RŒMER
de ce mélange de fausseté et de bassesse qu'on décore du nom d'habileté. »
Rœmer mourut de la pierre, le 19 septembre 1710, à soixante-six ans.
On a fait remarquer avec raison, qu'après l'idée si heureuse d'attribuer les différences qu'on observe entre les retours du premier satellite de Jupiter , aux limites du cône d'ombre pendant la première et pendant la seconde quadrature de la planète, et la propagation successive de la lumière, Rœmer, chose inexplicable, négligea de prouver qu'on trouverait, dans la même hypothèse, l'explication des inégalités présentées par les trois autres satellites.
On pourrait s'étonner avec autant de raison qu'il n'ait pas essayé d'évaluer plus exactement qu'il ne l'a fait la vitesse de la lumière.
Horrebow, l'élève de prédilection de Rœmer et son admirateur sans réserve, fixe à 14m 10s au lieu de 8nl 13s le temps que la lumière emploie à franchir l'intervalle qui sépare le Soleil de la Terre.
Rœmer, qui avait été témoin à Paris des difficultés de faire mouvoir dans le plan du méridien la lunette d'un quart de cercle mural, c'est-à-dire une lunette pirouettant sur un axe très-court et assujettie à s'appliquer sans cesse sur un limbe imparfaitement dressé, imagina et construisit la lunette méridienne. Cet instrument, qu'on voit aujourd'hui dans tous les observatoires, est donc de l'invention de l'astronome danois.
On lui est aussi redevable d'un micromètre ingénieux dont on faisait souvent usage pour l'observation des
éclipses vers la fin du xvir siècle. Avec ce micromètre, on pouvait augmenter ou diminuer l'image du Soleil ou celle de la Lune, de manière qu'elles fussent exactement renfermées entre deux fils situés près de l'oculaire.
Ce fut Rœmer, qui, par son influence, obtint l'introduction du calendrier grégorien en Danemark, qui eut lieu en 1710.
Les manuscrits de l'illustre astronome furent presque tous perdus dans l'horrible incendie qui dévora l'observatoire de Copenhague, le 20 octobre 1728.
Flamsteed naquit à Denby, à 5 milles de Derby, dans le Derbyshire, le 19 août 1640. Il vint au monde dans un tel état de faiblesse que sa famille désespérait de le conserver. Les tendres soins dont il fut l'objet firent disparaître ces appréhensions, mais Flamsteed resta toujours valétudinaire. Sans sortir des écoles du voisinage, il poussa son instruction littéraire assez loin. Ses auteurs favoris étaient Plutarque et Tacite. Plus tard il fut pris d'un goût irrésistible pour la lecture des romans, auquel succéda, chose singulière, un goût également vif pour la gnomonique. Ses journées se passaient alors à dresser des cadrans solaires. Il fit plus, il calcula des épliémérides dans lesquelles il fixait , pour sa station , le commencement et la fin des éclipses de Soleil des années 1666 et 1668; mais les observations de ces phénomènes
n'ayant pas été faites avec des moyens suffisants, elles ne reçurent aucune publicité.
En 1669, Flarasteed rédigea un excellent écrit sur l'équation du temps, qui a vu le jour avec les Œuvres posthumes d'Horroccius.
Nous ne parlerons pas ici de toutes les pratiques auxquelles le jeune Flamsteed se soumit pour essayer de se guérir d'une affection morbide qui se porta subitement sur ses genoux, car nous n'aurions à noter que l'ignorance des médecins de cette époque et la crédulité des malades.
En 1670, le père de Flamsteed s'étant aperçu de la vocation de son fils pour l'astronomie, l'envoya à Cambridge où commencèrent ses premières relations avec Newton , qui alors était occupé de ses recherches optiques et du perfectionnement du télescope à réflexion. Dans les Mémoires qu'il a écrits sur sa vie, Flamsteed explique les doutes qui s'élevèrent dans son esprit sur la composition de la lumière, entre autres sur cette proposition de la théorie newtonienne, que le blanc résulte de toutes les couleurs prismatiques.
De retour à Derby, Flamsteed s'occupa, autant que ses moyens le permettaient, d'observations astronomiques isolées qu'il communiquait de temps à autre à la Société royale et qu'Oldenburg faisait imprimer dans les Transactions philosophiques. En 1675 il obtint, par la protection de M. Jonas Moore, professeur de mathématiques du prince qui fut depuis Jacques II , la place d'astronome royal avec 2,500 francs d'appointements annuels. Cette même année il entra dans les ordres sacrés.
Une anecdote, racontée par Flamsteed lui-même,
assigne une origine curieuse à l'établissement de l'Observatoire de Greenwich. 11 y avait à Londres, en 1675, un individu nommé M. de Saint-Pierre, protégé par une clame française fort en crédit à la cour. M. de Saint-Pierre croyait avoir trouvé une méthode pour la détermination des longitudes. Le roi la fit examiner par une commission dans laquelle on remarquait entre autres lord Browncker, sir Christophe Wren, sir Jonas Moore et M. Hooke. La commission s'adjoignit Flamsteed, à qui fut confiée plus spécialement la discussion de la méthode nouvelle. Flamsteed fit voir clairement l'insuffisance des données que M. de Saint-Pierre empruntait aux tables astronomiques de l'époque, et le projet fut abandonné. Mais Charles II ayant compris ainsi le besoin de perfectionner les catalogues d'étoiles, décida qu'un observatoire, où l'on s'occuperait spécialement de cet objet, serait immédiatement construit aux frais de l'État, et que Flamsteed en aurait la direction. On eut d'abord la pensée de l'établir à Chelsea ou à Hyde-Park, mais sir Christophe Wren, le célèbre architecte de Saint-Paul , recommanda une colline située dans le parc de Greenwich. Son avis ayant été adopté, Ton se mit immédiatement à l'œuvre. L'observatoire ne fut guère muni à l'origine que d'instruments dont Flamsteed s'était servi à Derby et de quelques autres pour lesquels, dit-il, la mauvaise nature (M nature) de M. Hooke et son caractère altier exercèrent la plus fâcheuse influence.
