‹ Œuvres de Francis JammesChapitre 6 sur 7 · LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE

Je ne suis que la solitude en robe rose. Tout au plus m'égaré-je parfois jusqu'à ce vallon où la gentiane me recherche. Car ceux qui sont amers se pacifient dans la solitude. Mais mon domaine est la colline sableuse et déserte et je ne souffre point de mon isolement. Parfois, de ce château dont tu aperçois Vétang, monte ici une jeune fdle comme moi vêtue de rose et gracieuse. Ceux qui la verraient assise dans mes touffes ne comprendraient point quelle cause lui fait rechercher ainsi la solitude. Hélas! Cette jeune fdle, malgré sa grâce, est infirme comme moi dont les fleurs délicates s'attachent à un tronc noueux.

Et comme l'on est un peu ému de cette lecture, bien que charmé :

— N'est-ce pas, oncle Tom, demande Pomme d'Anis, n'est-ce pas que je suis un peu... bruyère?

Et oncle Tom de lui répondre :

— Oui, mon enfant, par ton teint de lu-

mière rose tu es une bruyère, et tu l'es encore en ce que tu enchantes la solitude d'un vieux garçon... Mais en cela seulement... Car si j'avais dû te trouver une sœur parmi les plantes...

— C'eût été?

— La violette grise, qui est si modeste que l'on ne peut la découvrir que si le vent du sud vous en apporte le parfum.

— Et Luce?

— Quoi Luce?

— Quelle est la fleur de Luce?

— Eh bien, répond en souriant l'oncle Tom, la fleur de Luce ne serait point une fleur... ou, plutôt, cette fleur serait un champignon...

— Un champignon ! Lequel? Lequel?

— Le mousseron... Car on dit que les mousserons, dans la tremblante buée des nuits, dansent des danses. Ils viennent des coteaux boisés dans les salons à bécasses ornés de primevères. Et là, ils organisent des pas si gracieux qu'ils ne peuvent se désenlacer, et que l'aube les surprend en cercles... Luce est la reine de la danse.

— Oh ! oncle Tom... Que c'est joli ce que vous dites... Et la fleur de Mariquita?

— C'est la fleur de la farouche sanglante...

— Comment cela?

— On dit qu'elle chante... qu'elle chante si tendrement que les hommes ne la peuvent ouïr, mais seulement les animaux et les choses qui se recueillent... ce qui provoque le grand silence de midi.

— Mais, monsieur des Arbailles, dit Johannès, c'est délicieux de vous entendre ainsi parler de botanique...

— D'une botanique, ajoute M. d'Atchuria, dont il est le roi...

— Eh bien, demande M "^^ d'Atchuria, puisque M. Tom est le roi des fleurs, quelle est la reine?

— J'ai deviné! s'écrie Pomme d'Anis. C'est la reine des prés î

Ainsi, à ce jeu futile et charmant, le temps passe jusqu'à bien près de l'heure du goûter. Et l'oncle Tom propose :

— Si vous apportiez vos paniers dans les bois? Je ne vais pas très loin d'ici... simple-

nient cueillir une parnassie et visiter mes rosées-du-soleily autrement dit : mes rossolis. C'est à deux pas... Vçnez-vous, mes enfants?

— Allez... Je resterai, fait Pomme d'Anis. • — Ah ! Par exemple î Comment cela?

— Je ne veux pas vous encombrer... Vous seriez obligés d'aller trop lentement.

— • Elle est bonne, celle-là!... Ohî la vilaine Pomme d'Anis qui veut se laisser désirer.

Avec mélancolie, elle se lève. Son épaule droite se hausse un peu, de ce que la main s'appuie sur la jolie canne. Pomme ravit ainsi. Pourquoi cette gêne légère semble- t-elle donner par la langueur un charme de plus à la grâce? Est-ce de la commisération ou de la pitié que l'on voue à cette enfant? Ah ! Certes pas. La clarté de €es dents et de ce sourire, le pâle argent de ce menton levé provoquent d'autres sentiments chez qui, pareil à Johannès à cette heure, sent couler sur soi ce regard dont l'iris est gris. Elle pose sa petite casquette sur ses cheveux de cendre fme et rajuste sur son corsage le médaillon de cristal où s'étale un pétale de giroflée.

