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térisé en quelques lignes. Quant à TArithmétique universelle, le titre ne s'y trouve même pas,
A mesure que les sciences faisaient des progrès, l'ancien cadre des Éloges académiques devait s'élargir, et il s'est, en effet, graduellement élargi. Arrivés, enfin, à une époque où la foule se porte aux excellentes leçons de sciences mathématiques ou de sciences naturelles dont nos vastes amphithéâtres retentissent journellement, les secrétaires de l'Académie ont dû croire qu'il était temps de s'affranchir des sacrifices que s'imposaient leurs illustres prédécesseurs; que, désormais, on pourrait ici, en séance publique, parler des travaux de nos confrères, conrnie le feront un jour les historiens de la science. Cette voie nouvelle a déjà reçu plusieurs fois votre bienveillante approbation. L'idée d'y renoncer ne s'était pas même présentée à mon esprit ; et cependant, avec un peu de prévoyance, quand M. Ampère nous fut enlevé, j'aurais dû songer qu'il ne me serait pas possible d'examiner ses travaux, de faire l'analyse d'une véritable encyclopédie, sans sortir des bornes habituelles de nos Éloges. Je l'avouerai, une liaison intime, une liaison sans nuages de plus de trente années, a pu aussi contribuer à étendre cette biographie, à me faire attacher de l'importance à certains détails qu'un indifférent aurait délaissés. Sur ce point. Messieurs, si une excuse devient nécessaire, je la trouverai dans le vers par lequel un grand poëte a défini l'amitié :
Seul mouvement de T&me où Texcèfl soft permfak
AMPÈRB.
KIFANCE D*AMPÈRE. — SA MÉMOIRE EXTRAORDINAIRE. — SES FACULTÉS PRÉCOCES. — SES LECTURES DE PRÉDILECTION. — IL ÉCRIT SUR LA LANGUE PRIMITIVE.
André-Marie Ampère naquit à Lyon, sur la paroisse de Saînt-Nizier, le 22 janvier 1775, de Jean-Jacques Ampère, négociant, et de Jeanne-Antoinette Sarcey de Sutières.
Jean-Jacques Ampère était instruit et fort estimé. Sa femme avait, elle aussi, conquis l'affection générale par une inaltérable douceur de caractère, par une bienfaisance qui cherchait avec avidité les occasions de s'exercer. Peu de temps après la naissance de leur fils, M. et M"* Ampère quittèrent le commerce et se retirèrent dans une petite propriété située à Poleymieux-lez-Mont-d'Or, près de Lyon. Ainsi, c'est à Poleymieux, dans un obscur village , sans les excitations d'aucun maître , que commencèrent à poindre, je me trompe, que surgirent les hautes facultés intellectuelles dont j'ai à dérouler devant vous les brillantes phases.
La faculté qui, chez Ampère, se développa la première, fut celle du calcul arithmétique. Avant même de connaître les chiffres et de savoir les tracer, il faisait de longues opérations, à l'aide d'un nombre très -borné de petits cailloux ou de haricots. Peut-être était-il déjà sur la voie des ingénieuses méthodes des Hindoux ; peut-être ses cailloux se combinaient-ils entre eux comme les grains enfilés sur plusieurs lignes parallèles, que les Bracmanes mathématiciens de Pondichéry, de Calcutta ou de Béna-
i AMPÈRE.