On lit avec tristesse dans les Mémoires que Flamsteed a laissés pour ses biographes, le récit des essais répétés et presque toujours infructueux que l'inhabileté des artistes
de l'époque lui imposa. On admire en même temps sa constance et sa libéralité, car les essais dont nous parlons absorbèrent une bonne partie de son patrimoine.
C'est de Flamsteed que date l'emploi , chez nos voisins, des instruments méridiens si vivement et si inutilement recommandés auparavant par Picard.
En 1694 et 1695 prit naissance un différend qui apporta un grand trouble dans la vie de Flamsteed. Newton, naturellement désireux de comparer sa théorie de la Lune avec les positions observées, alla à Greenwich demander des observations de notre satellite. Flamsteed lui en fournit 150, mais sous la condition expresse qu'on ne communiquerait à personne ni les observations elles-mêmes ni les conséquences qui s'en déduiraient. Flamsteed crut que la condition n'avait pas été observée, et se plaignit de ce qu'il appelait un manque de foi ; de là un commencement de froideur entre lui et l'auteur des Principes mathématiques de la philosophie naturelle. Cette froideur dégénéra en une véritable hostilité pendant les négociations qui amenèrent l'impression des nombreuses observations faites à Greenwich. Les torts ne furent pas tout à fait du côté de Flamsteed , quoiqu'on doive les attribuer principalement à son extrême susceptibilité.
Flamsteed, peu satisfait de ses instruments et par conséquent des résultats qu'ils avaient pu lui fournir, ne se hâtait pas de publier ses observations. Les esprits soupçonneux répandirent le bruit que le directeur de Greenwich ne publiait rien parce que ses registres étaient presque vides et qu'il passait son temps dans l'indolence. Les choses allèrent à ce point, qu'un commissaire royal fut
nommé pour prendre connaissance des travaux de Flamsteed. On reconnut bientôt alors combien le soupçon de paresse était mal fondé, mais on n'en persista pas moins à chercher les moyens de faire jouir les astronomes des travaux exécutés avec tant de peine et, disait-on, aux frais de l'État. La commission, dans laquelle on comptait deux hommes très-compétents, Newton et Halley, et des amateurs tels que le médecin Arbuthnot, décida que l'un de ses membres, Halley, ne tiendrait aucun compte des objections du directeur de Greenwich et procéderait à la publication des observations désirées. Le prince Georges de Danemark, mari de la reine Anne, pourvut aux premiers frais.
C'est donc par une sorte de violence que les travaux exécutés à l'observatoire de Greenwich virent d'abord le jour. Mécontent de cette publication , dans laquelle il s'était glissé plus d'une erreur, Flamsteed entreprit à ses propres frais une édition nouvelle que la mort l'empêcha de conduire à son terme , et que ses héritiers achevèrent en 1725.
Flamsteed mourut à Greenwich le 31 décembre 1719, à l'âge de soixante-treize ans. Près de cinquante années de cette longue vie furent utilement consacrées à l'astronomie pratique, à Derby, à Londres, et définitivement à Greenwich. L'ouvrage capital de Flamsteed, celui qui recommandera son nom à la postérité, est le Catalogne britannique contenant, défalcation faite des doubles emplois, les positions de 2852 étoiles. On a de lui aussi des cartes célestes très-répandues, et dont on a publié diverses réductions.
Flamstecd est auteur d'une méthode qu'on a fort vantée sur le calcul des éclipses de Soleil, quoiqu'elle ne soit qu'une méthode analogue à celle de Gassini, qu'une réminiscence et une extension de procédés déjà indiqués antérieurement par Kepler.
Edmond Halley naquit à Londres, le 8 novembre 1656. Il ne nous est rien parvenu sur son enfance ; mais nous savons qu'à dix-sept ans il étudiait avec le plus grand succès, dans un des collèges d'Oxford, le latin, le grec, l'hébreu, l'arabe, l'algèbre et la géométrie. Bientôt l'astronomie eut toutes ses préférences. Persuadé dès ses premiers pas que les progrès de cette science dépendaient de la formation d'un catalogue d'étoiles méridionales qui serait le complément de celui de Tycho, il résolut de se transporter dans l'hémisphère austral pour y exécuter ce travail. Muni des pressantes recommandations du roi Charles II et des directeurs de la Compagnie des Indes, il s'embarqua au mois de novembre 1676 pour Sainte-Hélène, où il espérait trouver un climat très-propre aux observations astronomiques; mais il fut cruellement trompé : clés brumes lui dérobaient presque continuellement la vue du ciel. Découragé par ces contrariétés et par les tracasseries que lui suscitait sans cesse un employé supérieur de l'administration dont le nom ne nous est pas parvenu, il quitta cette île maudite après y avoir fait un séjour d'environ une année, et retourna en Angle-
terre où il s'occupa sans relâche de la rédaction de son voyage et d'une foule d'autres recherches importantes.
Le désir de lever les scrupules d'Hévélius sur les observations faites avec des instruments divisés, armés de pinnules télescopiques (lunettes) au lieu de pi nn aies ordinaires, le conduisit à Danzig où il eut une conférence avec l'astronome polonais. Il avait alors vingt-trois ans. Il parcourut ensuite l'Allemagne, l'Italie, la France, laissant partout le souvenir d'un homme aimable et d'une rare intelligence. De retour en Angleterre, il reprit avec ardeur le cours de ses travaux. Il se maria en 1682.
Un Mémoire, qu'il avait publié sur la déclinaison de l'aiguille aimantée, fit naître le désir de soumettre la théorie nouvelle à l'épreuve d'expériences décisives. Le gouvernement lui confia le commandement d'un navire avec lequel il quitta les côtes d Angleterre, le 3 novembre 1698. Mais quelques accidents de navigation et l'insubordination du commandant en second, le forcèrent de rentrer au commencement de juillet 1699, avant d'avoir accompli totalement sa mission. L'autorité cassa le lieutenant, et Halley repartit au mois de septembre 1699. Il poussa ses investigations dans l'Atlantique jusqu'au moment où des barrières de glaces l'arrêtèrent au 52e degré de latitude australe. Son retour en Angleterre eut lieu le 18 septembre 1700. On remarqua, avec une juste surprise, que pendant un voyage si long et dans des climats si divers, il n'avait pas perdu un seul homme de son équipage.