Oncle Tom, Pomme d'Anis, Luce, Mariquita et Johannès gagnent un vallon tout proche. Luce, qui est décontenancée par la présence de Johannès, semble le fuir. C'est ainsi que les premières pudeurs sont pareilles à ces corolles qui se ferment à l'approche de l'orage qui les rafraîchit. Mais le jeune homme cause avec M^^® d'Anis, un peu en arrière des autres.

— Où logiez-vous, monsieur Arnoustéguy, durant votre séjour à Lira?

— Non loin d'une ancienne propriété qui avait appartenu aux d'Elgorriaga, à la famille de ma mère... juste à l'angle de la place San Juan, du côté du jeu de paume.

— Ah !... je vois où cela est. Je l'aime, ce quartier... et son odeur d'huile cuite et de fenouil, et les rames suspendues auprès des lauriers bénits, et les cris des sardinières, et la sonnerie de San Marcial.

— Ëtes-vous demeurée longtemps en Espagne, mademoiselle?

— Non... deux mois à peine... rien qu'à Lira, avec mon oncle Tom.

— Vous revoyez peut-être alors cette propriété d'Elgorriaga dont je parle?

Pomme d'Anis rougit.

— Est-ce qu'elle ne domine pas la mer? demande-t-elle.

— Précisément.

— ... Et il y a un grand jardin triste entouré d'une vieille muraille? Attendez?...

— C'est cela.

— Et un énorme blason de pierre qui s'écroule au-dessus de la porte?

— Oui.

— ... C'est au-dessous de ce blason que j'ai cueilli la giroflée dont je porte un pétale dans ce cœur de cristal.

— Ce sont les armes des d'Elgorriaga.

— Les d'Elgorriaga sont venus de Galice, n'est-ce pas, monsieur?

— Non, mademoiselle... De la province de ]\Iurcie, de Carthagène. Ils étaient corsaires au service du roi.

Pomme regarde Johannès, ces yeux d'océaii> ce teint un peu boucané. Et la vive imagination de la jeune fille le reporte à cette époque lointaine. Hardi, souple et beau, il eût grimpé aux cordages, il se fût balancé dans la tempête en guettant sur la mer... C'est singulier... C'est singulier comme il ressemble à Luce... à part les yeux... Ils ont l'air de même race... Il est vrai que les d'Atchuria sont Basques...

— Monsieur Johannès?

— Mademoiselle?

— Ne trouvez-vous pas que mon amie Luce est très Espagnole?

— Très Espagnole.

— N'est-ce pas qu'elle est belle?

— Très belle, en efîet... Mais sans doute goûterais-] e davantage encore sa beauté si je ne la sentais de même origine que moi.

— Alors...

Oncle Tom pousse une exclamation :

— Ma parnassie t

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11 élève au-dessus de sa tête la fleur qu'il vient de cueillir, cette fleur dont la tige ne supporte qu'une seule feuille adorable, et dont les pétales semblent d'un cristal rodé et veiné de lumière, ornés en dedans d'aigrettes de soie dorée et verte, pareilles à celles que les paons laissent osciller sur leur crâne de métal bleu. Voyez! voyez... s'écrie le botaniste. C'est la plante des Muses. La parnassie... Dans cet échantillon que je guettais, toutes les étamines ont été remplacées par des staminodes... Allons à la recherche des rossohs, nous goûterons ensuite...

Et Pomme d'Anis demande à Johannès :

— Quelle est la fleur que vous préférez?

Il répond :

— ... La violette grise.

Il demande :

— Et vous?

Elle répond :

— La giroflée.

