‹ Œuvres de François Arago (volume 2)Chapitre 2 sur 79 · ENFANCE DE GAY-LUSSAC. — SON ADMISSION A L ECOLE POLYTECHNIQUE · texte numérisé non relu

ENFANCE DE GAY-LUSSAC. — SON ADMISSION A L ECOLE POLYTECHNIQUE

Joseph -Louis Gay-Lussac, un des savants les plus illustres dont la France puisse se glorifier, naquit le 6 septembre 1778, à Saint-Léonard, petite ville de l'ancien Limousin , située près des frontières de l'Auvergne. Son grand-père était médecin, et son père procureur du roi et juge au Pont de Noblac.

Ceux qui ont eu l'occasion de remarquer la froide réserve qui caractérisait Gay-Lussac dans l'âge mûr, s'étonneront sans doute de m'entendre dire que, dans son enfance, il était bruyant, turbulent et très-aventureux. Pour justifier mon appréciation , je citerai un fait entre mille, que j'ai recueilli de la bouche de Gay-Lussac luimême et que m'ont aussi raconté ses plus proches parents. Un vénérable curé, oncle de notre futur confrère, habitait une maison qui n'était séparée de celle occupée par la famille de Gay-Lussac que par une petite cour ; il avait établi son fruitier dans une pièce sur laquelle plongeaient les regards partant de la chambre où Gay-Lussac étudiait avec son frère, moins âgé d'un an. Le désir de

goûter au fruit défendu s'empare de Gay-Lussac. Il pose momentanément, avec toutes les difficultés que chacun concevra, une perche entre la fenêtre de sa chambre et celle du bon curé, et armé d'un bâton, à l'extrémité duquel était fortement attachée une lame de couteau, il se place à califourchon sur le pont fragile ; parvenu au terme de son excursion aérienne, il brise un carreau, pique avec son arme les plus beaux fruits, rentre triomphant et sain et sauf dans son appartement. Cette manœuvre, qui pouvait lui coûter la vie, fut répétée plusieurs fois à de courts intervalles; enfin, les parents de Gay- Lussac soupçonnèrent la vérité, et les deux frères furent conduits chez l'ecclésiastique pour lui faire des excuses. La première idée de l'enfant fut de nier, mais la démonstration de sa culpabilité devint évidente ; Gay- Lussac éprouva une telle humiliation d'être surpris en flagrant délit de mensonge, qu'il résolut de ne plus jamais trahir la vérité, engagement qu'il a religieusement rempli pendant le reste de sa vie. Les personnes qui aiment à saisir dans la première enfance des hommes supérieurs des indices du caractère qu'ils montreront plus tard, me pardonneront si j'interromps un moment l'ordre des dates pour raconter une anecdote que notre confrère se rappelait avec une satisfaction bien naturelle ; il y sera aussi question de pommes.

Gay-Lussac étant venu à Paris , le directeur de la pension dans laquelle il fut placé s'aperçut un jour qu'on avait entièrement dépouillé plusieurs pommiers de son jardin. Le méfait ne pouvant , croyait-il , être attribué aux élèves, puisque pour aller de la cour au jardin il fal-

lait franchir deux murs élevés , il résolut d'expulser les domestiques. Gay-Lussac l'apprend, sollicite une audience, l'obtient, et là il s'écrie : «Les domestiques sont innocents; ce sont les élèves qui ont pris vos fruits; je ne vous dirai pas qui faisait partie de l'expédition , mais je suis sûr du fait, car j'en étais! » Ajoutons que la franchise exceptionnelle du jeune Gay-Lussac n'eut pour lui en cette circonstance, aucune conséquence fâcheuse. Elle lui valut, au contraire, l'affection toute particulière du directeur de la pension et de sa femme, qui, à partir de cette époque, lui prodiguèrent des soins vraiment paternels.

Gay-Lussac commença à s'occuper de la langue latine sous la direction d'un ecclésiastique qui résidait à Saint- Léonard, et pour lequel il a toujours montré le plus sincère attachement. Afin de concilier son goût pour les plaisirs bruyants de la jeunesse avec le désir qu'il avait d'accomplir ses devoirs, après avoir joué toute la journée avec ses camarades, il consacrait à l'étude une partie de ses nuits.

La Révolution de 89, si légitime dans son but, et qui commença avec tant de grandeur et de majesté, avait fini par se jeter dans de déplorables écarts. La loi des suspects atteignit le père de Gay-Lussac ; la translation de cet excellent homme à Paris eût peut-être causé sa mort. Notre ami, fort inquiet, se rendait assidûment au club qui se réunissait dans sa ville natale, pour y saisir les moindres indices qui pouvaient menacer son père adoré. La vue d'un jeune homme fort et vigoureux inspira aux meneurs de l'époque le projet de l'enrôler dans* l'armée qui alors combattait les Vendéens; Gay-Lussac eût volon-

tiers pris la capote militaire et le fusil , mais sa tendresse filiale l'emporta; il prouva qu'aux termes delà loi (il n'avait encore que quinze ans), il était dispensé d'aller rejoindre les défenseurs de la République, et on le laissa en repos.

Après le 9 thermidor, le père de Gay-Lussac, qui était heureusement resté dans les prisons de Saint-Léonard, recouvra la liberté. Le premier usage qu'il en fit fut de s'occuper de l'avenir du fils si bien doué qui lui avait donné pendant sa captivité les plus intelligentes preuves d'amour. Il l'envoya à Paris dans la pension de M. Savouret i. On était alors en 95; la disette, l'impossibilité de nourrir ses élèves, amenèrent M. Savouret à fermer son établissement. Gay-Lussac fut reçu bientôt après dans la pension de M. Sensier, laquelle, placée pendant quelque temps à Nanterre et ensuite à Passy, hors des murs d'enceinte de Paris, jouissait de quelques avantages dont les pensions de la capitale étaient alors privées.