rès, manient avec tant de rapidité, de précision, de sûreté. A mesure que nous avancerons dans la vie d'Ampère, cette supposition perdra graduellement de son apparente hardiesse. Maintenant, s'il me faut montrera quel point extraordinaire l'amour du calcul s'était emparé du jeune écolier, je dirai que la tendresse maternelle l'ayant privé, pendant une grave maladie, de ses chers petits cailloux , il y suppléa avec les morceaux d'un biscuit qui lui avait été accordé après trois jours d'une diète absolue. Je n'insisterai pas davantage sur cette anecdote. Je suis loin , en effet , de la présenter comme un indice incontestable de la future vocation d'Ampère. Je sais qu'il est des enfants dont rien ne peut surmonter l'apathie, et que d'autres, au contraire, s'intéressent à tout, s'amusent de tout, même d'opérations arithmétiques sans but. Se récrie-t-on sur cette dernière circonstance; quelqu'un s'avise-t-il de la taxer d'exagération, de placer les calculs numériques au nombre de ces choses dont le besoin, le devoir, peuvent seuls faire surmonter le dégoût; ma réponse est toute prête : je citerai , non de simples écoliers, mais un savant distingué à qui je témoignais un jour ma surprise de le voir, en pleine séance académique, entreprendre la multiplication de deux énormes lignes de chiffres pris au hasard : « Vous oubliez, me répondit-il sur-le-champ, vous oubliez le plaisir que je trouverai tout à l'heure à faire la preuve de ce calcul par la division. »
Le jeune Ampère sut bientôt lire et dévora tous les livres qui lui tombaient sous la main. L'histoire, les voyages, la poésie, les romans, la philosophie, l'intéres-
AMPËRE« 5
saient, presque à un égal degré. S'il marquait quelque prédilection» c'était pour Homère, Lucain, le Tasse, Fénelon, Corneille, Voltaire, et pour Thomas, qu'on sera peut-être étonné, malgré son incontestable talent, de trouver en si brillante compagnie. La principale lecture du jeune écolier de Poleymieux fut Y Encyclopédie , par ordre alphabétique en vingt volumes in-folio. Chacun de ces vingt volumes eut séparément son tour : le second après le premier, le troisième après le second, et ainsi de suite, sans jamais interrompre l'ordre arithmétique.
La nature avait doué Ampère, à un degré éminent, de la faculté dont Platon n'a rien dit de trop en l'appelant une grande et puissante déesse. Aussi, l'ouvrage colossal se grava-t-il tout entier et profondément dans l'esprit de notre ami; aussi, chacun de nous a-t-il pu voir le membre de l'Acad^nie des sciences, déjà parvenu à un âge assez avancé, citer, avec une parfaite exactitude, jusqu'à de longs passages de VEncyclopédie^ relatifs au blason^ à la fauconnerie^ etc., qui, un demi-siècle auparavant, avaient passé sous ses yeux au milieu des rochers de Poleymieux. Ces mystères d'une prodigieuse mémoire m'étonnent mille fois moins cependant que la force, unie à la flexibilité, que suppose une intelligence capable de s'assimiler, sans confusion et d'après une lecture par ordre alphabétique, les matières a étonnamment variées qui figurent dans le grand Dictionnaire de d'Alembert et de Diderot. Que Ton consente à parcourir avec moi les premières pages de Y Encyclopédie : je dis les premières pages, car je veux bien ne pas choisir, et mon admiration n'aura plus rien alors que de très-naturel.
Dès le début, a, préposition, met le lecteur aux prises avec de délicates considérations grammaticales; ab le transporte dans le calendrier des Hébreux; abadir, au milieu de l'histoire mythologique de Cybèle et de Saturne. Le même mot abaissement le jette tour à tour dans l'algèbre, à l'occasion de la réduction du degré des équations ; dans un des problèmes les plus difficiles de la géodésie * et de l'art nautique, quand il s'agit de l'abaissement de l'horizon de la mer; dans le blason, si abaissement désigne les signes particuliers qui étaient ajoutés quelquefois aux armes des familles pour en diminuer la valeur et la dignité. Tournez la page, et l'article abbé vous initie à la discipline ecclésiastique dans ce qu'elle avait de plus variable, de plus capricieux. Au mot suivant, abces^ vous êtes en pleine chirurgie. A la description de Torganisation anatomique des abeilles, de leur mode de nourriture et de reproduction, de leurs mœurs, de l'organisation hiérarchique de l'essaim, succède, à peu près sans intermédiaire, l'explication de l'immortelle et subtile découverte de Bradiey : de ces mouvements annuels des étoiles qui, sous le nom d' aberration j ont démontré que la terre est une planète. Quelques lignes plus loin, vous tombez dans V abîme de la cosmogonie. Abracadabra vous plonge, enfin, dans la magie I
Voilà pourtant le genre de lecture que subit, je me trompe, que s'imposa un enfant de treize à quatorze ans, sans en être accablé 1 J'aurai plus d'un exemple à citer de la force de tête d'Ampère. Aucun, cependant, n'égalera celui que je viens de soumettre à vos réflexions.