Oncle Tom s'exalte de plus en plus. Il prononce un vrai discours devant les rossolis qu'il vient de déraciner d'un terrain détrempé, et devant quelques petits fossiles marins qu'il vient de découvrir.

— Asseyez-vous, dit-il, et faites votre dînette auprès de cette source, dans ce bois dont la mousse est jaspée de safrans. Que c'est curieux!... Voyez dans ce ravin, pourtant si éloigné de l'océan, combien le déluge a laissé de coquillages !

— Ils datent du déluge? interroge Mariquita.

— Oui, mon enfant, du déluge... Et, plus tard, lorsque la mer reviendra, lorsque, audessus de la cime de ces chênes, les hommes rameront à nouveau, les langoustes s'étonneront de rencontrer dans ces parages... le collier neuf que cet idiot de Vendredi vient de perdre !

Grand' maman d'Anis et M«^® d'Anis font de la tapisserie. Tante Virginia des Arbailles, qui arbore à son bonnet un pétunia violet, qui rime à son prénom, et Pomme d'Anis font de la dentelle. Oncle Tom est allé à la serre.

L'Août dure encore, couronné de cigales et d'abeilles, debout dans la vendange. Par les fenêtres du salon, on distingue les chaumes du blé, ces flûtes légères des cailles.

Pomme d'Anis songe aux jours derniers qu'elle a passés avec Luce... à Johannès.

Après l'aveu que celui-ci a fait à Pomme d'Anis, dans le vallon où l'on herborisa, que sa fleur préférée est celle à qui l'oncle Tom compara sa nièce, elle se trouve tout émue, toute gênée... D'autant plus que Luce d'Atchuria continue de

lui ouvrir son cœur depuis la confidence qu'elle lui fit dans le potager de la ferme. Maintenant, l'assurance que croit avoir la petite amoureuse que son amie n'est pas éprise de Johannès la porte à moins de réserve et, à mesure, que diminue cette réserve, la passion augmente.

Or, Pomme d'Anis est trop subtile pour n'avoir point compris que cet amour n'est point partagé par Johannès, bien qu'il soit empressé auprès de Luce. Et, sans vouloir attacher plus d'importance qu'il ne faut à des gentillesses que lui a décochées le jeune Basque, Pomme d'Anis peut s'avouer cependant que, de toutes les deux, c'est elle la préférée...

Pomme songe.

Elle songe que, si elle n'était point boiteuse, Johannès la demanderait peut-être en mariage... C'eût été si bien... A deux pas les uns des autres... Johannès est fort sympathique à l'oncle Tom et à maman... Johannès se mariera jeune... Il l'a dit... Son père, très âgé, ne peut plus s'occuper du domaine d'Arnoustéguy... Donc il fau-

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dra bientôt que Johannès le remplace... D'ailleurs, la perspective ne déplaît pas au jeune homme de cette claire existence qui commence au point du jour avec les cris des chiens courants, et qui finit à l'heure où les cœurs de bronze suspendus aux colliers des bestiaux cessent de battre. . . Mais il est impossible que Johannès F aime jamais d'amour parce qu'elle est boiteuse. Boiteuse. Elle est boiteuse. Mon Dieu, déHvrez-moi, pense-t-elle. Seigneur, vous avez guéri les paralytiques, vous avez rendu la vue aux aveugles^ vous avez ressuscité Lazare, le frère de Madeleine... Elle répandait à vos pieds ses cheveux parfumés qu'elle inondait de larmes... Mon Dieu» vous accomphssez ces miracles au coin des foyers obscurs parce que vous aimez les pauvres... Mon Dieu, peut-être que nous ne sommes pas assez pauvres.. Mon Dieu, peut-être que si la Vierge ne m'a point guérie à Lourdes, c'est parce que je ne suis pas née dans une crèche misérable,, et parce que je n'ai pas été exposée, toute nue, n'ayant pour me réchauffer que le souffle mystérieux du bœuf et de l'âne. Mon Dieu, je vous offre mon cœur dans mes mains jointes... Je

vendrai, pour distribuer son prix aux pauvres, le saphir que m'a donné tante Virginia. Je suis votre servante. Je voudrais pouvoir m' agenouiller devant vous comme, sur l'ombre bleue des dalles, s'agenouillait sœur Madeleine des Arbailles qui avait l'air d'un grand paon...