Parmi les travaux du capitaine Halley ( car il porta quelque temps ce nom) , nous pourrions citer une carte des côtes de la Manche qu'il exécuta avec toute l'exac-
titude que comportaient les instruments de son époque.
En 1703, il remplaça Wallis comme professeur de géométrie à Oxford. En 1713, il fut nommé secrétaire de la Société royale de Londres.
A la mort de Flamsteed, en 1720, Halley fut appelé à lui succéder dans la place de directeur de l'observatoire de Greenwich.
Pendant Tannée 1729, l'Académie des Sciences de Paris lui conféra le titre d'associé étranger.
11 s'éteignit le 25 janvier 1742, à l'âge de quatrevigt-six ans, des suites d'une paralysie dont il avait été atteint quelques années auparavant.
Nous allons indiquer successivement ses principales découvertes.
Halley signala le premier les inégalités en sens contraires qu'éprouvent Jupiter et Saturne dans leurs vitesses de circulation autour du Soleil.
Il montra le parti qu'on pouvait tirer des passages de Vénus pour déterminer la distance du Soleil à la Terre.
Il prouva que certaines comètes décrivent des ellipses, et indiqua un moyen très-simple de prédire leur retour.
C'est à lui qu'on est redevable des premières idées qu'on ait eues sur le mouvement propre des étoiles.
On le voit par ce court résumé, Halley méritera de vivre dans la postérité comme un des savants qui ont le plus contribué aux progrès de l'astronomie. Son génie scientifique fut apprécié de bonne heure, parce qu'il était uni au plus noble caractère.
Weidler, en commençant le récit de son voyage à
368 HALLEV.
Sainte-Hélène, donne à l'auteur le titre d'incomparable. Flamsteed le proclamait le Tycho du Sud.
Une chose certaine, c'est que dans les Notes ou Mémoires que les Transactions philosophiques renferment, il allie partout la variété à la profondeur. Ajoutons qu'il rendit une pleine justice aux travaux de ses émules , et se montra exempt des préjugés nationaux auxquels tant d'esprits supérieurs n'ont pas su se soustraire. C'est ainsi, par exemple, qu'en combattant Descartes, il en parle toujours avec respect et admiration. Est-ce à dire qu'on ne trouverait pas dans les nombreuses questions traitées par Halley des parties faibles, et qu'il ne payât pas de tribut aux erreurs de son époque? Nullement : témoin, pour ne citer qu'un exemple, le passage de son célèbre Mémoire de 1714, dans lequel il se détermine pour le choix de la parallaxe du Soleil d'après la considération que l'harmonie du monde ne pouvait pas permettre que la Lune, planète secondaire, fût plus grande que Mercure, planète principale, et que Vénus, planète inférieure, dépourvue de satellite, surpassât en dimension notre Terre autour de laquelle circule un satellite remarquable.
Halley fut l'ami de Newton, plus âgé que lui de quatorze ans ; ceci peut être cité comme un titre de gloire même pour un homme du mérite de Halley. Il arracha à son ami, en 1686, la Philosophie naturelle , que ce grand homme ne s'empressait pas de publier, et s'en rendit l'éditeur. Celte union de deux hommes célèbres ne fut obscurcie par aucun nuage. Ce fait est d'autant plus digne de remarque que Newton était profondément pieux,
et que Halley, comme l'assurent tous ses contemporains, portait le scepticisme jusqu'à ses dernières limites. La tolérance dont ces hommes illustres se montrèrent animes, le respect que des opinions consciencieuses leur inspirèrent réciproquement, méritent d'être offerts dans tous les temps en exemple à des esprits qui voudraient imposer d'autorité leurs systèmes ou leurs croyances sans avoir les mêmes titres à la confiance publique.
Halley cultiva la poésie latine avec succès, comme le prouvent les vers dans lesquels il célébra les découvertes admirables de Newton, et qui se trouvent en tête des Principes de la philosophie naturelle, édition de 1713. Ces vers ont été appréciés par tous les connaisseurs , et ils serviraient, s'il en était besoin, à prouver que les études mathématiques ne dessèchent ni l'âme ni l'imagination.
Il est peu d'hommes qui aient marqué leur place dans la science d'une manière plus brillante que Bradley; il n'en est pas dont la vie ait été plus exempte des tracasseries, des embarras, des angoisses qui trop souvent ont signalé la carrière de ceux à qui la nature avait accordé le génie.
James Bradley naquit en 1692, à Shireborn, en Angleterre, dans le comté de Gloucester. Ses parents le destinèrent à l'état ecclésiastique. Après avoir achevé ses études à l'Université d'Oxford, il fut nommé ministre de m.— m. 24
Bridstow, et ensuite de Welfrie, dans le comté de Pembroke ; mais un penchant naturel le portait à s'occuper d'astronomie. Son oncle Pound, l'ami de Newton, l'encouragea dans ce dessein, et lui donna des leçons de mathématiques, dont il profita si bien, qu'il remplaça Reill, en 1721, comme professeur d'astronomie au collège de Saville, à Oxford.
Antérieurement à cette époque , Bradley avait présenté à la Société royale de Londres divers Mémoires d'astronomie. On voit aussi dans le Recueil de la même Société, aux dates de 1724 et de 172G, des observations d'une comète et le calcul de différentes longitudes. Rien ne révélait jusque-là le grand astronome qui devait tant contribuer aux progrès de la science.
Après avoir pris part aux observations que Molyneux avait commencées en 1725 à Kew, avec un secteur de Graham de 7,n.30, et qui furent interrompues par la nomination de ce savant à la place d'un des lords de l'amirauté, Bradley voulut les compléter, et dans cette vue il installa à Wansted un nouveau secteur de 3'\65, avec lequel il fit sa belle découverte de l'aberration. Cette découverte parut dans les Transactions philosophiques de 1728, avec l'ingénieuse indication de sa cause physique.