Dès que la modeste bibliothèque d'un négociant retiré
ne suffit plus au jeune écolier, son père le conduisit, de temps en temps , à Lyon , où il allait consulter les livres les plus rares, entre autres les œuvres de Bernoulli et d'Euler. Lorsque Tenfant chétif , délicat, adressa pour la première fois sa demande au bibliothécaire de la ville : • Les œuvres d'Euler et de Bernoulli I s'écria cet excellent M. Daburon , que vous avez tous connu. Y pensezvous bien, mon petit ami? Ces ouvrages figurent au nombre des plus difficiles que Tintelligence humaine ait jamais produits! — J'espère, néanmoins, être en état de les comprendre, repartit l'enfant. — Vous savez, sans doute , qu'ils sont écrits en latin , ajouta le bibliothécaire? • Cette révélation atterra un moment notre jeune et futur confrère : il n'avait pas encore étudié la langue latine. Je n'ai, sans doute, nul besoin d'ajouter qu'au bout de peu de semaines, l'obstacle avait entièrement disparu.
Ce qu'Ampère cherchait surtout, même dans ses premières lectures, c'étaient des questions à approfondir, des problèmes à résoudre.
Le mot langue du iV volume de V Encyclopédie, le transporte, sur les rives de l'Euphrate, à la Tour de Babel, de biblique célébrité. Il y trouve les hommes parlant tous le même idiome. Un miracle , raconté par Moïse, engendre subitement la confusion. Chaque peuplade a, dès lors, une langue distincte. Ces langues se mêlent, se corrompent, et perdent peu à peu les caractères de simplicité, de régularité, de grandeur qui distinguaient leur souche commune. Découvrir cette souche, ou du moins la reconstituer avec ses anciens attributs,
était un problème assurément très-difficile. Le jeune écolier ne le trouva pas au-dessus de ses forces.
De grands philosophes s* en étaient déjà occupés. Pour tracer une histoire complète de leurs tentatives, nous aurions à remonter jusqu'à ce roi d'Egypte qui , s'il faut en croire Hérodote, fit élever deux enfants dans l'isolement le plus absolu, leur donna une chèvre pour nourrice , eut ensuite la bonhomie de s'étonner que ces enfants bêlassent , que le mot plus ou moins distinct bêcos sortit de leur bouche, et , d'après cela, reconnut aux Phrygiens, dont la langue renfermait le mot beck (pain), le droit de se qualifier le plus ancien peuple du monde.
Parmi les philosophes modernes qui se sont occupés de la langue primitive , des moyens de la reconstituer, Descartes et Leibnitz occupent incontestablement les premières places. Le problème, tel que ces hommes de génie l'envisagèrent, n'était pas, ne pouvait pas être seulement d'améliorer les qualités musicales des langues modernes, de simplifier leur grammaire, d'en bannir toute irrégularité, toute exception. Us le faisaient consister, surtout, dans une sorte d'analyse de l'esprit humain, dans la classification des idées, dans le dénombrement exact et complet de celles qui doivent être considérées comme élénientaires. Au moyen d'une langue fondée sur ces bases, « les paysans, dit Descartes, pourraient mieux juger de la vérité des choses que ne font maintenant les philosophes. » Leibnitz exprimait la même idée en d'autres termes, quand il écrivait que « la langue universelle ajouterait à la puissance du raisonnement, plus que le télescope n'ajoute à la puissance de l'œil.
plus que l'aiguille aimantée n'a ajouté aux progrès de la navigation. »
Personne n'oserait, sans doute, afTirmer que le jeune Ampère envisagea la question de la langue universelle, avec la même généralité , la même profondeur que Descartes et Leibnitz; mais on peut, du moins, remarquer qu'il n'en renvoya pas la solution , comme le premier de ces immortels philosophes, au pays des romans. Il ne se borna pas non plus, à l'exemple du second, à disserter sur les merveilleuses propriétés du futur instrument : cet instrument, il le créa ! Plusieurs des amis lyonnais d'Ampère ont tenu dans leurs mains une grammaire et un dictionnaire, fruits d'une infatigable persévérance, et qui renfermaient déjà le code à peu près achevé de la nouvelle langue; plusieurs l'entendirent réciter des fragments d'un poème, composés dans cette langue nouvelle, et rendent témoignage de son harmonie, la seule chose, à vrai dire, dont ils pussent juger, puisque le sens des mots leur était inconnu. Qui, d'ailleurs, parmi nous, ne se rappelle la joie qu'éprouva notre confrère , le jour où, en parcourant l'ouvrage d'un voyageur moderne, il découvrit, dans le vocabulaire de certaine peuplade africaine, diverses combinaisons auxquelles il s'était luimême arrêté? Qui ne remarqua aussi qu'un motif tout pareil fut le principal mobile de la vive admiration d'Ampère pour le sanscrit ?