— Petite-maman?

— Chérie?

— Gela vous contrariera-t-il beaucoup, si je vous demande quelque chose?

— Parle, mon enfant.

— Que nous aUions tous à Lourdes pour le grand pèlerinage...

Et, comme aux jours de l'enfance, la voici à Lourdes avec bonne maman d'Anis, maman, tante Virginia et oncle Tom. Et comme alors, hélas 1 je ne sais quel douloureux hasard, quelle gêne mystérieuse, quels élancements plus aigus à la hanche font qu'elle ne pourra suivre à pied la procession.

Le matin du grand pèlerinage ! Ces cœurs du ciel, les cloches, s'interpellent. Qui sait? Peutêtre, durant la nuit, ont-elles été visitées par les anges guérisseurs et tiennent-elles des concihabules. De son ht, Pomme d'Anis regarde le ciel de la montagne, et elle ne sait pourquoi ses yeux se mouillent de joie. Il lui semble voir, au delà de la terre, le reposoir du Paradis, un reposoir plus clair qu'une nuit de Noël, tout écroulé sous

•des pivoines d'un violet pâle comme la neige.

L'après-midi, ils sont quatre à la porter sur leurs épaules: deux jeunes gens inconnus, oncle Tom, et Johannès qui est brancardier. Oh ! le pauvre cœur, alors martyrisé, de Pomme,..

Un bourdon tonne dans le soleil. Une cloche lui répond, crie vers Dieu, une cloche qui a la voix d'une prime communiée. La ioule bouge, s'ordonne, se déroule comme un fleuve de feu qui charrierait des chasubles d'or. L'âme de la douleur s'exalte dans les suppUcations. Une trombe d'encens, de lumière et de cantiques s'élève dans l'azur qu'elle dévore. Des estropiés, des cancéreux, des malades dont les maladies n'ont plus de nom, tendent leurs bras en croix vers les clochers devenus fous. Un enfant, dans une voiture, a les yeux et le nez rongés par une lèpre... Et la voix frêle de la petite cloche se distingue toujours au miheu de l'assourdissante batterie des autres, semble demander à Dieu sa part d'éternité. Et je ne sais quelle bonté plane sur ces misères.

Et Pomme d'Anis domine la foule. De sa civière elle aperçoit les têtes nues des hommes,

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les mouchoirs des Béarnaises, les coiffes bretonnes inclinées dans la brise comme les voiles des bateaux dans la tempête. Maintenant, elle se sent heureuse, à peine balancée par Johanhès et l'oncle Tom comme une fleur de mousseline aux pieds du Seigneur.

Au moment de la bénédiction, elle croit qu'elle va mourir frappée par l'amour de Dieu. Un frisson pareil à celui que propage le tonnerre des orgues parcourt ses bras, passe dans ses cheveux comme une brise glaciale.

Quand elle sort de la piscine, elle boite encore. Mais au moment où Johannès élève le brancard où on l'a recouchée, la jeune fille sent son oreille ravissante caressée par un souffle aussi doux que les cantiques. Et elle entend une voix, venue du ciel peut-être, qui lui murmure :

— Je vous aime.

On la ramène, folle d'une silencieuse joie. Et, toute la nuit, son rêve n'est qu'un délire divin... Elle est avec Johannès à Tombouctou.

Un jeune missionnaire à barbe blanche, le frère Sébastien, je pense, bénit leur union sous des lianes ardentes. Et, penchée sur un arbre semblable h ceux du Paradis terrestre, sœur Madeleine, la Réparatrice morte, laisse pendre parmi les feuillages sa traîne bleue et dorée.