En 1730, Bradley avait été nommé professeur d'astronomie et de physique au muséum d'Oxford. En 1741, il remplaça Halley à l'Observatoire de Greenwich. Ce fut huit ans après, en 1748, qu'il publia dans les Transactions philosophiques un Mémoire sur la nutation, complément de son immortelle découverte de l'aberration.
Nous ne dirons rien ici de ses recherches empiriques sur les satellites de Jupiter, ni même de ses travaux sur les réfractions atmosphériques , qui , malgré tout l'intérêt qui s'y rattache, pâlissent à côté des deux grandes découvertes de l'aberration et de la nutation. Bradley consacra les vingt-deux années pendant lesquelles il fut à la tête de l'Observatoire de Greenwich, à l'amélioration, nous dirions presque à la refonte entière de cet établissement.
Après la mort de Bradley, ses héritiers ayant considéré le recueil manuscrit des observations faites dans l'Observatoire royal comme leur propriété, s'en emparèrent. La Commission royale des longitudes leur intenta un procès ; mais afin de ne pas avoir le dessous dans la lutte judiciaire qu'ils avaient provoquée , les héritiers se décidèrent à faire présent des manuscrits , objets du litige , à l'Université d'Oxford. La publication de ces observations éprouva bien des retards : elles ne virent le jour qu'en 1798. Bessel les a discutées dans ses Fundamenta aslronomiœ.
Un trait suffira pour donner une idée* du caractère de Bradley. On raconte que la reine d'Angleterre ayant été un jour à Greenwich , apprit combien la place de directeur était peu rétribuée, et manifesta l'intention de faire attacher à ses fonctions un traitement plus convenable : « Madame, lui dit Bradley , ne donnez pas suite à votre projet ; le jour où la place de directeur vaudrait quelque chose, ce ne seraient plus les astronomes qui l'obtiendraient. »
Bradley fut nommé associé de F Académie des sciences de Paris en 1748, et membre de la Société royale de
372 DOLLOND.
Londres en 1752. Les biographes français ont déduit de la comparaison de ces deux dates la conséquence que le mérite éminent de l'illustre astronome a été reconnu chez nous plus tôt que dans sa propre patrie. Mais on a oublié qu'on peut devenir associé de l'Académie des sciences sans qu'on soit obligé de se mettre sur les rangs, tandis qu'on n'arrive à être un des cinq à six cents felloics ofthr royal Society, qu'après en avoir fait la demande expresse et s'être engagé à fournir une certaine cotisation annuelle. Il y a donc quelque chose à rabattre de la conséquence qu'on a tirée de la nomination tardive de Braclley à la place de fellow de la Société royale de Londres. L'illustre astronome mourut le 13 juillet 17G2.
DOLLOND
John Dollond naquit à Spitalfields, le 10 juin 170G. Son père était un ouvrier en soie , lequel , à la suite de la révocation de l'édit de Nantes (1685), crut devoir quitter la Normandie, son pays, et se réfugier en Angleterre.
John Dollond passa ses premières années à pousser la navette d'un métier de tisserand. Le goût de l'étude s'empara de lui de bonne heure. Il dévora les traités de géométrie, d'algèbre et de mathématiques appliquées qui lui tombèrent sous la main , et s'initia même assez complètement à la connaissance du latin et du grec.
Dollond se maria fort jeune, et dirigea avec une attention toute particulière l'éducation de ses enfants. Le fils aîné , Pierre , ayant montré de rares dispositions pour les
DOLLOND. 373
travaux de précision , John Dollond l'engagea à quitter la fabrique de soierie, et lui créa un petit atelier d'opticien. Cet établissement prospéra. En 1752, John Dollond abandonna lui-même sa première profession, et prit la direction des ateliers de son fils. C'est donc à l'âge de quarante-six ans qu'il entra pour la première fois dans la science militante.
Le premier Mémoire de John Dollond est de 1753. L'auteur y développe les propriétés, les avantages des oculaires multiples (vol. xlvuT des Transactions philosophiques).
Bientôt après, il proposa de substituer, dans la construction de l'héliomètre de Bouguer (de Savery, disent les Anglais), les deux moitiés d'un même objectif, aux deux objectifs différents et de même foyer qu'employaient les inventeurs de cet ingénieux instrument (xLVine vol. des Transactions philosophiques).
John Dollond prit part, en 1757, à la polémique qu'Euler avait soulevée touchant la possibilité d'exécuter des lunettes sans couleur, des lunettes achromatiques, comme on a dit plus tard.
Il soutenait que cette possibilité n'existait pas, si la dispersion des couleurs était proportionnelle à la réfraction des rayons moyens, ainsi que cela résultait d'une expérience de Newton.
En 1758, Dollond constata que l'expérience de Newton, sur laquelle roulait le débat, était entachée d'erreur. En opposant un prisme à angle variable et rempli d'eau à un prisme de verre ordinaire , le célèbre opticien montra que le rayon qui sortait sans coloration de l'ensemble des deux
374 DOLLOND.
prismes s'était réfracté, et, d'autre part, que ce même rayon, quand il n'éprouvait pas de réfraction, quand il sortait de l'appareil parallèlement à sa distance initiale, formait un spectre coloré sensible, offrait, à ses deux bords surtout, des iris manifestes.
Dès qu'il fut établi ainsi , que certaines combinaisons de prismes déviaient la lumière sans opérer la séparation des rayons de différentes couleurs , la possibilité de construire des lentilles, des objectifs achromatiques, ne pouvait plus soulever un doute. Il restait seulement à chercher des matières solides qui produisissent, aussi bien ou mieux , les effets obtenus par la combinaison de prismes de verre ordinaire et d'eau. Dollond ayant trouvé que les deux verres flint-glass et crown-glass satisfaisaient aux conditions désirées, exécuta aussitôt d'excellentes lunettes achromatiques.
Le Mémoire où Dollond consigna sa première découverte, fait partie du Le volume des Transactions philosophiques. L'illustre opticien reçut, à cette occasion, la médaille de Copley.
Le 30 novembre 1761, Dollond fut frappé d'apoplexie pendant qu'il étudiait un savant Mémoire de Glairaut sur la théorie de la Lune, et mourut peu d'heures après.