Un travail parvenu à ce degré d'avancement ne doit pas être condamné à l'oubli. La réalisation par Ampère d'une pensée de Descartes et de Leibnitz, intéressera toujours et au plus haut degré les philosophes et les
philologues. Les manuscrits de notre confrère sont, heureusement, dans des mains éminemment capables d'en faire jaillir tout ce qui pourra contribuer à Tavancement des sciences et des lettres.
AMPÈRE EST FRAPPÉ DANS SES PLUS TENDRES AFFECTIONS PAR LA TEMPÊTE RÉVOLCTIONNAIRE. — SES FACULTÉS INTELLECTUELLES ET MORALES EN SONT COMME SUSPENDUES. — RÉVEIL. — ÉTUDES DE BOTANIQUE. — RENCONTRE A LA CAMPAGNE DE CELLE QUI PLUS TARD DEVINT MADAME AMPÈRE.
A l'époque d'un de ses plus violents paroxysmes, en 1793, la tempête révolutionnaire pénétra jusque dans les montagnes de Poleymieux. Jean-Jacques Ampère s'en alarma. Pour échapper à un danger que ses sentiments d'époux et de père avaient peut-être grossi outre mesure, il eut la fatale pensée de quitter la campagne, de se réfugier à Lyon et d'y accepter les fonctions de juge de paix.
Vous savez , Messieurs, qu'après le siège de cette ville, CoUot-d'Herbois et Fouché y établirent, sous le nom malheureusement spécieux de représailles, d'exécrables massacres quotidiens. Jean-Jacques Ampère fut une de leurs, nombreuses victimes, moins encore comme juge d'instruction pendant le procès de Chalier, qu'à raison de la qualification banale d'aristocrate dont l'affubla , dans son mandat d'arrêt, un homme qui, peu d'années après^ devait avoir, sm* les panneaux de son carrosse, des armoiries brillantes , et signer du titre de dite les trames qu'il ourdissait contre son pays et contre son bienfaiteur.
Le jour où il monta sur l'échafaud, Jean -Jacques Ampère écrivit à sa femme une lettre sublime de simpli-
cité, de résignation, de sensibilité courageuse. On y lisait ces paroles 1 1 Ne parle pas à Joséphine (c'était le nom de sa fille) du malheur de son père; fais en sorte qu'elle l'ignore. Quant à mon fils, il n'y a rien que je n'attende de lui. >
Hélas I la victime se faisait illusion. Le coup était trop rude ; il dépassait les forces d'un jeune homme de dixhuit ans : Ampère en fut terrassé. Ses facultés intellectuelles, si actives, si ardentes, si développées, firent subitement place à un véritable idiotisme. Ses journées, il les passait à contempler machinalement le ciel et la terre, ou à faire de petits tas de sable. Si des amis , inquiets sur un dépérissement rapide dont les conséquences semblaient devoir être fatales et prochaines , entraînaient le pauvre jeune homme dans les bois voisins de Poleymieux, € il était (je transcris ici les propres expressions de notre confrère), il était un témoin muet, un visiteur sans yeux et sans pensée. »
Cet assoupissement de tout sentiment moral et intellectuel durait depuis plus d'une année, lorsque les lettres de J.-J. Rousseau, sur la botanique, tombèrent dans les mains d'Ampère. Le langage limpide, harmonieux de cet ouvrage , pénétra l'âme du jeune malade et lui redonna quelque nerf, comme les rayons du soleil levant percent les épais brouillards du matin , et portent la vie dans le sein des plantes que le froid de la nuit avait engourdies. A la même époque, un volume, ouvert par hasard, offrit aux regards d'Ampère quelques vers de l'ode d'Horace à Licinius. Ces vers, notre amî ne les comprenait pas, lui qui précédemment avait appris du latin tout juste ce qu'il fal-
lait pour lire des mémoires de mathématiques; mais leur cadence le charma. Dès ce moment, par une rare exception au principe du moraliste , qui déclarait le cœur humain inhabile à nourrir à la fois plus d'une vive passion , Ampère se livra, avec une ardeur infinie, à l'étude simultanée des plantes et des poètes du siècle d'Auguste. Un volume du Corpus poetarum latinorum l'accompagnait dans ses herborisations, tout aussi bien que l'ouvrage de Linné* Les prés, les collines de Poleymieux , retentissaient journellement de quelque tirade d'Horace , de Virgile , de Lucrèce, de Lucain surtout , entre les dissections minutieuses d'une corolle ou d'un fruit. La quanlHé des mots latins devint si familière à notre Ampère que , quarante ans après, il composa cent cinquante-huit vers techniques, en chaise de poste, pendant une tournée d'inspection universitaire et sans jamais recourir au Gradus.