Mais, de retour au château. Pomme d'Anis est en proie à une dépression aussi forte que l'avait été l'exaltation des jours derniers. Dans ce même salon où elle demanda à sa mère la grâce d'aller à Lourdes, elle songe de nouveau à Johannès :

On n'aime point une infirme, se dit-elle... C'est la pitié qui a fait parler Johannès... Johannès ne m'aime point... Mais il doit avoir un cœur religieux... Quand il a ses sandales, son burnous et son béret, il ressemble à ces pèlerins qui allaient à la Terre Sainte... Oui, oui... Elle se rappelait qu'à Lira elle avait longuement contemplé le blason de pierre des d'Elgorriaga.. Il y avait des coquilles de Saint- Jacques... Les ancêtres de Johannès avaient

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dû passer par les chemins frais qui vont à Compostelle et par les déserts calcinés de la Palestine... Johannès avait hérité d'eux cette passion de secourir les malades... C'était le bon Samaritain... Il avait versé, comme une huile précieuse, sur la plaie d'une déshéritée, ces trois mots : a Je vous aime... « Mais ce n'était pas de l'amour; ce ne peut être de l'amour... Car, si c'eût été de l'amour, cela l'aurait choquée sans doute... Tandis qu'elle avait senti, au fond de son cœur, une tendresse reconnaissante... Gomme la permission de Dieu...

Et cette idée que Johannès n'a dû obéir qu'à la pitié ronge la jeune fille. Et elle qui doutait naguère de l'amour de Johannès pour Luce d'Atchuria, elle y croit à présent. Ce n'est point par indifférence pour Luce, penset-elle, que le jeune homme se prononça ainsi dans le vallon poétique où l'oncle Tom cueillait ses fleurs chéries... Non... simplement, dans son excessive déhcatesse, il voulait épargner à une estropiée la rancœur de lui montrer sa préférence pour celle dont les jambes agiles

et rondes savaient fouler le vin des danses espagnoles....

— Oui, se dit-elle encore, c'est par un sentiment trop haut pour être analysé, que Johannès, à Lourdes, dans un esprit de charité, de sacrifice et de pitié, parce qu'il la voyait revenir boitant de la piscine, a murmuré ces mots...

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Pomme d'Anis se réfugie dans la serre. Elle :oide parfois à l'oncle Tom. La graine d'héliotrope issue du sarcophage égyptien a germé. Ainsi le cœur se recueille longtemps parfois avant d'éclater. Mais alors il recherche la rosée comme la recherche la plante, et s'il ne trouve point de rosée, il demande à Dieu de l'abreuver de larmes.

C'est par un gris après-midi que le hasard fait que Pomme d'Anis se trouve seule dans la serre avec Johannès qui a, pour je ne sais quelle raison, devancé la visite de sa sœur Mariquita. Et l'oncle Tom vient d'être rappelé 3M château pour une question de métayage.

— Je vous laisse seuls, mes enfants... Amusez-vous à feuilleter les dernières planches de l'herbier...

Distraitement, Johannès ouvre l'herbier où,

en première page, s'étale cette admirable parnassie que l'oncle Tom avait cueillie au jour que Johannès avait fait comprendre à Pomme d'Anis quel sentiment très doux il lui avait voué.

— Vous sou venez- vous?... Vous souvenezvous? répète-t-il.

Et comme elle se tait :

— Vous sou venez- vous que je vous aime?...

Quelque absurde que cela puisse paraître, la franchise de cet aveu blesse la jeune fdle. Ses trop longues méditations, — hélas ! comme celles qui ont trait à la jalousie — ont échafaudé un douloureux système qui se résume en ceci : Je suis boiteuse. Je ne puis pas inspirer d'amour. Et encore : Johannès m'aime par pitié. Sans cela il épouserait Luce...

Elle tremble cependant comme une source au soleil. Que répondre?... Ah! Alon Dieu, elle n'avait pas prévu...

Johannès lui dit :

■ — Voulez- vous me donner la main?