J'ai rencontré récemment dans nos assemblées de vieux camarades de collège de Gay-Lussac, et tous en ont conservé les meilleurs souvenirs. L'un d'entre eux, M. Darblay, représentant du peuple, me disait avec effusion : « Il était le modèle de ses condisciples; jamais nous ne le vîmes, malgré sa vigueur exceptionnelle, se livrer contre aucun d'eux à un mouvement de vivacité ou d'impatience; quant à son travail, il était incessant. » L'élève que ses parents avaient conduit au spectacle, et à qui on

1. On voit que je regarde comme un devoir de conserver dans cette Biographie les noms de toutes les personnes qui ont eu des rapports avec notre ami pendant sa jeunesse.

demandait à quelle heure il était rentré, répondait ordinairement : «Je l'ignore, mais il devait être très-tard, puisqu'il n'y avait plus de lumière dans la chambre de Gay-Lussac. »

Bientôt les difficultés sous lesquelles M. Savouret avait succombé, atteignirent M. Sensier lui-même. De tous ses élèves, il ne conserva que Gay-Lussac, dont les parents lui adressaient furtivement quelque peu de farine. Réduite à la plus cruelle extrémité, madame Sensier transportait toutes les nuits à Paris, pour le mettre en vente, le lait de deux vaches qu'elle nourrissait dans son jardin ; mais les routes étant peu sûres, Gay-Lussac sollicita et obtint la faveur d'escorter quotidiennement sa bienfaitrice, armé d'un grand sabre pendant à un ceinturon. C'est durant le retour, qui se faisait de jour, que notre ami , couché sur la paille de la charrette que montait la laitière improvisée, étudiait la géométrie et l'algèbre, et se préparait ainsi aux examens de l'École polytechnique, qu'il devait bientôt subir.

Le 6 nivôse an vi, après des épreuves brillantes, Gay- Lussac reçut le titre si envié d'élève de l'École polytechnique. Nous le voyons, dans cet établissement, toujours au courant des travaux exigés, et donnant, dans les heures de récréation , des leçons particulières à des jeunes gens qui se destinaient aux services publics. C'est ainsi qu'il ajoutait de petites sommes aux trente francs que chaque élève de la première École polytechnique recevait pour ses appointements mensuels; c'est ainsi qu'il parvint à se maintenir à Paris sans imposer de nouveaux sacrifices à sa famille.

Gay-Lussac a été un des élèves les plus distingués de l'École polytechnique, comme il en fut plus tard un des professeurs les plus illustres et les plus goûtés.

DÉBUTS DE GAY-LUSSAC EN CHIMIE. — IL DEVIENT LE COLLA- BORATEUR DE BERTHOLLET ET LE REPETITEUR DU COURS DE FOURCROY. — VOYAGE AÉRONAUTIQUE EXÉCUTÉ AVEC M. BIOT.

Berthollet, revenu d'Egypte en compagnie du général Bonaparte, demanda, en 1800, un élève de l'École polytechnique dont il voulait faire son aide dans les travaux du laboratoire. Gay-Lussac fut cet élève privilégié. Berthollet lui suggéra une recherche dont les résultats furent diamétralement opposés à ceux qu'attendait l'illustre chimiste. Je n'oserais affirmer que Berthollet ne fut pas un peu contrarié de se voir ainsi trompé dans ses prévisions, mais il est certain qu'à l'inverse de tant d'autres savants que je pourrais citer, après un premier mouvement d'humeur, la franchise du jeune expérimentateur ne fit qu'augmenter l'estime que l'immortel auteur de la Statique chimique avait déjà commencé à lui vouer. « Jeune homme, lui dit-il, votre destinée est de faire des découvertes, vous serez désormais mon commensal; je veux, c'est un titre dont je suis certain que j'aurai à me glorifier un jour, je veux être votre père en matière de science. »

Quelque temps après, sans abandonner sa position auprès de M. Berthollet, Gay-Lussac fut nommé répétiteur du cours de Fourcroy, et le remplaça souvent, ce qui lui procura de bonne heure la réputation, qui n'a fait ensuite que grandir, d'un professeur très-distingué parmi les professeurs si habiles que la capitale comptait à cette époque.

L'homme, à raison de son poids, de la faiblesse de la force musculaire dont il est doué , semblait condamné à ramper toujours sur la surface de la terre, à ne pouvoir étudier les propriétés physiques des régions élevées de notre atmosphère qu'en montant péniblement au sommet des montagnes; mais quelles sont les difficultés dont le génie allié à la persévérance ne parvienne à triompher?

Un savant, qui a été membre de cette Académie, Montgolfier, calcula qu'en raréfiant, à l'aide de la chaleur, l'air contenu dans un ballon de papier d'une étendue limitée, on lui donnerait une force ascensionnelle suffisante pour enlever des hommes, des animaux, des instruments de toute espèce. Cette idée fut partiellement réalisée en juin 1783, dans la ville d'Annonai. La population parisienne étonnée put voir, le 21 novembre de cette même année, des voyageurs intrépides, Pilatre de Roziers et d'Arlandes, se promener dans les airs, suspendus à une montgolfière. Un autre physicien que cette Académie a aussi compté parmi ses membres, Charles, montra la possibilité de faire des ballons avec une étoffe vernie, presque imperméable à l'hydrogène, le plus léger des gaz connus, qui remplacerait l'air chaud avec avantage. De son voyage, exécuté le 1er décembre 1783, en compagnie de l'artiste Robert, avec un ballon ainsi gonflé, datent des ascensions infiniment moins aventureuses et qui sont devenues de nos jours un passe-temps pour des désœuvrés.