Dollond, fils de Français réfugié en Angleterre, doit-il être considéré comme Français. La question peut être controversée. Je ferai seulement remarquer que si l'on se règle pour établir la nationalité de Dollond sur le lieu de la naissance, il faudra, en appliquant le môme principe, considérer Black comme Français.
Black naquit, en effet, à Bordeaux, en 1728. d'un
père Irlandais, établi dans cette ville comme négociant en vins. Sa mère était Écossaise. Black passa les douze premières années de sa vie à Bordeaux. Il n'alla suivre les cours des écoles anglaises qu'en 1740.
Il est permis de croire que Dollond se considérait luimême comme Français. Je lis, en effet, dans une biographie anglaise, que « l'artiste et sa famille assistaient régulièrement au service public qui se faisait à l'église protestante française. » ( Philosophical magazine de TUloch, vol. xviii% page 48.)
Nicolas -Louis Lacaille naquit le 15 mars 1713 à Rumigny , près de Reims. Son père avait servi dans les gendarmes et l'artillerie. Il mit son fils au collège de Lisieux à Paris, mais bientôt sa mort aurait laissé le jeune étudiant sans ressources si le duc de Bourbon, qui avait placé le père, n'était venu à son secours. Lacaille se destina à l'état ecclésiastique, et cultiva en même temps les sciences. Fouchy , dans son éloge , lui rend ce témoignage, qu'à vingt-trois ans, lorsqu'il fit sa connaissance, Lacaille était beaucoup plus instruit qu'on n'aurait dû l'espérer d'un jeune homme qui avait étudié sans le secours d'aucun maître. Lacaille, averti des désagréments qu'il aurait à endurer dans la carrière ecclésiastique , par les mauvais procédés qu'eut à son égard le président du jury qui l'examinait, prit le parti de se borner au diaconat qui venait de lui être conféré, et de suivre entiè-
rement la carrière des sciences. Logé à l'Observatoire, sur la recommandation de ce même M. de Fouchy, secrétaire perpétuel de l'Académie, il gagna l'amitié de Cassini et de son neveu Maraldi. Il contribua aux mesures qui avaient pour objet la description des côtes occidentales de France. Par suite de l'habileté qu'il avait montrée dans ce premier travail , les Gassini lui confièrent la vérification de la grande méridienne de France , opération dont l'Académie s'occupait activement, et que Lacaille commença le 30 avril 1739. Son activité était si grande que, dans le courant d'une année, il avait terminé la chaîne de triangles comprise entre Paris et Perpignan et mesuré trois bases. Ce fut à cette époque, pendant son absence que , sur sa réputation , il fut nommé professeur de mathématiques au collège Mazarin, emploi qu'il a rempli avec une assiduité remarquable, car il était encore en chaire quatre jours avant sa mort. Pendant ce laborieux professorat, Lacaille, pour être utile à ses élèves, publia des traités de mathématiques, de mécanique, d'optique et d'astronomie, qui ont eu un grand nombre d'éditions.
Pendant l'année 1740, Lacaille termina sa mesure de la méridienne de France dans la partie située au nord de Paris.
En 1741 , il fut élu membre de l'Académie des sciences.
Dès l'année 1746, Lacaille fut mis en possession d'un petit Observatoire établi au collège Mazarin. Les instruments des passages n'étaient pas alors connus ou du moins convenablement appréciés en France. Lacaille, pendant quatorze ans , détermina les passages des astres au
méridien par la méthode des hauteurs correspondantes à laquelle il sut donner toute la précision que ses instruments comportaient. En 1750, if avait fait agréer par l'Académie et le gouvernement le projet d'un voyage au cap de Bonne-Espérance. Son principal objet était d'y faire des observations qui, combinées avec celles d'Europe, devaient donner exactement la parallaxe de la Lune. Il partit pour cette expédition en octobre 1750 , et revint au mois de juin 1754, après avoir offert l'exemple d'une habileté et d'un zèle au-dessus de tout éloge.
Lacaille, à sa rentrée en France, mit le plus grand soin à se dérober à la curiosité publique que tant d'autres à sa place auraient exploitée à leur profit. Il se renferma dans son observatoire, et reprit les travaux immenses d'observation et de calcul qu'il avait momentanément suspendus.
Il passait des nuits sur les pierres de son observatoire, pour achever le catalogue de ses étoiles zodiacales. Cette imprudence eut pour résultat une maladie qui emporta le grand astronome le 21 mars 1762.
Je vais donner l'indication de ses principaux travaux.
Lacaille tira des calculs minutieux qu'il fit à l'occasion de sa méridienne vérifiée , la conséquence que les degrés de latitude dans l'étendue de la France vont en diminuant à mesure qu'on se rapproche de l'équateur, résultat diamétralement contraire à celui que d'anciennes opérations avaient donné. 11 mesura un arc du méridien clans l'hémisphère sud et la longueur du pendule, afin de décider si la Terre a la même forme au nord et au midi de l'équateur.
Durant son voyage au Cap , il détermina les positions de 10,035 étoiles; Halley, pendant son voyage à Sainte- Hélène, n'en avait déterminé que 360.
Ses observations, comparées à celles de divers points de l'Europe, et particulièrement aux observations faites à Berlin par de Lalande, âgé alors de dix-neuf ans, donnèrent, avec une exactitude inconnue à cette époque, la distance de la Lune à la Terre.
Nous ne pouvons nous empêcher de mentionner ici les principaux éléments de l'orbite apparente du Soleil que Lacaille détermina par les combinaisons les plus variées, et qui n'ont reçu depuis que de très-légères modifications.
L'astronomie est peut-être la branche des sciences dans laquelle un observateur se trouve dans la plus complète dépendance des artistes. Mettez, dans les mains de Lacaille, des instruments comparables à ceux dont les mécaniciens anglais pourvoyaient ses émules, aucune découverte importante n'échappera à sa constance et à sa perspicacité. Ce que Lacaille a légué à la postérité a été le fruit de travaux exécutés avec des lunettes plus que médiocres, et à l'aide d'instruments divisés dont il avait sans cesse à combattre les erreurs.