Elle tend la main droite, ayant fait passer dans la gauche la petite canne d'ébène à tête de sarcelle. Mais bientôt, rougissante, elle retire la main qu'elle a donnée. Deux larmes roulent de ses yeux gris...

Dans l'un des tièdes bassins de la serre, deux fleurs se penchent avec amour l'une sur l'autre. Celles-là, rien ne les empêche de s'unir, car elles ne sont frappées que de l'innocence de Dieu.

0 graines que le vent de la montagne transporte sur son aile, que vous soyez les filles de la gentiane amère ou du myrtil agréable, vous possédez une égale douceur à l'heure où les pollens se marient à la rumeur joyeuse des abeilles !

— Laure, continue Johannès, donnant avec gravité à M^^® d'Anis ce prénom qui est celui de son baptême... Laure... Voulez- vous être ma femme?

Elle fait un violent effort. Elle répond tout doucement :

— Non...

et s' affaisse, la chérie... Elle laisse choir sa pauvre canne... Les bras de Johannès retiennent l'enfant évanouie, dont il sent, contre sa poitrine robuste, les petits seins et le cœur qui bat à peine.

Elle revient à elle.

— 0 mon amie, demande- t-il... mon amie... Je vous ai fait mal?...

— Oui, ne me reparlez plus de cela, je vous prie... jamais... jamais... Je sais... Cela est impossible... J'ai promis à Dieu... Jamais je ne serai la femme de personne. 0 Johannès, promettez-moi que jamais vous ne me reparlerez de cela?

— Jamais... Resterez- vous mon amie, dites?

— Je serai... votre sœur.

Dans le silence parfumé de la serre, sur le stigmate d'une fleur de bégonia à laquelle manque un pétale, une guêpe laisse tomber de son aile un baiser de poussière d'or.

C'est quelques mois après, dans un rendezvous matinal que les jeunes filles se sont donné à mi-chemin des deux châteaux, à la cure de Noarrieu, chez le grand-oncle de Pomme d'Anis, que Luce apprend à Pomme :

— Ma chère, mon cœur éclate de joie... M. Johannès Arnoustéguy a fait demander ma main...

Pomme d'Anis rougit à peine et répond simplement :

— 0 ma chérie...

Mais, intérieurement, un flot de pensées diffuses l'assaillent :

Que signifie tout cela? Quel est le sens de

cette vie? Qu'est-ce qu'elle fait là, elle, Pomme d'Anis? Qu'est-ce que c'est que cette froide salle à manger où elle se trouve? Comment son grand-oncle Hubert a-t-il le courage de vivre là? Comment cette vieille servante sourde, qui allume du feu dans la cuisine à côté, a-t-elle la force de s'intéresser aux choses de l'existence? Qu'est-ce que ça fait que l'on meure ou non de froid? Que le bruit de la chaîne du puits est triste !... Voici, là, des poussins réfugiés sous la table à manger. Ils se cachent sous la poule. Pauvres petits! Que c'est lamentable... On les tuera un jour... On les saignera... Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux mourir que de naître boiteuse?... Il y a des roses du Bengale, quoique ce soit l'hiver... Que signifient les roses du Bengale? Elle se souvient de la fable de l'oncleTom, de la bruyère estropiée. Elle a la bouche sèche. La tête lui fait mal...

Elle répond, sans même prêter attention à ce qu'elle dit :

— 0 ma chérie... que je suis heureuse....

— Oui, je savais que tu serais heureuse, parce

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que tu es de celles qui se réjouissent du bonheur des autres... Tu es aussi jolie que bonne. Je vais te dire... Avant que tu m'aies dit que tu n'aimais pas Johannès,... tu sais, dans cet enclos où sont les dindons blancs... figure-toi... j'étais jalouse. Oh ! ma Pomme déhcieuse... pardonnemoi. C'est le seul vilain sentiment que j'aie éprouvé vis-à-vis de toi... Mais je ne le faisais pas exprès... Mon amie, je me suis repentie cependant de ces pensées. Je les ai confessées, quoique je n'en fusse pas maîtresse. Tu sais que l'on est égoïste quand on aime... Oh! vois-tu, cependant, si Johannès t'avais aimée, et que tu lui eusses rendu son amour, je crois, ô ma Tendresse, que je t'aurais caché ma passion pour lui... et je crois que si tu l'avais adoré sans qu'il répondît à cette adoration, j'aurais refusé sa main pour t' éviter de la peine...