C'est à l'ancienne Académie des sciences qu'il faut également remonter, si l'on veut trouver un des pre-

miers voyages scientifiquement utiles, qu'on ait entrepris avec des ballons à gaz hydrogène.

Il paraissait résulter des expériences faites pendant une ascension exécutée par Robertson et Lhoest à Hambourg, le 18 juillet 1803, et renouvelée à Saint-Pétersbourg, sous les auspices de l'Académie impériale de cette ville, par le même Robertson et le physicien russe Saccharoff, le 30 juin 1804, que la force magnétique qui dirige l'aiguille aimantée à la surface de la terre, s'affaiblit considérablement à mesure qu'on s'élève dans l'atmosphère. Ce fait, qui venait confirmer la diminution de cette même force que M. de Saussure avait cru reconnaître dans son célèbre voyage au Col du Géant, parut avec raison assez important aux principaux membres de l'Institut, pour justifier une expérience solennelle. Elle fut confiée à deux physiciens, MM. Biot et Gay-Lussac, jeunes, entreprenants et courageux. Ce dernier terme pourra sembler empreint d'un peu d'exagération à ceux qui de nos jours ont vu des femmes singeant par leurs costumes des papillons ailés, placées entièrement en dehors de la nacelle d'un aérostat, s'élever de nos jardins publics, aux yeux de la foule ébahie. Mais on oublierait qu'aujourd'hui les ballons sont construits avec infiniment plus de soin, et que les moyens de sûreté se sont beaucoup accrus.

Nos deux physiciens partirent du jardin du Conservatoire des arts et métiers, le 24 août 1804, munis de tous les instruments de recherche nécessaires ; mais les petites dimensions de leur ballon ne leur permirent pas de dépasser la hauteur de 4,000 mètres. A cette hauteur ils

essayèrent, à l'aide des oscillations d'une aiguille aimantée horizontale, de résoudre le problème qui avait été le but principal de leur voyage ; mais le mouvement de rotation du ballon présenta des obstacles imprévus et sérieux. Ils parvinrent toutefois à les surmonter en partie, et déterminèrent, dans ces régions aériennes, la durée de cinq oscillations de l'aiguille aimantée. On sait que cette durée doit augmenter là où la force magnétique qui ramène l'aiguille à sa position naturelle a diminué, et que cette durée doit être plus courte, si la même force directrice a augmenté. C'est donc un cas tout à fait analogue à celui du pendule oscillant, quoique les mouvements de l'aiguille s'exécutent dans le sens horizontal. Les conséquences qu'on déduisit de leurs expériences me paraissent sujettes à des difficultés que je signalerai après avoir rendu compte de l'ascension exécutée peu de jours après par Gay-Lussac seul.

ASCENSION DE GAY-LUSSAC SEUL. — CONSÉQUENCES DES OBSERVA- TIONS FAITES SUR LE MAGNÉTISME ET LA TEMPÉRATURE. — IMPORTANCE DES VOYAGES AÉRONAUTIQUES.

Cette ascension eut lieu le 16 septembre 1804, à neuf heures quarante minutes du matin. Cette fois, Gay-Lussac s'éleva jusqu'à la hauteur de 7,016 mètres au-dessus de .la mer, la plus grande bien constatée où les hommes fussent alors parvenus et qui, depuis cette époque, n'a été qu'à peine une fois dépassée par MM. Barrai et Bixio.

Dans cette seconde ascension , la physique s'enrichit de plusieurs importants résultats que j'essaierai de faire ressortir en peu de mots.

Nous trouvons, par exemple, qu'au moment où le thermomètre de Gay-Lussac, à 7,016 mètres de hauteur, marquait 9°.5 au-dessous de glace, celui de l'Observatoire de Paris, à l'ombre et au nord, indiquait -j- 27°. 75. Ainsi 37° était l'étendue de l'échelle thermométrique à laquelle Gay-Lussac s'était trouvé exposé dans l'intervalle de dix heures du matin à trois heures après midi. Il n'était donc plus possible d'attribuer les neiges perpétuelles qui existent au sommet des hautes montagnes, à une action spéciale que ces sommités rocheuses exerceraient sur les couches d'air environnantes, car aucune élévation notable n'existait dans les régions au-dessus desquelles le ballon de Gay-Lussac avait successivement passé.

Ces énormes variations de température sont- elles liées, par une loi mathématique simple, aux changements de hauteur?

En prenant pour exactes les observations thermométriques sur lesquelles Gay-Lussac lui-même élève quelques doutes, à cause de la rapidité du mouvement ascensionnel du ballon , et du temps dont un thermomètre a besoin pour indiquer exactement les températures des milieux dans lesquels il est plongé, on arriverait à ce résultat curieux que la température varierait moins, pour un changement de hauteur donné, près de terre que dans des régions de l'atmosphère d'une élévation moyenne.

Mais je dois remarquer que dans la manière ordinaire de discuter les observations aérostatiques, on fait un cercle vicieux. La formule analytique, à l'aide de laquelle on calcule les hauteurs successives du ballon, suppose

implicitement, en effet, un égal abaissement de température dans toutes les régions atmosphériques pour le même changement de hauteur. Les observations de 1804, et celles qui ont été faites postérieurement, ne donneront des résultats à l'abri de toute objection que lorsqu'elles seront discutées suivant la méthode profonde dont on est redevable à notre ingénieux et illustre confrère M. Biot.

Les difficultés eussent été évitées si des observateurs , munis de théodolites et distribués à des distances convenables, avaient déterminé trigonométriquement, par leurs observations combinées, les hauteurs successives du ballon. Les savants et les Académies, qui voudraient tenter de nouveau d'étudier scientifiquement la constitution physique de notre atmosphère , ne manqueront certainement pas de prendre ma remarque en sérieuse considération.