Entre autres qualités qui distinguaient Lacaille, on peut citer son désintéressement. Pour l'expédition au cap de Bonne-Espérance dont la durée fut de quatre ans, pour achat d'instruments, pour son entretien et celui d'un artiste qu'il emmena avec lui, on lui avait alloué 10,000 francs; il ne dépensa que 9,1/|5 francs, quoique dans l'intervalle il eût été chargé d'un travail imprévu au départ, de celui
de la formation de la carte de l'île de France ; au retour, il remboursa le restant au trésor. Il eut quelque peine à obtenir, tant la chose était inusitée, qu'on accueillît sa restitution.
En créant les constellations méridionales, en leur assignant certains emblèmes, il eut pu se donner des protecteurs parmi les puissants de l'époque , il n'en fit rien ; toutes ses dénominations furent empruntées à des instruments qui avaient servi utilement aux arts et aux sciences.
Lacaille avait une modestie sincère et profonde. Lorsque pour obéir à l'usage il enflait son nom, suivant une ingénieuse expression de Fontenelle , des titres académiques que lui avaient valu ses travaux, lorsque par exemple il publiait ses Fondements astronomiques, en 1757, tout le monde était surpris, excepté lui-même, que notre astronome national ne fût pas membre de la Société royale de Londres. Une pareille anomalie n'aurait certainement pas lieu dans le temps où nous vivons. En tous cas, ce fait est bon à citer pour la satisfaction de ceux qui pourraient devenir l'objet d'un tel oubli ou d'une injustice aussi peu pardonnable.
Si quelques académies étrangères n'apprécièrent pas, comme elles l'auraient dû, le mérite éminentde Lacaille et les brillants services qu'il rendait journellement à la science, ceux qui le virent de près comme Bailly et de Lalande, ses élèves, manifestèrent au contraire leur admiration, leur reconnaissance, dans les termes les plus flatteurs K
1. Lacaille était membre des académies de Berlin, de Saint-Pétersbourg, de Stockholm, de Gœttingue.
Lalande a dit de lui « qu'il avait fait à lui seul, pendant la durée de sa vie, plus d'observations et de calculs que tous les astronomes ses contemporains réunis. » L'éloge n'a pas paru exagéré.
Delambre, qui, par la nature de ses recherches, passa une partie de sa vie en commerce habituel avec les manuscrits du célèbre astronome, s'exprime ainsi :
« Lacaille est le calculateur le plus courageux et l'observateur le plus zélé, le plus actif, le plus assidu qui ait jamais existé. »
Delambre, dit aussi « que jamais personne ne fut moins disposé que lui à s'attribuer le travail d'un autre. »
Un tel éloge eût été bien venu dans tous les temps ; à notre époque il est d'un prix inestimable, mais je crains que beaucoup d'autres ne le considèrent comme une personnalité.
Nous ajouterons à l'esquisse que nous avons faite du portrait de Lacaille quelques traits empruntés à l'éloge plein de sensibilité que Bailly consacra à son maître. Le panégyriste nous apprend que le célèbre astronome proclamait la vérité à toute occasion et sans s'inquiéter de ceux qu'elle pouvait blesser. « 11 ne consentait pas, dit-il, à mettre le vice à son aise. Si tous les hommes de bien , déployaient ainsi leur indignation, les méchants, mieux connus et démasqués, ne pourraient plus nuire, et la vertu serait plus respectée. »
Pour qu'on ne se méprenne pas sur le caractère du grand astronome, plaçons à côté de ses principes de morale Spartiate ce passage qu'on ne sera pas fâché de trouver ici textuellement :
« Lacaille, dit Bailly, était froid et réservé avec ceux qu'il connaissait peu, mais doux, simple, égal et familier dans le commerce de l'amitié. C'est là que, dépouillant l'extérieur grave qu'il avait en public, il se livrait à une* joie paisible et honnête; alors son front brillait de la sérénité de son âme. »
Ces détails intimes expliquent parfaitement cette phrase de Bailly : « Je n'ai jamais eu de jours plus doux que ceux que j'ai passés avec Lacaille. »
Maraldi, l'ami et l'exécuteur testamentaire du célèbre académicien, reconnut d'abord avec surprise qu'il ne laissait pas de fortune, mais bientôt cette circonstance s'expliqua. Le grand astronome avait consacré le surplus de ses revenus sur ses dépenses, c'est-à-dire la presque totalité de ses revenus, à acquitter des dettes que son père avait laissées en mourant. Un pareil fait n'a pas besoin de commentaires. On voit que Lacaille savait pratiquer la vertu, et qu'elle n'était pas à ses yeux un vain mot.
William Herschel , un des plus grands astronomes de tous les temps et de tous les pays , naquit à Hanovre , le 15 novembre 1738. Le nom d'Herschel est devenu trop illustre pour qu'on ait négligé de rechercher , en remontant la chaîne des temps, dans quelle position sociale se trouvaient les familles qui l'ont porté. La juste curiosité que le monde savant avait montrée à ce sujet, n'a pu être
entièrement satisfaite. On sait seulement qu'Abraham Herschel, bisaïeul de l'astronome, demeurait à Mahren, d'où il fut expulsé à cause de son très-vif attachement à la foi protestante; que le fils d'Abraham, Isaac, était fermier dans les environs de Leipzig; que le fils aîné d'Isaac, Jacob Herschel, résista au désir qu'avait son père de le voir se livrer à l'agriculture, qu'il embrassa l'état de musicien, et alla s'établir à Hanovre.
Jacob Herschel, père de l'astronome William, était un artiste éminent; il ne se faisait pas moins remarquer par les qualités du cœur et de l'esprit. Une fortune trèsbornée ne lui permit pas de donner à sa famille , composée de six garçons et de quatre filles, une éducation complète. Du moins, par ses soins, les dix enfants devinrent tous d'excellents musiciens. L'aîné, Jacob, acquit même une habileté rare, qui lui valut la charge de chef de musique dans un régiment hanovrien avec lequel il passa en Angleterre. Le troisième fils, William, était resté sous le toit paternel. Sans négliger les beaux-arts, il prenait assidûment des leçons de français, et se livrait à l'étude de la métaphysique, pour laquelle il conserva un goût décidé jusqu'à la fin de ses jours.
