‹ Œuvres de François Arago (volume 2)Chapitre 68 sur 79 · CUVIER · texte numérisé non relu

CUVIER

de ces hommes privilégiés dont la postérité garde le souvenir, qu'aucune contrée du monde.

Je serais beaucoup plus réservé s'il fallait me prononcer sur des supériorités personnelles; la Suède citerait alors le chimiste dont elle est si fière; l'Allemagne son illustre voyageur, ses profonds géomètres, ses infatigables astronomes; l'Angleterre, un botaniste célèbre, d'habiles physiciens, d'éminents géologues. Un homme, un homme seul avait trouvé le secret de triompher des prétentions , ordinairement si exigeantes, de ceux qui parcouraient la même carrière que lui, Il avait vaincu jusqu'aux préjugés nationaux. De Dublin à Calcutta, d'Upsal au port Jackson Cuvier était unanimement proclamé le plus grand naturaliste de notre siècle. Cuvier était au milieu de nous l'image vivante, incontestable et incontestée, de la prééminence scientifique de la France : sa mort nous rapetisse tous.

Il y a toujours dans les découvertes scientifiques, même dans celles des plus grands génies, la part de quelque circonstance heureuse. C'était là, Messieurs, ce qu'éprouvait J^agrange, lorsqu'il comparait les efforts inouïs dont ses prodigieuses conceptions mathématiques avaient été le fruit, aux efforts infiniment moindres que des découvertes, peut-être plus importantes, semblaient avoir exigés; c'était là ce qu'il voulait dire, quand il s'écriait avec un vif sentiment d'amertume : « Combien Newton a été heureux que de son temps le système du monde restât encore à découvrir! » Plus d'un naturaliste,, dans la suite des siècles , répétera , sans doute , en songeant à Cuvier , l'exclamation de l'immortel géomètre.

Lorsque Guvier hasarda ses premiers pas dans la route immense et non frayée que depuis il a parcourue avec tant d'éclat, deux hommes supérieurs, Saussure et Werner, venaient d'étudier, l'un sur les croupes neigeuses des Alpes, l'autre dans les profondeurs des mines de Saxe, la partie purement minérale du grand problème de la théorie de la Terre, et d'en marquer les traits les plus saillants. La question envisagée sous ce point de vue n'était plus alors assez large pour le génie de Guvier.

A la même époque, d'autres observateurs recueillaient, par milliers, des débris fossiles des corps organisés. Ces objets, considérés comme de simples curiosités, allaient, à ce seul titre, s'enfouir dans les collections publiques et dans celles des amateurs. L'œil pénétrant de Guvier aperçut de prime abord tout ce que leur étude dévoilerait de vérités nouvelles et la direction de ses recherches se trouva fixée.

Les restes des animaux fossiles , les os des quadrupèdes surtout se rencontrent rarement réunis. On les trouve jetés pêle-mêle, fracturés de mille manières, et le naturaliste est réduit à déterminer l'ordre, le genre, l'espèce et la taille des individus dont il a les débris sous les yeux, d'après l'inspection des plus petits fragments. De là, la nécessité d'une science dont, avant Guvier, il existait à peine de légers rudiments; de là, cette admirable anatomie comparée qui , établissant dans tous les êtres organisés une corrélation spéciale et intime entre les parties les plus éloignées et en apparence les plus distinctes, permet de décider, d'après la forme d'un os quelconque, d'un os du pied, par exemple, si l'animal

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auquel cet os appartenait était Carnivore ou s'il se nourrissait de végétaux.

Les immenses travaux de Cuvier sur les animaux fossiles, ont été des applications continuelles des lois qu'il avait lui-même découvertes. Antiquaire d'une espèce nouvelle , pour me servir d'une de ses heureuses expressions , il eut toujours à reconstruire les monuments dont il voulait déterminer les âges relatifs. C'est ainsi qu'ont été établis de magnifiques rapports entre les espèces et les couches minérales, autour desquels sont venus depuis prendre place et se grouper des milliers d'observations recueillies par les naturalistes dans les quatre parties du monde ; c'est ainsi qu'ont été recréés ces quadrupèdes à dimensions colossales, ces reptiles à formes si bizarres que des convulsions terrestres, que d'effroyables cataclysmes ont fait disparaître à jamais de la surface du globe. L'anatomie comparée , les recherches sur les animaux fossiles, disons-le hardiment, sont des monuments impérissables qui porteront le nom de Cuvier à la postérité la plus reculée.