L'hygromètre de Saussure montra dans ses indications, pendant le voyage de Gay-Lussac , une marche irrégulière; mais en tenant compte à la fois des degrés indiqués par cet instrument et de la température des couches où il fut observé, notre confrère trouva que la quantité d'humidité contenue dans l'air allait en diminuant avec une extrême rapidité.

On savait déjà, au moment de ce mémorable voyage, que l'air, sous toutes les latitudes et à peu de hauteur au-dessus du niveau de la mer, renferme à peu près les mêmes proportions d'oxygène et d'azote. Cela résultait avec évidence des expériences de Gavendish, de Macarty, de Berthollet et de Davy. On avait appris aussi par les

analyses de Théodore de Saussure , exécutées sur de l'air pris au Col du Géant, qu'à la hauteur de cette montagne, l'air contient la même proportion d'oxygène que celui de la plaine. Les analyses eudiométriques de Gay-Lussac , faites avec le plus grand soin sur l'air recueilli à 6,636 mètres de hauteur, établirent que l'air de ces hautes régions était non-seulement composé en oxygène et en azote comme celui qu'on aurait pris à la surface de la terre, mais encore qu'il ne renfermait pas un atome d'hydrogène.

Il n'est pas nécessaire d'insister ici sur l'importance de ces résultats; ils montrèrent le vague des explications que donnaient alors les météorologistes, des étoiles filantes et autres phénomènes atmosphériques.

Les lignes suivantes , extraites de la relation de Gay- Lussac, mettent sur la voie de l'explication véritable du malaise que les voyageurs les plus vigoureux éprouvent en gravissant des pics élevés tels que le Mont-Blanc.

« Parvenu au point le plus haut de mon ascension , à 7,016 mètres au-dessus du niveau moyen de la mer, dit le courageux physicien, ma respiration était sensiblement gênée; mais j'étais encore bien loin d'éprouver un malaise assez désagréable pour m'engager à descendre. Mon pouls et ma respiration étaient très-accélérés : respirant très -fréquemment dans un air d'une extrême sécheresse, je ne dois pas être surpris d'avoir eu le gosier si sec, qu'il m'était pénible d'avaler du pain. »

Passons maintenant à l'expérience qui fut le motif principal des deux voyages aérostatiques entrepris sous les auspices de la première classe de l'Institut. 11 s'agis-

sait, ainsi que je l'ai dit précédemment, de s'assurer si, comme on l'avait annoncé, la force magnétique exercée par le globe sur une aiguille aimantée, diminuait trèsrapidement avec la hauteur. Gay-Lussac réussit dans ce second voyage à compter dans un temps déterminé deux fois plus d'oscillations que dans le premier. Les résultats doivent donc offrir une plus grande exactitude.

11 trouva qu'une aiguille qui, à la surface de la terre, employait 42s.2 pour faire dix oscillations, n'exécuta le même nombre d'oscillations qu'en 42\8 à la hauteur de 4,808 mètres au-dessus de Paris. Le résultat fut 42. 5 à 5,631 mètres, et 41\7 à 6,884 mètres. Ces nombres n'offrent pas une marche très-régulière; il aurait fallu, d'ailleurs, ainsi que Gay-Lussac en fait la remarque, pour en déduire des conséquences rigoureuses, les combiner avec des mesures correspondantes de l'inclinaison qui ne purent être effectuées1. Comme M. Biot, d'après la discussion des nombres recueillis dans le premier voyage, notre ami tira de ses observations la conclusion que la force magnétique est constante à toutes les hauteurs accessibles. Cette conséquence était logique, aune époque où l'on ne savait pas généralement que, dans un lieu et dans des circonstances données, la durée des oscillations d'une aiguille magnétique est influencée par sa température, et que 37° d'abaissement du thermomètre doivent produire les changements les plus notables. On

i. Gay-Lussac ne réussit à observer l'aiguille d'inclinaison qu'à la hauteur de 4,000 mètres. Il trouva là en nombre rond 30°. Ce résultat , en le supposant exactement rapporté, différerait énormément de l'inclinaison qui devait avoir lieu à terre.

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voit que dans l'état d'imperfection des instruments et de la science en 1804 , il était impossible d'arriver à une solution exacte du problème qu'on avait en vue. Aussi , pourrait-on s'étonner d'entendre dire aujourd'hui que le problème est résolu.

Des considérations d'aucune nature n'autorisent à jeter un voile sur les lacunes de la science. Cette réflexion concerne spécialement les travaux des hommes dont l'autorité est incontestable et incontestée.

Gay-Lussac, après avoir terminé toutes ses recherches avec la tranquillité et le sang-froid d'un physicien assis dans son cabinet , prit terre à trois heures quarante-cinq minutes entre Rouen et Dieppe, à quarante lieues de Paris, près du hameau de Saint-Gourgon , dont les habitants exécutèrent avec beaucoup de bienveillance toutes les manœuvres que le voyageur aérien leur commanda pour que la nacelle n'éprouvât pas des secousses qui auraient mis les instruments en danger.

La gravité de cette réunion et de ce récit ne doit pas m'empêcher, je crois, de rapporter une anecdote assez singulière dont je dois la connaissance à mon ami. Parvenu à 7,000 mètres, Gay-Lussac voulut essayer de monter plus haut encore, et se débarrassa de tous les objets dont il pouvait rigoureusement se passer. Au nombre de ces objets figurait une chaise en bois blanc que le hasard fit tomber sur un buisson tout près d'une jeune fille qui gardait des moutons. Quel ne fut pas l'étonnement de la bergère! comme eût dit Florian. Le ciel était pur , le ballon invisible. Que penser de la chaise, si ce n'est qu'elle provenait du Paradis? On ne

pouvait opposer à cette conjecture que la grossièreté du travail; les ouvriers, disaient les incrédules, ne pouvaient là-haut être si inhabiles. La dispute en était là lorsque les journaux, en publiant toutes les particularités du voyage de Gay-Lussac, y mirent fin , et rangèrent parmi les effets naturels ce qui jusqu'alors avait paru un miracle.