Les connaissances botaniques qu'il puisa dans ces études solitaires, n'avaient été ni moins profondes, ni moins durables. J'aurai le bonheur de pouvoir invoquer, sur ce point, un témoignage imposant, irrécusable : celui de notre confrère, M. Auguste de Saint-Hilaire.
Le genre Bégonia est du nombre de ceux que l'illustre de Jussieu avait réunis sous le titre de incertœ sedis^ parce qu'il n'était pas parvenu à en découvrir les rapports naturels. En arrivant au Brésil, où l'on trouve une assez grande quantité d'espèces de ce genre , M. de Saint-Hilaire les étudia avec le soin scrupuleux qui donne tant de prix à tous ses travaux, et reconnut leurs véritables affinités. Quelque temps après son retour en France, M. de Saint- Hilaire rencontra, dans le monde. M, Ampère qui , après
les politesses d'usage, lui parla en ces tenues : t J'ai été hier dans un jardin où se trouve un pied de bégonia.. Je me suis amusé à le regarder. De quelle famille rapprocheriez-vous ce genre? — Puisque vous l'avez observé , répondit M. de Saint-Hilaire, vous me permettrez de vous demander ce que vous en pensez vous-même. — J'en ferais un groupe voisin des onagraireSy repartit M. Ampère. » C'était précisément l'idée qu'un examen approfondi • exécuté dans les lieux où la plante végète naturellement en plein air, avait suggérée à M. de Saint-Hilaire. Nos deux confrères firent la faute de ne donner aucune publicité à la solution d'un problème dont l'hésitation de Jussieu montrait assez la difficulté. C'est dix ans plus tard que , d'après ses propres recherches, Lindley assigna au genre Bégonia la place qu'il doit réellement occuper : cette place, qu'Ampère et M. Auguste Saint-Hilaîre aperçurent les premiers.
N'êtes-vous pas étonnés, Messieurs, de trouver le nom d'un géomètre associé ainsi à celui d'illustres botanistes?
Avant la catastrophe sanglante de Lyon, Ampère, âgé alors de dix-huit ans, faisant un examen attentif de sa vie passée, n'y voyait encore, disait-il, que trois points culminants , que trois circonstances dont l'influence sur son avenir dût être importante et décisive : c'était la première communion; la lecture de l'Éloge de Descartes par Thomas; c'était, enfin, je prévois votre étonnement, la prise de la Bastille !
De la première communion datait, chez notre confrère, l'existence réfléchie du sentiment religieux ; de la lecture de l'Éloge de Descartes, le goût, disons mieux, l'enthou-
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sîasme dont îl fut toujours animé pour les études mathématiques, physicfues et philosophiques; de la prise de la Bastille , l'épanouissement de son âme, aux doux noms de liberté, de dignité humaine, de philanthropie. La mort terrible qui enleva un chef vénéré à Texcellente famille de Poleymieux put bien , un moment , opprimer toutes les facultés de notre confrère ; mais elle ne changea rien à ses convictions. Au moment du réveil , il se retrouva dévoué d'esprit et de cœur à la cause de la civilisation. Ampère rejeta bien loin la pensée que les fureurs de quelques énergumènes, que les crimes dont il avait si cruellement souffert, dussent arrêter la marche progressive du monde.