Un petit chat saute sur les genoux de Pomme d'Anis. Elle demande :

— T'avait-il fait part de son projet de te demander en mariage?

— Oui. Il y a huit jours à peine... Il me dit :

— Il te dit?...

— Il me dit : Je me trouve très seul à la maison... Mariquita se mariera bientôt... Mon père ne gère plus la propriété... J'ai des moments d'insondable tristesse depuis quelques mois. Je sens que vous serez une femme sûre. Je me sens pour vous non de la passion, mais un sentiment de sympathie très vive... Il me semble que, dans le niariage, cette sorte d' affection vaut mieux qu'un caprice violent et irréfléchi.

Sur le paher, le lent balancier de cuivre de la haute horloge luit, va et vient dans sa cage de bois ornée de tuHpes en feu et de crocus d'or, comme un encensoir balancé par la main des heures. On entend chuter une bûche contre le chenet de la cuisine et le pas lourd du grandoncle Hubert au-dessus de la salle à manger. Pomme d'Anis demande :

— C'est tout ce qu'il t'a dit, mignonne?

— Pourquoi cela?

— Pour rien...

— Curieuse, va ! Il m'a dit, lorsqu'il a su que je consentais : Mademoiselle Luce, je ne serai peut-être pas très gai, les premiers temps-

Je dois à ma loyauté de vous faire un aveu... Presque tous les jeunes gens ont eu des crises de cœur qui les ont blessés... Il faut un peu de temps pour que ces plaies se cicatrisent... Mais je suis certain que vous serez la meilleure des Sœurs de Charité....

— ... Et sais- tu quelle crise de cœur il a eue?

— Alors... oui... J'ai essayé de savoir un peu... Ce doit être quelque jeune fille qu'il aura connue à Paris, car il a ajouté : la seule personne à laquelle j'aie pu songer en dehors de vous s'est vouée à Dieu...

Le mariage de M^^^ Luce-Hermance-Visitation d'Atchuria avec M. Johannès-Tristan Arjioustéguy a été béni en la petite chapelle de Noarrieu, à onze heures du matin, le onze mars dix-neuf cent trois.

C'est près de ladite chapelle, enfouie au miheu des bois, qu'une enfant nommée Clara d'Ellébeuse, frappée de folie, trépassa, et c'est vers cette chapelle encore qu'un poète accablé de douleur allait errer souvent. D'aucuns disent l'avoir aperçu tenant par la main une enfant brune couronnée de cyprès. Que demandaient-ils à Dieu l'un et l'autre? Mais qui sait ce que l'on demande à Dieu?

Pomme d'Anis remit elle-même à Luce, de

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la part de l'oncle Tom, entre autres cadeaux,. Théliotrope enfin fleuri issu de la couche funèbre de la princesse égyptienne. L'harmonium gronda. Des discours furent prononcés. Les oiseaux des forêts vinrent becqueter jusque près de la table dressée dans la grange le pain que Dieu donne aux plus pauvres...

Mais, la cérémonie terminée, le soir même, lorsque Pomme d'Anis et l'oncle Tom se retrouvèrent seuls dans la serre mystérieuse, ua sanglot secoua l'enfant vêtue de rose comme la bruyère vagabonde. L'oncle Tom comprit-il? Peut-être, car, tenant Pomme d'Anis entre ses bras, il éclata aussi en sanglots en entendant ces mots :

— 0 oncle... Que je suis malheureuse... Je couperai mes cheveux... Je serai Réparatrice comme sœur Madeleine... J'aurai l'air d'un grand paon...

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