Les ascensions de M. Biot et de Gay-Lussac vivront dans le souvenir des hommes comme les premières qui aient été exécutées avec un succès marqué, pour la solution de questions scientifiques.

Le phénomène météorologique si remarquable d'un abaissement du thermomètre à 40° au-dessous de zéro à une hauteur de 7,049 mètres, que M. Bixio et M. Barrai ont constaté pendant l'ascension entreprise à leurs propres frais, le 27 juillet 1850, a montré suffisamment que de belles découvertes attendent ceux qui marcheront sur leurs traces, pourvu qu'ils aient les connaissances nécessaires et soient munis, comme ces deux physiciens, d'une collection d'instruments exacts. 11 est vraiment regrettable que les voyages exécutés toutes les semaines, avec des dispositions de plus en plus dangereuses, et qui, on peut le prévoir avec douleur, finiront par quelque terrible catastrophe, aient détourné les amis des sciences de leurs voyages projetés. Je conçois leurs scrupules , mais sans les partager. Les taches du Soleil, les montagnes de la Lune, l'anneau de Saturne et les bandes de Jupiter n'ont pas cessé d'être l'objet des investigations des astronomes, quoiqu'on les montre aujourd'hui pour dix centimes sur le terre-plein du Pont-Neuf, au pied de la colonne de la

place Vendôme et en divers points de nos boulevarts. Le public, maintenant si judicieux, si éclairé, ne confondrait pas ceux qui, dans un but de lucre, exposent journellement leur vie, avec des physiciens courant les mêmes dangers pour arracher à la nature quelques-uns de ses secrets !

LIAISON DE GAY-LUSSAC AVEC M. DE HUMBOLDT. — TRAVAIL SUR l'eUDIOMÉTRIE. — VOYAGE EN ITALIE ET EN ALLEMAGNE.

Pour peu qu'on soit au courant de l'histoire littéraire de la première moitié de ce siècle, on a entendu parler de la vive et profonde amitié que M. de Humboldt voua à Gay-Lussac, et de l'influence qu'elle exerça sur la carrière scientifique de l'habile chimiste ; mais on ne sait pas aussi bien comment elle naquit et se développa. Ceci mérite peut-être d'être raconté.

Avant de partir pour le mémorable voyage qui nous a fait connaître l'Amérique sous tant de rapports divers, M. de Humboldt s'y était préparé par des études assidues. L'une de ses recherches eut pour objet les moyens eudiométriques dont on faisait usage pour déterminer les principes constituants de l'air; ce travail, exécuté à la hâte et par des procédés imparfaits, était quelque peu inexact ; Gay-Lussac s'en aperçut et releva l'erreur avec une vivacité que j'oserais blâmer si la jeunesse de l'auteur ne l'eût pas rendu excusable.

Je n'ai pas besoin de dire que Berthollet reçut M. de

Humboldt à son retour avec la franche cordialité et la

politesse de bon ton qui caractérisaient l'illustre chimiste,

et dont le souvenir est gravé en traits ineffaçables dans

l'esprit et dans le cœur de tous ceux qui eurent le bonheur de le connaître.

Un jour, M. de Humboldt aperçut parmi les personnes réunies dans le salon de la maison de campagne d'Arcueil, un jeune homme à la taille élevée et au maintien modeste, mais ferme. «C'est Gay-Lussac, lui dit-on, le physicien qui récemment n'a pas craint de s'élever dans l'atmosphère à la plus grande hauteur où les hommes soient parvenus, pour résoudre d'importantes questions scientifiques. — C'est, ajouta Humboldt dans un aparté, l'auteur de la critique acerbe de mon travail eudiométrique. «Mais bientôt, surmontant le sentiment d'éloignement que cette réflexion pouvait inspirer à un caractère ardent, il s'approche de Gay-Lussac, et après quelques paroles flatteuses sur son ascension, il lui tend la main et lui offre affectueusement son amitié : c'était, sous toute réserve, le soyons amis, Cinna! de la tragédie, mais sans les réflexions blessantes qui, selon ce que rapporte Voltaire, firent dire au maréchal de La Feuillade , lorsqu'il venait de les entendre pour la première fois : « Ah! Auguste, comme tu me gâtes le soyons amis, Cinna! » Tel fut le point de départ d'un attachement qui ne s'est jamais démenti , et qui porta bientôt d'heureux fruits. Nous voyons, en effet , immédiatement après, les deux nouveaux amis exécuter en commun un travail eudio métrique important.

Ce travail, lu à l'Académie des sciences le 1er pluviôse an xiti, avait pour objet principal l'appréciation de l'exactitude à laquelle on peut arriver dans l'analyse de l'air avec l'eudiomètre de Volta ; mais les auteurs touchèrent

en môme temps à une foule de questions de chimie et de physique du globe sur lesquelles ils répandirent de vives lumières ou des conjectures très-ingénieuses. C'est dans ce Mémoire que se trouve la remarque qui depuis reçut, dans les mains de Gay-Lussac, des développements si importants, que l'oxygène et l'hydrogène, considérés en volumes, s'unissent pour former de l'eau, dans la proportion définie de 100 d'oxygène et de 200 d'hydrogène.

