avait interrompue — puis reprise. Elle ne s'étonna pas elle-même de son acte. Elle ne le ressentait plus qu'avec difficulté, comme son corps. Elle éprouvait la paralysie presque totale de ce qu'elle accompHssait. Elle prit donc la fiole et la gUssa dans son corsage.

Aucune émotion n'était sur sa figure. Elle regarda, par Tunique fenêtre de la bibhothèque, dans le parc. Il y avait là un coin humide et om-

breux où elle jouait aux jardins, quand elle était petite. AlorSj elle se souvint de cela. Sous l'acaeia aux grandes gousses, elle plantait régulièrement des têtes de grosses roses, puis les arrosait d'un petit arrosoir vert que, pour sa fête, son père lui avait donné. Elle se rappelait sa demande :

« Bonne-mam.an, faisons la pluie? » On mettait un peu d'eau claire au fond du jouet. Quelques gouttes tombaient sur les pétales ardents. Un bruissement dans les massifs l'emplissait de crainte. Elle laissait l'arrosoir et se précipitait vers sa grand'mère, de ce pas des enfants qui commencent à marcher, les bras en avant.

Ces souvenirs lui broyèrent le cœur. Elle se retint de pleurer. Elle éprouva comme une nausée morale. Son âme l'étranglait. Par-dessus son corsage noir de couventine, elle serrait la fiole qui lui donnait froid aux seins.

Elle quitta la pièce, gagna le parc. Elle aperçut son père qui ne la vit pas. Il allait à la chasse avec Robinson. Elle ralentit son pas. Elle considéra sa robe, vaguement. Une inexprimable angoisse contracta sa bouche. Elle se figura que son

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ventre avait grossi. Elle songea à sa mère, à Roger. Elle les chassa de ses pensées...

Maintenant elle était au cimetière entre le caveau des d'Ellébeuse et la tombe de Laura. Des jacinthes blanches fleurissaient.

Elle s'agenouilla, tira la fiole de son corsage et la déboucha. De la main gauche elle se cramponna à la grille. Elle ferma les yeux, but le laudanum d'un trait, et resta là.

Ainsi mourut Clara d'Ellébeuse, à l'âge de dixsept ans, le dix mars mil huit cent quarante-huit. Priez pour elle.

ALMAIDE DETREMONT

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