‹ Œuvres de François Arago (volume 2)Chapitre 27 sur 79 · INVENTION DU GONIOMÈTRE RÉPÉTITEUR · texte numérisé non relu

INVENTION DU GONIOMÈTRE RÉPÉTITEUR

Les théories physiques et les méthodes d'expérimentation réagissent les unes sur les autres. Les premières ne peuvent se perfectionner sans amener aussitôt une amélioration correspondante dans les secondes. A mesure que les idées cristallographiques de Hauy acquéraient plus de rigueur, on sentit la nécessité d'appliquer à la mesure des angles des cristaux , des procédés de plus en plus exacts.

Wollaston satisfit à ce besoin par l'invention du goniomètre à réflexion , qui porte son nom. Malus ajouta à la perfection de l'instrument anglais en le rendant répétiteur. Il voulait pouvoir ainsi compenser les erreurs de pointé par des observations successives, et se rendre indépendant des inexactitudes que l'artiste avait pu commettre en divisant les cercles. Malheureusement les cristaux naturels sur lesquels il est possible d'appliquer avec avantage le principe de la répétition , sont très-peu communs. Mais la méthode conserve toute sa valeur théorique lorsqu'il s'agit, pour les usages de l'optique, de mesurer les angles de prisme formés par des plans bien dressés et exactement polis.

Il est toutefois juste de dire que l'idée d'employer la réflexion de la lumière pour les mesures des angles, appartient au célèbre physicien Lambert.

CANDIDATURE DE MALUS A L'ACADÉMIE DES SCIENCES. — PLACES QU'IL A OCCUPÉES. — SA MORT.

Les travaux hors ligne de Malus, dont je viens de donner une analyse rapide, lui valurent des témoignages sincères d'estime et d'admiration des savants de tous les pays. Il fut nommé membre de la Société d'Arcueil qui se composait d'un petit nombre de savants réunis sous l'égide de Laplace et de Berthollet i.

Une place étant devenue vacante en 1810, dans la section de physique de l'Institut, par la mort de Montgolfier, Malus se trouva naturellement au nombre des candidats qui se présentèrent pour recueillir la succession de l'illustre physicien. Parmi ses concurrents, figurait un ingénieur des ponts et chaussées qui avait fait aussi partie de l'expédition d'Egypte et dont les relations avec des académiciens étaient nombreuses et d'ancienne date. Tout le monde pouvait donc prévoir que la place serait vivement disputée. Le jour de l'élection , le 13 août 1810, étant arrivé, un des amis de Malus s'engagea à lui apporter la nouvelle du résultat aussitôt qu'il serait connu. Mais, par un concours malheureux de circonstances, le scrutin fut ouvert beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Malus obtint 31 suffrages et son concurrent 22.

L'ami de Malus, dont nous avons parlé , ne perdit pas un moment pour aller lui annoncer cet heureux résultat.

1. Les membres de la Société d'Arcueil furent : Laplace, C.-L. Berthollet, Biot, Gay-Lussac, Humboldt, Thénard, de Candolle, Collet-Descostils, A.-B. Berthollet, Malus, Arago, Bérard, Ghaptal, Dulong, Poisson.

Mais l'heure habituelle où la nouvelle aurait dû lui parvenir était beaucoup dépassée, l'illustre physicien crut à une défaite, et il s'abandonnait, malgré toutes les consolations que sa femme lui prodiguait, au plus sombre désespoir. Ainsi, l'intrépide soldat de l'armée de Sambreet-Mcuse , celui qui avait vu la mort de si près au combat de Chebreys, à la bataille des Pyramides, le jour de la révolte du Caire , dans l'immortelle journée d'Héliopolis; l'officier qui, à Jaffa et à Damiette, avait supporté les attaques de la peste avec tant de fermeté d'âme , s'était laissé abattre par l'insuccès supposé d'une élection académique. Conservons précieusement ces souvenirs! Qui oserait, en effet, soutenir l'inutilité des Académies, lorsqu'on voit l'auteur d'une des plus grandes découvertes des temps modernes , attacher tant de prix au titre d'académicien? Qui ne comprend aussi de quelle émulation de jeunes expérimentateurs doivent être animés, lorsque la réunion dans laquelle ils aspirent à prendre place, constamment appliquée à éloigner d'elle tout soupçon de coterie, s'est maintenue au premier rang dans l'estime publique en apportant le plus grand soin à se recruter toujours parmi les plus dignes.