Nos annales scientifiques offrent un grand nombre de Mémoires publiés sous le nom de deux auteurs réunis. Ce genre d'association, beaucoup moins fréquent chez les étrangers, n'a pas été sans inconvénient. Si l'on excepte le cas fort rare, dont cependant je pourrais citer des exemples , où la part de chaque collaborateur a été nettement tracée, dans la rédaction commune, le public s'obstine à ne pas faire une part égale aux deux associés. 11 casse souvent, au gré de ses caprices, les formules : Nous avons pensé, nous avons imaginé, en se fondant sur le prétexte assez plausible qu'une pensée n'a pas dû se présenter au même instant, à la même seconde, à l'esprit des deux associés. Il refuse à l'un d'eux toute initiative intellectuelle et réduit son rôle à l'exécution matérielle des expériences.

Ces inconvénients des publications en commun, presque inhérents à la nature humaine, disparaissent lorsque, par exception, l'un des associés se résout à ne pas laisser le public se livrer à des conjectures préconçues, souvent malicieuses , et se décide à répudier sans hésiter une part qui appartient à autrui. Il a été dans la destinée de Gay- Lussac de rencontrer un pareil collaborateur. Voici , en

effet, ce que je lis dans une Note de M. de Humboldt : «Insistons sur la remarque contenue dans ce Mémoire que 100 parties en volume d'oxygène exigent 200 parties de gaz hydrogène pour se saturer. Berzélius a déjà rappelé que ce phénomène est le germe de ce que plus tard on a découvert sur les proportions définies, mais le fait de la saturation complète est dû à la sagacité seule de Gay-Lussac. J'ai coopéré à cette partie des expériences, mais lui seul a entrevu l'importance du résultat pour la théorie. »

Une déclaration si franche, si loyale, n'étonnera personne de la part de l'illustre et vénérable académicien.

Nous reviendrons plus loin sur cette partie si remarquable des travaux de Gay-Lussac.

Gay-Lussac, répétiteur du cours de Fourcroy, obtint, par l'amitié et l'entremise de Berthollet, un congé d'un an afin de pouvoir accompagner M. de Humboldt dans un voyage d'Italie et d'Allemagne. Les deux amis s'étaient munis, avant de quitter Paris, d'instruments météorologiques et surtout d'appareils propres à déterminer l'inclinaison de l'aiguille magnétique et l'intensité de la force variable qui dirige les aiguilles aimantées sous différentes latitudes. Ils partirent de Paris le 12 mars 1805 ; ils mirent leurs instruments en expérience à Lyon, à Ghambéry, à Saint-Jean de Maurienne, à Saint-Michel, à Lanslebourg et au Mont-Cenis , etc. Je reviendrai ailleurs sur les résultats magnétiques du voyage, à l'occasion d'un Mémoire de notre confrère inséré dans la collection de la Société d'Arcueil.

Gay-Lussac s'était nourri dans sa jeunesse des théories

météorologiques de Deluc, et plusieurs d'entre elles l'avaient presque séduit, mais dans son passage des Alpes ses idées furent entièrement modifiées; il sentit, par exemple, le besoin de recourir à l'action de courants ascendants atmosphériques pour expliquer un grand nombre de phénomènes curieux.

Rien n'éclaircit et n'étend plus les idées, quand il s'agit de phénomènes naturels , que les voyages à travers les montagnes, surtout quand on a le bonheur de jouir de la compagnie d'un observateur aussi éclairé, aussi ingénieux et aussi expérimenté que l'est M. de Humboldt.

Gay-Lussac et son illustre compagnon de voyage, après avoir visité Gênes, se rendirent à Rome ; ils y arrivèrent le 5 juillet 1805 et descendirent au palais Tommati alla Trinilà di Monte, où demeurait Guillaume de Humboldt, chargé d'affaires de Prusse.

En compagnie de celui qui les a si éloquemment décrites, les grandes scènes de la nature offertes par les régions alpines ne pouvaient manquer d'avoir excité dans l'âme de Gay-Lussac un véritable enthousiasme. La vue des monuments immortels de l'architecture, de la peinture et de la sculpture dont Rome abonde, jointe aux entretiens savants des Rauch , des Thorwaldsen , etc. , habitués du palais Tommati , développèrent chez le jeune voyageur le goût éclairé des beaux-arts , qui jusque-là était resté chez lui sans écho. Enfin il eut l'avantage d'admirer la fascination du talent, car madame de Staël tenait alors tous les. salons de la ville éternelle sous le charme de ses conversations éloquentes et spirituelles.

Le séjour de Gay-Lussac à Rome ne fut pas sans fruit

pour les connaissances chimiques. Grâce à la complaisance avec laquelle Morrichini mit un laboratoire de chimie à la disposition du jeune voyageur, il put annoncer, le 7 juillet, que l'acide fluorique existait à côté de l'acide phosphorique dans les arêtes des poissons. Le 9 juillet, il avait terminé l'analyse de la pierre d'alun de la Tolfa.

Le 15 juillet 1805, MM. de Humboldt et Gay-Lussac quittèrent Rome et prirent la route de Naples, en compagnie de M. Léopold de Buch, qui jeune encore s'était déjà fait connaître par des recherches géologiques pleines de mérite. Le Vésuve, assez tranquille à cette époque se livra brusquement à ses magnifiques et terribles évolutions (comme s'il eût voulu célébrer la bienvenue des trois observateurs illustres) : éruptions de poussière, torrents de lave, phénomènes électriques, rien n'y manqua.

Enfin Gay-Lussac eut le bonheur (l'expression n'est pas de moi, je l'emprunte à l'un des compagnons de voyage du savant chimiste), il eut le bonheur d'être témoin d'un des plus effrayants tremblements de terre que Naples eût jamais ressentis.

Gay-Lussac saisit avec empressement cette occasion de se mesurer avec le problème qui , depuis Empédocle, a défié la sagacité des observateurs.

Nous rendrons compte bientôt des résultats que notre ami recueillit dans les six ascensions du Vésuve qu'il fit presque coup sur coup.