L'écolier de Poleymieux mit en action, dès sa plus tendre jeunesse, la féconde intelligence dont la nature Tavait doté. Il n'en fut pas de même de ses sens. Ces puissants instruments de plaisir et d'étude. Ampère les connut beaucoup plus tard, du moins dans toute leur étendue; et, par une sorte de révélation subite qui, à raison de cette circonstance, ne semble pas indigne de prendre place à côté de l'histoire que Chesselden traça jadis, d'un aveugle de naissance opéré de la cataracte.
Ampère était très-myope. Les objets, même peu éloignés, ne s'offraient à ses yeux que par masses à moitié confondues et sans contours définis. Il ne se faisait aucune idée du plaisir qu'à diverses époques des centaines de personnes avaient manifesté devant lui , en descendant la Saône , entre Laneuville et Lyon. Un jour, il se trouva , par hasard, sur le coche, un voyageur d'un myopisme 1 pareil à celui d'Ampère. Ses lunettes étaient du numéro
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que notre ami eût choisi chez un opticien. Il en essaya , et, tout à coup , la nature s*offrit à lui sous un aspect inattendu , et les mots : campagnes riantes, pittoresques ; collines gracieuses, doucement ondulées; tons riches, chauds, harmonieusement nuancés, parlèrent pour la première fois à son imagination , et un torrent de larmes témoigna de Témotion qtfil éprouvait. Notre confrère avait alors dix-huit ans. Depuis cette époque, Ampère se montra toujours très-sensible aux beautés de la nature. J'ai même appris qu'en 1812, dans un voyage sur les frontières méditerranéennes de TltaUe, la vue d'un site qu'on aperçoit de certains points de la célèbre Corniche de la rivière de Gênes, jeta notre ami dans une telle admiration, dans une telle extase, qu'il se sentit saisi du désir le plus violent de mourir à l'instant même , en présence de ce tableau sublime. S'il fallait montrer combien de telles impressions étaient profondes, à quel point Ampère savait les jeter au milieu des scènes vulgaires qu'il voulait embellir, j'en trouverais la plus singulière preuve dans une lettre du 24 janvier 1819.
A cette époque, notre ami habitait, depuis peu, la modeste maison qu'il avait achetée au coin de la rue des Fossés-Saint-Victor et de la rue des Boulangers. Le jardin, plus modeste encore, formé de quelques dizaines de mètres superficiels d'un terrain infertile, venait d'être bêché. A certain escalier avait succédé un sillon rapide et sinueux dont les bords supportaient deux ou trois planches étroites placées au-dessus de la partie la plus profonde. Le tout se trouvait entouré de murs extrêmement élevés. Mais , va-t-on s'écrier, vous venez de décrire le
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préau humide et sombre d'une prison! Non, Messieurs, je viens de tracer le plan et l'aspect du jardin où Ampère, au milieu de janvier, dans la rue des Boulangers , rêvait déjà , j'ai presque dit voyait, de frais gazons, des arbres resplendissants de verdure , des bouquets de fleurs brillantes et embaumées, des touffes d'arbrisseaux au milieu desquelles on devait lire avec délices les longues lettres des amis lyonnais ; où le pont jeté sur la vallée formerait un pittoresque point de vuel
Pardonnez-moi, Messieurs, d'avoir anticipé sur l'ordre des temps; de m'être empressé de recueillir dans la vie de notre confrère la seule circonstance, peut-être, où son imagination n'ait pas été pour lui une source de chagrins.
Ce n'est pas seulement aux émotions douces, grandioses, sublimes, dont la vue de certaines contrées et des pays de montagne saisit la plupart des hommes, qu'Ampère fut initié tard et subitement C'est aussi tout à coup que le sens musical se développa chez lui.
Dans sa jeunesse. Ampère donna une très-sérieuse attention à l'acoustique. Il se complaisait à étudier la manière dont les ondulations aériennes naissent et se propagent; les formes diverses que prend une corde en vibration ; les curieux changements périodiques d'intensité qu'on a désignés sous le nom de battements, etc., etc. Quant à la musique proprement dite, c'était pour lui lettre close.