Mais je m'aperçois, déjà bien tard peut-être, que mon admiration profonde pour les découvertes géologiques de notre illustre confrère, m'entraîne dans des détails qui seront mieux placés ailleurs et dans une autre bouche. Je ne m'arracherai pas, néanmoins, au douloureux devoir que je remplis dans ce moment, sans jeter quelques paroles de souvenir sur l'homme et sur le père de famille.

C'eût été assurément, chez l'auteur de si grands travaux, un sentiment bien légitime que la conscience de sa haute supériorité; toutefois ce sentiment, s'il existait,

n'influait point sur la simplicité, je dirai plus, sur la naïveté des manières habituelles de Cuvier. Si des personnes qui ne le rencontraient guère que dans nos réunions académiques, ont cru pouvoir lui adresser le reproche, bien léger sans doute, de se dépouiller rarement d'une certaine nuance de raideur et de préoccupation, ceux qui le connurent dans l'intimité seraient coupables de ne pas dire ici à quel point il avait un caractère facile et conciliant. Son salon, voisin de ces immenses cabinets d'anatomie comparée que les naturalistes regardent comme l'une de ses plus importantes créations, était le rendezvous des illustrations de notre France et des savants étrangers que le goût des voyages ou les tempêtes politiques amenaient sur notre sol hospitalier. Là, une égale bienveillance était acquise à tous. Pour moi, Messieurs, depuis que les suffrages de mes confrères, en m'imposant des devoirs difficiles , me rapprochèrent de Cuvier , j'eus chaque jour l'occasion d'admirer davantage le charme de sa conversation, l'immense variété de ses connaissances, la prodigieuse activité de son esprit.

Cette activité ne l'a pas abandonné même dans ses derniers moments. Les circonstances qui ont accompagné la fin d'une si brillante vie, doivent être recueillies avec un soin religieux. Disons- les autant pour honorer le grand homme que pour montrer à tous la puissance de la vraie philosophie.

Lorsqu'il ressentit les premières atteintes de la maladie à laquelle il a succombé , Cuvier ne put pas vaincre un sentiment pénible; mais ce besoin qu'il éprouvait de ressaisir une vie prête à lui échapper, était l'effet de son

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amour de la science. Il apercevait devant lui un longavenir d'utilité et de gloire; il croyait n'avoir point encore couronné le magnifique monument élevé de ses mains aux sciences naturelles. Ces regrets donnés à de futurs travaux , à des découvertes qui germaient dans une inépuisable intelligence, furent de courte durée. Après avoir pourvu par des arrangements particuliers à la publication de ses ouvrages inachevés ; après avoir confié cette tâche importante et sacrée à deux de ses collaborateurs et amis, MM. Valenciennes et Laurillard; après avoir donné à son frère, qui lui fut toujours si dévoué, à son jeune neveu, de précieuses marques de souvenir, il reporta toutes ses pensées sur la femme si bonne, si distinguée, si respectable, à laquelle il avait uni son existence, et il dicta avec une admirable tranquillité d'esprit, des dispositions inspirées par la plus prévoyante tendresse.

Espérons, Messieurs, que la veuve de l'homme de génie que nous pleurons trouvera, dans les regrets unanimes de l'Europe savante, quelque adoucissement à sa trop légitime douleur ; espérons aussi que les préoccupations politiques resteront muettes sur les bords d'une tombe qui va bientôt recouvrir une des gloires de la France. Cette gloire nous appartient, nous devons tous en être jaloux.

Il y a maintenant dix jours, pendant l'avant-dernière séance de l'Académie, à cette place où les regards des étrangers venaient contempler notre illustre secrétaire avec une si vive curiosité , il me parlait encore des améliorations dont lui seul, peut-être, croyait ses grands ouvrages susceptibles ; des additions nombreuses qui déni.—m. 37

vaient enrichir les nouvelles éditions qu'il préparait. «Voilà, me disait-il, pour cette année, mes travaux de prédilection; j'y consacrerai tout le temps des vacances. » Une semaine, hélas! ne s'était pas encore écoulée, et ces projets n'étaient plus qu'un vain rêve, et la mort nous avait enlevé l'une des plus vastes intelligences dont l'humanité puisse se glorifier, et notre grand naturaliste n'était plus que la froide dépouille à laquelle nous rendons les derniers devoirs! Puisse, Messieurs, cette brillante jeunesse qui, hier encore, au Collège de France, écoutait avec tant de recueillement les éloquentes paroles de Cuvier; qui, aujourd'hui, pressée en foule autour de son cercueil , fait éclater de si honorables sentiments de douleur et de reconnaissance; puisse-t-elle bientôt voir surgir de son sein un digne successeur de celui qu'on avait si justement nommé l'Aristote du xixe siècle!

Adieu, mon cher et illustre confrère! Adieu, Cuvier, adieu !

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