Le temps que Gay-Lussac ne consacrait pas à l'étude du volcan enflammé, était employé à examiner les collections d'histoire naturelle et particulièrement d'éruptions volcaniques anciennes qui existent à Naples en très-

grand nombre; nos voyageurs eurent beaucoup à se louer des prévenances et de la politesse exquise du duc de la Torre et du colonel Poli ; il n'en fut pas de même du docteur Thompson : lorsqu'ils se présentèrent, accompagnés d'un savant napolitain, pour étudier son musée, il leur adressa ces paroles outrageantes : « Partagez-vous, Messieurs, je peux avoir les yeux sur deux, mais non pas sur quatre. » On est tenté de se demander dans quelle société de lazzaroni M. Thompson avait puisé cette bassesse de sentiments et ce cynisme de langage ; mais tout s'explique simplement lorsqu'on sait que Thompson était le médecin , l'ami , l'homme de confiance du général Acton, le promoteur des assassinats politiques qui souillèrent Naples à la fin du siècle dernier.

Dans ses voyages aux environs de Naples , par terre et par mer, M. Gay-Lussac rectifia des idées erronées, généralement adoptées alors. Il trouva , par exemple , que l'air contenu dans l'eau de mer renferme, au lieu de 21 parties d'oxygène , comme l'air ordinaire , au delà de 30 parties d'oxygène pour 100. Il visita avec M. de Buch le Monte-Nuovo et l'Epomeo. En voyant le Monte- Nuovo, Gay-Lussac se rangea entièrement à l'opinion que M. de Buch commençait déjà à répandre dans le monde savant, et suivant laquelle des montagnes peuvent sortir subitement de terre par voie de soulèvement. L'Epomeo se présenta à eux avec le caractère d'un volcan avorté sans feu ni fumée, ni cratère d'aucune sorte.

Après avoir terminé leurs travaux à Naples, nos voyageurs reprirent la route de Rome, où ils séjournèrent peu de temps.

Le 17 septembre 1805, MM. de Humboldt, de Buch et Gay-Lussac quittèrent Rome, pour se rendre à Florence; ils prirent le chemin des montagnes, afin de visiter les bains célèbres de Nocera, auprès desquels les papes Clément XII et Benoît XIII firent construire de vrais palais, convenablement appropriés à tous les besoins des malades qui de juin à septembre répandent l'aisance dans ces contrées. Là , il se présenta un problème important. Morrichini avait trouvé, par l'analyse chimique, que l'air retiré de ces eaux devait renfermer 40 pour 100 d'oxygène, c'est-à-dire environ le double de la proportion du même gaz contenu dans l'air atmosphérique, ce qui paraissait incroyable. Gay-Lussac reconnut, en effet, que l'air retiré de l'eau des bains contenait 30 pour 100 d'oxygène, comme ordinairement toutes les eaux de source. L'effet salutaire des eaux devait donc être recherché ailleurs, car elles se trouvaient remarquablement pures, aucun réactif ne les troublait. Est-ce cette pureté qui les rend si efficaces?

Dans les siècles mythologiques, les héros que les poètes grecs ont célébrés , parcouraient les contrées désertes pour y combattre les brigands et les bêtes féroces qu'elles abritaient; nos voyageurs, comme on voit, semblaient à leur tour s'être donné la mission de détruire, chemin faisant, les erreurs et les préjugés, qui souvent ont fait plus de victimes que les monstres antiques exterminés par les Hercule, les Thésée, les Pirithoùs, etc.

Les trois savants arrivèrent à Florence le 22 septembre. Fabbroni, directeur des musées, les reçut avec la plus grande distinction. Il leur fit les honneurs des riches

collections à la tête desquelles le gouvernement toscan l'avait placé, de manière à montrer combien il était digne de la confiance dont il jouissait. Gay-Lussac se plaisait fort dans sa compagnie; il admirait surtout le profond savoir et l'habileté que déployait Fabbroni quand il faisait ressortir le mérite des œuvres de Michel-Ange et des illustres peintres et sculpteurs, successeurs de ce grand homme. Il fut beaucoup moins charmé des paroles du savant directeur, lorsque lui ayant demandé la valeur de l'inclinaison de l'aiguille aimantée, Fabbroni répondit que les beaux instruments qui ornaient le cabinet de physique du grand-duc, n'avaient pas été mis en usage de peur d'en ternir le métal. Il ne goûta pas non plus les réunions où l'on voyait madame Fabbroni, célèbre par l'élégance et la beauté de ses poésies, placée au centre d'un cercle composé de ce que Florence renfermait de plus distingué, dirigeant successivement sur chaque point des traits d'esprit auxquels la personne interpellée était obligée de répondre immédiatement et de son mieux.

Ces habitudes théâtrales ont heureusement disparu chez nos voisins, pour faire place à des entretiens où chacun prend librement la part qui convient à sa position et même à sa timidité.

Dans le trajet de Florence à Bologne, où nos trois voyageurs arrivèrent le 28 septembre, ils s'arrêtèrent à Pietra-Mala pour y étudier les flammes perpétuelles déjà examinées antérieurement par Volta.

A Bologne, Gay-Lussac rendit visite au comte Zambeccari, qui avait perdu six doigts en se laissant glisser le long d'une corde, pour échapper à la catastrophe qui

le menaçait, la montgolfière avec laquelle il s'était élevé dans les airs s'étant enflammée; ses souffrances ne l'empêchèrent pas d'entretenir Gay-Lussac d'un projet qu'il avait formé, et qui devait plus tard lui coûter la vie, celui de s'élever de nouveau, mais cette fois avec un ballon rempli de gaz hydrogène qu'il échaufferait plus ou moins avec un cercle de lampes à double courant d'air. On voit que l'infortuné voyageur aérien imaginait dans ses nouveaux projets de substituer des chances d'explosion aux chances d'incendie de sa première tentative.