Le jour vint, cependant, où certaines combinaisons de notes devaient être pour Ampère autre chose que le sujet d'un problème mathématique ; autre chose aussi que le tintement monotone des cloches.
n atteignait déjà sa trentième année, et assistait, en compagnie de plusieurs de ses amis, à un concert où, dans le principe, on exécuta exclusivement des morceaux de la musique profonde, énergique, expressive de Gluck. Le malaise d'Ampère était visible pour tout le monde : il bâillait, se tordait, se levait, marchait, s'arrêtait, mardiait encore sans but et sans suite. De temps en temps (chez lui c'était le dernier terme d'une impatience ner- Teuse), il allait enchâsser sa figure dans l'un des angles du salon, en tournant le dos à la compagnie. Enfin^ l'ennui, ce terrible ennemi, que le savant académicien ne sut jamais maîtriser, faute, disait-il, d'avoir été à l'école dans sa jeunesse, sortait à nu par tous ses pores! Eh bien, à la musique étudiée du célèbre compositeur allemand, succédèrent inopinément des mélodies simples, douces, et notre confrère se trouva transporté dans un nouveau monde; et son émotion se trahit encore par d'abondantes larmes : la fibre qui unissait l'oreille et le cœur d'Ampère venait d'être découverte et de vibrer pour la première fois.
Les années ne changèrent rien à cette disposition singulière. Toute sa vie, Ampère montra le même goût pour les chants simples, naïfs; la même antipathie pour la musique savante, bruyante, tourmentée. Serait-il donc vrai que dans l'art admirable des Mozart, des Chérubinî, des Berton, des Aubert, des Rossini, des Meyerbeer, on n'eût pas de règles absolues pour distinguer le très-bon du très-mauvais; le beau du hideux? En tout cas, que Fexemple du savant académicien nous rende indulgent envers les athlètes de la guerre acharnée des gluckistes et
des piccinîstes, dont nos pères furent témoins; qu'elle nous fasse même pardonner le mot fameux de Fontenelle : Sonate, que me veuœ-tu?
On vient de le voir ; relativement aux beaux-arts, Ampère fut à peu près aveugle jusqu'à dix-huit ans, à peu près sourd jusqu'à trente. C'est dans un âge intermédiaire, c'est-à-dire à vingt-un ans, que son cœur s'ouvrit tout à coup à l'amour. Ampère, qui écrivait si peu, a laissé des cahiers où, sous le titre : Amorum, il consigna, jour par jour, l'histoire touchante, naïve, vraiment admirable de ses sentiments.
En tête du premier cahier, on lit ces paroles : « Un jour que je me promenais après le coucher du soleil , le long d'un ruisseau solitaire » La phrase est restée inachevée. Je la compléterai à l'aide des souvenirs de quelques amis d'enfance du savant académicien :
Le jour était le 10 août 1796 ;
Le ruisseau solitaire coulait non loin du petit village de Saint-Germain, à quelque distance de Poleymieux.
Ampère herborisait. Ses yeux, en parfaite condition pour bien voir depuis l'aventure du coche de la Saône, ne restaient pas si exclusivement attachés aux pistils, aux étamines, aux nervures des feuilles, qu'ils ne lui montrassent à quelque distance deux jeunes et jolies demoiselles, au maintien modeste, qui cueillaient des fleurs dans une vaste prairie. Cette rencontre décida du sort de notre confrère. Jusque-là, l'idée de mariage ne s'était pas même offerte à son esprit. Vous croyez peut-être qu'elle va s'y infiltrer doucement; qu'elle y germera peu à peu? Ce n'est pas* ainsi que procèdent les imaginations roma-
Desques : Ampère se fut marié le jour même, le 10 août 1789. La femme de son choix, la seule qu'il eût acceptée, était une de ces deux jeunes filles qu'il apercevait au loin, dont il ne connaissait pas la famille, dont il ignorait le nom, dont la voix n'avait jamais frappé son oreille. Les choses ne marchèrent pas avec cette rapidité. Ce fut trois ans après seulement que la jeune personne du ruisseau solitaire et de la prairie , que mademoiselle Julie Carron devint madame Ampère.