Malus était devenu major, grade correspondant à celui de lieutenant-colonel, le 5 décembre 1810. Le gouvernement lui avait souvent confié la mission d'aller classer, par ordre de mérite, les officiers d'artillerie et du génie à leur sortie de l'École d'application de Metz. Il était devenu ensuite examinateur des élèves de l'École polytechnique pour la géométrie descriptive et les sciences qui en dépendent.

Le 14 vendémiaire an ix, Malus écrivait de Benisouf , à son ami Lancret : « Je vis ici comme un ermite, je passe des journées entières sans proférer une seule parole. » Il paraît que notre confrère s'abandonnait assez souvent à son goût pour le mutisme. Les élèves de l'École polytechnique et de l'École d'application racontaient qu'en parcourant leurs épures, il se contentait d'indiquer du doigt la partie sur laquelle il désirait des explications et sans articuler un seul mot. Cette manière d'interroger, qui contrastait si complètement avec celle de quelques autres examinateurs, les contemporains de notre confrère , les avait beaucoup étonnés. Mais ils n'en rendaient pas moins une complète justice à la patience éclairée , à l'intelligence et à la parfaite loyauté qui caractérisaient tous les jugements portés par Malus à la suite de ses examens.

Malus remplissait par intérim., en 1811, les fonctions de directeur des études de l'École polytechnique; on n'attendait plus que l'accomplissement de quelques formalités réglementaires pour lui confier définitivement cet important emploi. La compagne de son choix , qu'il était allé chercher à Giessen après l'expédition d'Egypte, répandait sur son existence un ineffable bonheur. Les Académies les plus célèbres de l'Europe s'empressaient à l'envi de se l'associer.

Il était aimé, honoré, estimé de tous ceux qui le connaissaient. Il devait jouir d'avance des découvertes brillantes que lui promettait son génie. Il possédait enfin , après les labeurs guerriers de sa première jeunesse , tout ce qui doit attacher à la vie. Et c'est alors que , pour le

malheur de ses proches, de ses amis, des sciences et de la gloire nationale, la vie lui manqua.

Une phthisie, dont il éprouva les premiers symptômes vers le milieu de 1811, fit des progrès rapides et effrayants, peut-être à cause des germes que la peste avait laissés dans son corps débile.

Notre confrère ne se croyait pas gravement atteint, car, l' avant-veille de sa mort, il exigea d'un de ses amis qu'il lui promît de l'accompagner dans la semaine à Montmorency , où il désirait se retirer momentanément pour respirer l'air de la campagne. Mais je citerai une preuve plus démonstrative encore, s'il est possible, de l'illusion qu'il se fit jusqu'au dernier moment. Revenu d'Egypte avec la persuasion que la phthisie est contagieuse, surtout lorsqu'elle succède à des attaques de peste, il laissait cependant madame Malus, la tête appuyée sur la sienne, épier ses moindres gestes, et s'abreuver sans cesse de l'air qu'il avait respiré.

Du reste, cette femme admirable ne pouvait croire au malheur dont elle était menacée, et lorsque le savant illustre eut rendu le dernier soupir, il fallut presque employer la violence pour l'arracher au corps inanimé de son époux. Elle ne lui survécut qu'un petit nombre de mois.

Malus n'avait pas trente-sept ans lorsque l'Académie le perdit.

CARACTÈRE DE MALUS. — MAXIMES ET PRÉCEPTES. — SUSCEPTI- BILITÉ DE MALUS DANS LES QUESTIONS DE PRIORITÉ SCIEN- TIFIQUE.

Notre confrère était d'une taille et d'une corpulence moyennes; malgré ses manières réservées et froides, il

avait une âme aimante. Excellent fils , époux tendre et irréprochable, ami dévoué, il a laissé dans l'esprit de tous ceux qui le connurent la réputation, si digne d'envie, d'un homme de bien. Sa conduite, toujours à l'abri du reproche, même dans les conjonctures les plus difficiles, ne lui était pas seulement dictée par ses bons instincts ; il avait, dans ses loisirs des bivouacs en Egypte, tracé sur des feuilles volantes des pensées sur lesquelles il devait modeler sa conduite. J'en citerai plusieurs qui ne dépareraient pas, je le crois, les recueils célèbres publiés par quelques-uns de nos philosophes.