En 1759, William Herschel, âgé alors de vingt et un ans, se rendit en Angleterre, non pas en compagnie de son père, comme on l'a toujours imprimé par erreur, mais avec son frère Jacob, dont ses relations dans ce pays semblaient devoir faciliter ses débuts. Cependant, ni Londres, ni les comtés, ne lui offrirent d'abord de ressources, et les deux ou trois premières années qui suivirent son expatriation furent marquées par des privations cruelles,
du reste très-noblement supportées. Un heureux hasard mit enfin le pauvre Hanovrien en meilleure position : lord Durham l'engagea comme instructeur du corps de musique d'un régiment anglais qui était en garnison sur les frontières de l'Ecosse. A partir de ce moment, le musicien Herschel acquit une réputation qui s'étendit de proche en proche, et, dans le courant de 1765, il fut nommé organiste à Halifax (Yorkshire). Les émoluments de cette place, des leçons particulières données en ville et à la campagne, procurèrent au jeune William une certaine aisance. 11 en profita pour refaire , ou plutôt pour achever sa première éducation. C'est alors qu'il apprit le latin et l'italien , sans autre secours qu'une grammaire et un dictionnaire; c'est alors aussi qu'il se donna lui-même une légère teinture de grec. Tel était le besoin de savoir dont Herschel était dévoré pendant son séjour à Halifax, qu'il trouva moyen de faire marcher de front avec ses pénibles exercices de linguistique une étude approfondie de l'ouvrage savant, mais fort obscur, de R. Smith, sur la théorie mathématique de la musique. Cet ouvrage supposait, soit explicitement, soit implicitement, des connaissances d'algèbre et de géométrie qu' Herschel n'avait pas, et dont il se rendit complètement maître en très-peu de temps.
En 1766, Herschel obtint l'emploi d'organiste de la chapelle octogone de Bath. C'était une place plus lucrative que celle d'Halifax, mais aussi de nouvelles obligations vinrent fondre sur l'habile pianiste. ïl avait à se faire entendre sans cesse dans les oratorios, dans les salons de réunion des baigneurs, au théâtre, dans les concerts
publics. Au centre du monde le plus fashionable de l'Angleterre, Herschel ne pouvait guère refuser les nombreux élèves qui voulaient s'instruire à son école. On conçoit à peine qu'au milieu de tant d'occupations, de tant de distractions de toute nature, Herschel soit parvenu à continuer les études qui déjà , dans la ville d'Halifax , avaient exigé de sa part une volonté , une constance , une force d'intelligence peu communes. On l'a déjà vu, c'est par la musique qu'Herschel arriva aux mathématiques; les mathématiques à leur tour le conduisirent à l'optique, source première et féconde de sa grande illustration. L'heure sonna, enfin, où ses connaissances théoriques devaient guider le jeune musicien dans des travaux d'application complètement en dehors de ses habitudes , et dont l'éclatant succès, dont l'excessive hardiesse exciteront un juste étonnement.
Un télescope , un simple télescope de deux pieds anglais (0m.61) de long, tombe dans les mains d'Herschel pendant son séjour à Bath. Cet instrument, tout imparfait qu'il est, lui montre dans le ciel une multitude d'étoiles que l'œil nu n'y découvre pas; lui fait voir quelques-uns des astres anciens sous leurs véritables dimensions ; lui révèle des formes que les plus riches imaginations de l'antiquité n'avaient pas même soupçonnées. Herschel est transporté d'enthousiasme. Il aura sans retard un instrument pareil, mais de plus grande dimension. La réponse de Londres se fait attendre quelques jours : ces quelques jours sont des siècles. Quand la réponse arrive, le prix que l'opticien demande se trouve fort au-dessus des ressources pécuniaires d'un simple organiste. Pour tout autre c'eût
été un coup de foudre. Cette difficulté inattendue inspire au contraire à Herschel une nouvelle énergie : il ne peut pas acheter de télescope, il en construira un de ses mains. Le musicien de la chapelle octogone se lance aussitôt dans une multitude d'essais, sur les alliages métalliques qui réfléchissent la lumière avec le plus d'intensité, sur les moyens de donner aux miroirs une figure parabolique, sur les causes qui, dans l'acte du polissage, altèrent la régularité de la figure doucie, etc. Une si rare persévérance reçoit enfin son prix. En 1774, Herschel a le bonheur de pouvoir examiner le ciel avec un télescope newtonien de cinq pieds anglais de foyer (lm.52), exécuté tout entier de sa main. Ce succès l'excite à tenter des entreprises encore plus difficiles. Des télescopes de sept, de huit, de dix et même de vingt pieds de distance focale, couronnent ses ardents efforts. Comme pour répondre d'avance à ceux qui n'eussent pas manqué de taxer de superfluité d'apparat, de luxe inutile, la grandeur des nouveaux instruments et les soins minutieux de leur exécution , la nature accorda au musicien astronome, le 13 mars 1781, l'honneur inouï de débuter dans la carrière de l'observation , par la découverte d'une nouvelle planète , située aux confins de notre système solaire. A dater de ce moment, la réputation d'Herschel, non plus en sa qualité de musicien, mais à titre de constructeur de télescopes et d'astronome, se répandit dans le monde entier. Le roi Georges III, grand amateur des sciences, fort enclin d'ailleurs à protéger les hommes et les choses d'origine hanovrienne, se fit présenter Herschel; il fut charmé de l'exposé simple, lucide, modeste, que celui-ci traça de ni. — m. 25
ses longues tentatives; il entrevit tout ce qu'un observateur si persévérant pourrait jeter de gloire sur son règne, lui assura une pension viagère de 300 guinées, et, de plus, une habitation voisine du château de Windsor, d'abord à Clay-Hall et ensuite à Slough. Les prévisions de Georges III se sont complètement réalisées. On peut dire hardiment du jardin et de la petite maison de Slough, que c'est le lieu du monde où il a été fait le plus de découvertes. Le nom de ce village ne périra pas : les sciences le transmettront religieusement à nos derniers neveux.