Nos voyageurs s'arrêtèrent peu de temps à Bologne, dont l'université était alors singulièrement déchue de son antique réputation. Le professeur de chimie de cette université, M. Pellegrini Savigny, avait laissé dans l'esprit de Gay-Lussac un souvenir peu favorable; notre confrère lui reprochait d'avoir dégradé la science, en insérant dans son Traité de chimie des moyens de son invention pour préparer de bons sorbets et de l'excellent bouillon pour tous les jours de l'année.

Notre ami ne se laissa-t-il pas aller à quelque exagération en rangeant les chapitres du traité de M. Pellegrini que je viens de citer, parmi ceux qu'un savant qui se respecte doit abandonner aux charlatans de profession? J'oserai croire, malgré ma profonde déférence pour les opinions de Gay-Lussac, que celui qui parviendrait à réduire à des règles uniformes et précises la préparation de nos aliments, surtout de ceux qui sont destinés aux classes pauvres, résoudrait une importante question d'hygiène. Je me persuade qu'un jour la postérité manifestera quelque étonnement, en voyant qu'en plein xixe siècle, le

régime alimentaire du plus grand nombre était abandonné à des empiriques des deux sexes , sans intelligence et sans instruction.

Byron rapporte dans ses Mémoires, que pendant le séjour de sir Humphry Davy à Ravenne, une dame du grand monde témoigna le désir que l'illustre chimiste lui procurât une pommade propre à noircir ses sourcils et à les faire pousser.

Je me serais associé sans réserve au dédain méprisant avec lequel notre jeune ami eût certainement reçu une telle proposition. Mais il y a bien loin, ce me semble, de la pommade de la grande dame à des formules conçues dans le dessein d'améliorer les aliments du plus grand nombre, et même ceux qui sont destinés à satisfaire la sensualité des riches.

MM. de Humboldt, de Buch et Gay-Lussac arrivèrent à Milan le 1er octobre. Yolta était alors dans cette ville, mais ils eurent beaucoup de peine à le découvrir.

L'administration civile et militaire de Milan, qui n'aurait certainement pas hésité un instant si on lui eût demandé l'adresse d'un simple sous-lieutenant de pandours ou de croates, d'un fournisseur ou d'un personnage titré quelconque, n'avait pris aucun souci de Volta, de cet homme , la gloire de la Lombardie , dont le nom sera prononcé avec respect et admiration , lorsque le souffle du temps aura fait disparaître jusqu'au plus léger souvenir des générations ses contemporaines.

Détournons les regards de ces anomalies sociales dont il nous serait facile de citer mille exemples, et reprenons notre récit.

Nos trois jeunes voyageurs apprirent à Milan que le monde scientifique était en rumeur à l'occasion d'une prétendue découverte de M. Configliachi. Suivant le chimiste italien, l'eau eût été un composé d'acide muriatique et de soude , éléments que la pile séparait sans difficulté ; Volta, consulté par nos trois voyageurs sur le mérite de l'observation, répondit : fai vu l'expérience, mais je n'y crois pas; c'est en ces termes que l'immortel physicien exprimait la réserve qui doit accueillir les faits extraordinaires semblables au prétendu phénomène sur lequel son élève Configliachi espérait arriver à une grande renommée. La remarque s'applique surtout aux faits aperçus avec ces instruments d'une extrême délicatesse que l'observateur influence par sa présence, par sa respiration et par les émanations de son corps. Le dicton voltaïque, je l'ai vu, mais je n'y crois pas , aurait pu être appliqué dans des occasions récentes; il eût épargné à la science quelques pas rétrogrades et hm certains auteurs un inqualifiable ridicule.

Les 14 et 15 octobre, nos trois voyageurs traversèrent le Saint-Gothard; il ne fut pas donné à Gay-Lussac de jouir d'un spectacle dont il s'était promis beaucoup de plaisir et d'instruction. Un brouillard épais lui déroba pendant toute la journée la vue des objets les plus voisins. Gay-Lussac se dédommagea de ce contre-temps à Lucerne par une étude minutieuse du beau relief de la Suisse du général Pfiffer.

A Gœttingue, le h novembre, le grand naturaliste Blumenbach, alors plein de vie et d'activité, fit avec empressement les honneurs de l'université à notre jeune compatriote.

Le 16 du même mois, Gay-Lussac arriva à Berlin, où il séjourna tout l'hiver dans la maison de M. de Humboldt, affectueusement accueilli et apprécié par tout ce que la ville renfermait d'hommes distingués; il vivait particulièrement dans la société de Klaproth , le chimiste, et d'Erman, le physicien.

Gay-Lussac quitta Berlin au printemps de 1806. Il se détermina à partir précipitamment, lorsqu'il apprit que la mort de Brisson laissait une place vacante à l'Institut, et qu'il pourrait être appelé à remplacer le vieux physicien.

En examinant aujourd'hui les travaux des contemporains de Gay-Lussac qui, en 1806, auraient été en mesure de lui disputer la place vacante à l'Académie des sciences, on pourrait être étonné que sa présence eût paru indispensable à la réussite de sa candidature; mais c'est qu'on oublierait qu'à la fin du xvme siècle et au commencement du xix% on n'était un vrai physicien qu'à la condition de posséder une riche collection d'instruments bien polis, bien vernis, et rangés en ordre dans des armoires vitrées. Ce ne fut pas sans peine que Gay-Lussac, qui ne possédait, lui, que quelques instruments de recherche, parvint à surmonter de tels préjugés. Conservons ces souvenirs pour la consolation de ceux qui ont éprouvé ou qui éprouveraient à l'avenir des mécomptes dans les élections académiques.

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