Ampère était sans fortune. Avant de lui donner leur fille, les parents de mademoiselle Carron exigèrent prudemment qu'il songeât aux charges que le mariage lui imposerait, ou, comme on dit vulgairement dans le monde, qu'il prît un état. Vous sourirez, sans doute, en apprenant que, tout entier à son amour, Ampère permit qu'on discutât sérieusement s'il ne serait pas installé dans quelque boutique où, du matin au soir, il déplierait, plierait et déplierait encore les belles soieries de la fabrique lyonnaise; où sa mission consisterait principalement à retenir les acheteurs par des paroles engageantes; à maintenir les prix, mais sans impatience; à disserter à perte de vue sur la finesse des tissus, le goût des ornements, la bonne qualité des couleurs. Ampère, sans qu'il y mît nullement du sien, échappa à cet immense danger. La carrière des sciences ayant prévalu dans une assemblée de famille, il quitta ses montagnes chéries de Poleymieux, pour aller à Lyon donner des leçons particulières de mathématiques.
AMPÈRE PROFESSEUR PARTICULIER DE MATHÉMATIQUES A LTOIT. — — SES ÉTUDES CHIMIQUES. — SON MARIAGE. — IL EST NOMMÉ PROFESSEUR DE PHYSIQUE A L*ÉCOLE CENTRALE DE BOURG.
L'époque où nous venons d'arriver a marqué à plus d'un titre dans la vie d'Ampère. C'est alers qu'il forma des liaisons intimes, bien rares au temps où nous vivons, car elles subirent sans s'affaiblir l'épreuve de près d'un demi-siècle de crises politiques et de bouleversements de toute espèce. Les nouveaux amis, dominés par des goûts communs, se réunissaient de très-grand matin, chez l'un d'eux , M. Lenoir, que j'aurais presque désigné d'une manière aussi claire en disant qu'il était alors et qu'il est resté une des meilleures, des plus douces, des plus bienveillantes créatures dont l'espèce humaine puisse se faire honneur. Là, sur ja place des Cordeliers, au cinquième étage, avant le lever du soleil, sept à huit jeunes gens se dédommageaient d'avance des ennuis d'une journée que les affaires devaient absorber, par la lecture, à haute voix, de la Chimie de Lavoisier. Cet ouvrage, où la sévérité de la méthode, la lucidité de la rédaction, le disputaient à l'importance des résultats, excita chez Ampère un véritable enthousiasme. Le public, quelques années plus tard, fut étonné de trouver un trèsprofond chimiste dans le professeur d'analyse transcendante de l'École Polytechnique; mais alors on n'avait encore rien appris sur les réunions studieuses de la place des Cordeliers à Lyon. En y regardant de bien près, il est rare qu'on ne découvre pas dans la vie de chaque
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homme, les filaments, quelquefois très-déliés, qui rattachent les mérites et les goûts de l'âge mûr à des impressions de jeunesse.
Le mariage d'Ampère eut lieu le 15 thermidor an vu (le 2 août 1799). La famille de mademoiselle Julie Carron n'ayant point foi dans les prêtres assermentés, seuls reconnus alors par la loi civile, il fallut que la cérémonie religieuse se fît clandestinement. Cette circonstance, on doit bien le comprendre, laissa dans l'esprit du savant géomètre des traces profondes.
Ampère, au comble d'un bonheur qui, hélas! devait peu durer, partageait doucement ses journées entre sa famille chérie, des amis sincères, et les élèves particuliers dont il dirigeait l'instruction mathématique. Le 2/i thermidor an vm (8 août 1800), sa femme lui donna un fils qui , jeune encore, prit rang dans l'élite de la littérature française, et qui porte avec éclat un nom illustre.
Notre ami , devenu père de famille, ne pouvait ni ne devait se contenter de la position précaire d'un maître courant le cachet. 11 obtint, dans le mois de décembra 1801 , la chaire de physique à l'école centrale du département de l'Ain, et se rendit à Bourg, en s'imposant le bien rude sacrifice de laisser à Lyon, sa femme, déj4 gravement malade, et son enfant