Je profiterai de l'occasion pour rectifier une erreur dont l'ignorance et la paresse veulent se faire une arme victorieuse, ou qu'elles présentent tout au moins en leur faveur, comme une justification irrésistible. On répète à satiété qu'au moment où il entra dans sa brillante carrière d'astronome, Herschel n'avait pas de connaissances mathématiques. J'ai déjà dit, que pendant son séjour à Bath, l'organiste de la chapelle octogone s'était familiarisé avec les principes de la géométrie et de l'algèbre; mais voici qui est plus positif : une question difficile sur les vibrations des cordes chargées de petits poids , avait été mise au concours en 1779. Herschel entreprit de la résoudre, et sa dissertation fut insérée dans plusieurs recueils scientifiques de l'année 1780.
La vie anecdotique d'Herschel est maintenant terminée. Le grand astronome ne quittera plus guère son observatoire que pour aller soumettre à la Société royale de Londres les sublimes résultats de ses veilles laborieuses. Ces résultats sont contenus dans ses Mémoires; ils forment
une des principales richesses de la collection célèbre connue sous le nom de Philosophical transactions.
Herschel a appartenu aux principales académies de l'Europe, et il fut nommé, vers 1816, chevalier de Tordre hanovrien des Guelfes. Suivant la mode anglaise, à partir de cette nomination , le sir William remplaça dans tous les Mémoires de l'illustre astronome le titre, déjà entouré de tant de célébrité, de docteur William. Herschel était devenu docteur de l'Université d'Oxford (docteur en droit) en 1786. Cette dignité, par une faveur toute spéciale, lui fut conférée sans aucune des formalités sacramentelles d'examen, d'argumentation, de contribution pécuniaire en usage dans la savante corporation.
Je blesserais les sentiments élevés dont Herschel fit profession toute sa vie , si je ne mentionnais pas ici deux collaborateurs infatigables, que l'illustre astronome trouva dans sa propre famille. L'un, Alexandre Herschel, doué d'un talent remarquable pour la mécanique, toujours aux ordres de son frère, le mit à même de réaliser sans retard les idées qu'il avait conçues â ; l'autre, miss Caroline Herschel, mérite une mention encore plus particulière, plus détaillée.
Mademoiselle Caroline -Lucrèce Herschel passa en Angleterre aussitôt que son frère fut devenu l'astronome particulier du roi. Elle y reçut le titre d'astronome assistant, avec de modestes appointements. Dès ce moment,
1. Lorsque l'âge et les infirmités forcèrent Alexandre Herschel à renoncer à sa profession de musicien , il quitta Bath et retourna dans le Hanovre, pourvu très-généreusement par le docteur William des moyens de passer dans l'aisance le reste de ses jours.
elle se dévoua sans réserve au service de William, heureuse de contribuer jour et nuit au mouvement ascendant et rapide de sa réputation scientifique. Mademoiselle Caroline partagea toutes les gardes de nuit (watches) de son frère, constamment l'œil à la pendule et le crayon à la main; elle fit tous les calculs, sans exception; elle copia trois ou quatre fois toutes les observations dans des registres particuliers, les coordonna, les classa, les analysa. Si le monde scientifique vit avec étonnement, pendant tant d'années, les publications d'Herschel se succéder avec une rapidité sans exemple, on en fut particulièrement redevable à l'ardeur de mademoiselle Caroline. L'astronomie a été directement enrichie de plusieurs comètes, par cette excellente et respectable dame. Mademoiselle Caroline, après la mort de son illustre frère, se retira à Hanovre, chez Jean Dietrich Herschel , musicien de grande réputation, et le seul des frères survivants de l'astronome.
William Herschel mourut sans douleur, le 23 août 1822, âgé de quatre-vingt-trois ans. La fortune, la gloire, n'altérèrent jamais chez lui le fond de candeur enfantine, de bienveillance inépuisable, de douceur de caractère dont la nature l'avait doté. Il conserva jusqu'aux derniers moments, toute sa lucidité d'esprit, toute sa vigueur d'intelligence. Depuis quelques années, Herschel jouissait avec délices des succès distingués de son fils unique, sir John Herschel. A l'heure suprême il s'endormit dans la douce pensée que ce fils bien -aimé, héritier d'un grand nom, ne le laisserait pas déchoir, qu'il l'entourerait d'un nouveau lustre, que de belles découvertes hono-
reraient aussi sa carrière. Aucune prédiction de l'illustre astronome ne s'est plus complètement réalisée.
Les journaux anglais ont rendu compte des dispositions que la famille de William Herschel a adoptées pour assurer la conservation des restes du grand télescope de 39 pieds anglais (12 mètres) construit par l'illustre astronome.
Le tube en bronze de l'instrument, portant à son extrémité le miroir de 4 pieds 10 pouces (ln,.47) de diamètre récemment nettoyé, a été placé horizontalement, suivant la ligne méridienne, sur de solides piliers en maçonnerie, au milieu du cercle où jadis- existait le mécanisme nécessaire à sa manœuvre. Le 1er janvier 1840, sir John Herschel, sa femme, leurs enfants, au nombre de sept, quelques anciens serviteurs de la famille, se réunirent à Slough. A midi précis, l'assemblée fit plusieurs fois processionnellement le tour du monument; ensuite elle s'introduisit dans le tube du télescope, se plaça sur des banquettes préparées d'avance pour la recevoir, et entonna un Requiem en vers anglais, composé par sir Jonh Herschel lui-même. Après sa sortie, l'illustre famille se rangea en cercle autour du tuyau, et l'ouverture fut scellée hermétiquement. La journée se termina par une fête intime.
Je ne sais si les personnes qui veulent tout apprécier du point de vue particulier où les circonstances les ont placées, ne trouveront pas quelque chose d'étrange dans divers détails de la cérémonie dont je viens de rendre compte. J'affirme, du moins, que le monde entier applaudira au sentiment pieux qui a dirigé sir John Herschel. Tous les amis des sciences le remercieront d'avoir con-
sacré par un monument plus expressif, dans sa simplicité, que des pyramides, que des statues, l'humble jardin où son père a exécuté tant d'immortels travaux.