« Toutes les actions de la vie doivent tendre à la perfection de l'àme et à l'harmonie sociale. »

« L'espoir est une source de bonheur qu'il ne faut pas négliger. »

« Je puiserai mes jouissances dans les affections du cœur, les rêves de l'imagination et le spectacle de la nature. »

« Il faut exercer la patience, vertu absolument nécessaire au bonheur dans l'existence morale. »

« La médiocrité est un état désirable, puisqu'il exige peu de frais. »

« Une partie de l'existence dépend souvent des circonstances; ce sont des biens dont il faut profiter en passant comme on jouit du printemps de l'année, de l'éclat d'un beau jour, de la fraîcheur d'une rose. »

« Comme on ne peut donner aux enfants l'idée du bien, il faut leur en donner l'habitude. »

« Lors même qu'on étouffe la raison, la conscience vient comme un corps de réserve opposer une barrière au dérèglement. »

« Je n'aime pas les hommes qui pèsent leurs bienfaits. »

Je trouve dans les feuilles dont ce qui précède est un extrait très-abrégé, une pensée exprimée en ces termes :

« C'est être l'esclave des premiers venus que de s'offenser et se chagriner de leurs injustices. »

Ce dernier précepte est plein de sagesse ; mais l'auteur s'y est-il toujours strictement conformé? Sur des questions touchant à la priorité scientifique, n'est-il pas, pour me servir de son expression, devenu l'esclave de ses adversaires? Voyez et jugez par vous-mêmes.

Malus soupçonne un membre de l'Institut d'Egypte d'avoir voulu empiéter sur ses droits, à l'occasion d'un calcul analytique communiqué à ce corps savant. Il s'en préoccupe à ce point que dans une lettre adressée à son confrère, il ne met pas au-dessus de la signature : je suis avec considération votre très-humble serviteur. Le but de cette suppression d'une formule banale est indiqué en termes formels dans une lettre, que j'ai sous les yeux, de l'officier du génie à son ami Lancret.

Un grand géomètre entrevoit le moyen de concilier le phénomène de la double réfraction avec les principes de

la moindre action, et publie à ce sujet une note que tout le monde a pu lire dans nos recueils scientifiques.

Malus se rappelle qu'il a, le premier, conçu la possibilité de ce rapprochement, et qu'il en a parlé publiquement avant l'impression de la note. Il ne se contente pas de mettre au jour ses premières idées , sans faire mention de la note sortie d'une plume si justement célèbre; malgré sa réserve bien connue, il s'exprime à ce sujet, à toute occasion, avec une âpreté dont on ne l'aurait pas cru capable.

Je citerai un troisième exemple :

Un académicien croit être en droit de lui disputer la priorité relativement à une découverte importante concernant la polarisation. Malus était alors à Metz ; ses lettres témoignent , en des termes que je ne saurais reproduire , de son extrême irritation. Les prétentions de son adversaire lui paraissent mal fondées en fait , et aussi parce que la décence commandait qu'on lui laissât un temps moral pour exploiter les premières couches d'une mine dont la découverte lui appartenait incontestablement. Je me demande maintenant si la susceptibilité de Malus pouvait être blâmée. Ceux qui défendent avec tant de raison la propriété comme la pierre angulaire de la civilisation moderne, ne pourront pas s'étonner devoir notre confrère s'attacher avec tant d'ardeur à la défense de la première, de la plus incontestable des propriétés : les œuvres de l'intelligence. Est-il d'ailleurs bien certain qu'au moment où l'illustre physicien se montrait si chatouilleux sur des fruits de ses labeurs et de son génie , il ne portait pas déjà son regard sur une de ces séances

solennelles où les titres des savants au souvenir des hommes sont énumérés et appréciés devant un public éclairé, impartial, et juge en dernier ressort? Serait-il donc bien étrange que se voyant déjà par la pensée devant ces assises redoutables , il eût songé à y comparaître muni du plus grand nombre possible de découvertes incontestées et incontestables, et que, sous le poids de ces préoccupations , il eût oublié un instant un précepte abstrait de la philosophie? Quoi qu'il en soit, la droiture et la parfaite loyauté de Malus ne seront jamais mises en question.

Dan& le recueil de pensées dont j'ai donné tout à l'heure un extrait, je lisais :

« Il y a bien peu d'hommes qui laissent en mourant des traces de leur existence ! »

Je m'aventure peu en assurant que Malus figurera au nombre de ces hommes privilégiés. Son nom arrivera à la postérité la plus reculée par une de ces grandes découvertes qui , indépendamment de leur mérite propre , ont ouvert une vaste carrière aux investigations de la science. Le nom immortel de Malus restera désormais inséparable de celui de polarisation sous lequel viennent déjà se grouper les plus curieux , les plus féconds , les plus brillants phénomènes de l'optique moderne.

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