CRÉATION DE L'INSTITUT
Les académies, supprimées en 1793, furent rétablies une année après, non à l'état fâcheux d'isolement où l'es-
prît craintif de Tancienne monarchie les avait soigneusement maintenues, mais réunies au contraire en un majestueux faisceau.
Les documents me manquent pour dire avec certitude quel fut le contingent de Monge dans les vues grandes et fécondes qui présidèrent à la fondation de l'Institut national ; je sais seulement qu'on ne négligea point de s'entourer de ses avis.
Faut-il , Messieurs, que je justifie les termes dont je viens de me servir, en qualifiant l'œuvre de Lakanal, de Daunou, de Monge? Je pourrai presque me borner à de amples citations.
Le perfectionnement des sciences et des arts n'était pas pour les fondateurs de l'Institut un objet secondaire, qui pût être livré sans inconvénient aux caprices, au mauvais vouloir de tel ou tel ministre. L'existence de l'Institut fut consacrée par un article de la Constitution du pays, et non pas seulement par une loi facilement révocable. «Il y aura pour toute la république un Institut national chargé de recueillir les découvertes , de perfectionner les arts et les sciences. » Tels étaient les termes sacramentels de la Constitution de l'an in. Je vous le demande, Messieurs, un plus noble hommage fut-il jamais rendu à l'intelligence humaine ?
L'Institut devait tous les ans c rendre compte au corps législatif des progrès des sciences et des travaux de chacune de ses classes. »
Si cette disposition , dont la grandeur frappera les esprits les plus froids, n'eût point été abolie, nous posséderions aujourd'hui, j'ose l'assurer, de précieux, d'inap-
préciables chapitres de Thistoire des sciences. Quel est donc le savant, le littérateur, Térudit, qui n'aurait pas fait des efforts surhumains pour mettre en relief, en pleine lumière, les découvertes contemporaines, pour tracer un tableau destiné à être déroulé solennellement à la tribune nationale devant les mandataires du pays? Qui, d'ailleurs, se serait chargé d'une si périlleuse mission sans avoir bien calculé ses forces?
Des académies s'abandonnant jadis à des sentiments de vanité irréfléchis et puérils, traitèrent avec une fâcheuse, avec une coupable indifférence les découvertes qui n'étaient pas nées dans leur sein. Rien de régulier ne s'y trouvait établi pour avoir rapidement connaissance des travaux des étrangers. L'Institut national devait échapper à ce double écueil , non pas , veuillez le remarquer, parce qu'il lui était ordonné de correspondre avec toutes les sociétés savantes du monde , car de telles prescriptions sont souvent une lettre morte; mais, par les conséquences nécessaires de la disposition dont je vais donner lecture :
« L'Institut national nommera , tous les ans, sbc de ses membres, qui voyageront aux frais de l'État, soit ensemble, soit séparément, pour faire des recherches sur les diverses branches des connaissances humaines. »
Les progrès de la première de toutes les sciences d'application, les progrès de l'agriculture étaient confiés, avec la même perspicacité, à la sollicitude du nouveau corps académique : c L'Institut national, disait la loi organique (titre v, article 1") , nommera tous les ans, au concours, vingt-cinq citoyens qui seront chargés de
voyager et de faire des observations relatives à Tagriculture, tant dans les départements de la République que dans les pays étrangers. »
L'abrogation de cette disposition importante n*a sans doute point diminué le nombre d'inspecteurs nomades que le trésor public devait défrayer ; mais j'hésiterais à dire : la suppression du concours et du contrôle de l'Institut n'a pas empêché le vrai mérite de triompher de l'intrigue, et la mission de comparer les divers modes de culture n'est jamais échue en partage à des agronomes dont la science avait été puisée tout entière dans les Géor' giques de Virgile.
Une autorité qui répudiait avec tant de résolution les privilèges du bon plaisir, qui, substituant le concours à l'arbitraire, se plaçait elle-même dans l'impossibilité de faire des actes de favoritisme, et de se créer ainsi des clients dévoués , devait ne prendre nul souci des limites dans lesquelles l'Institut exercerait son influence. Loin de resserrer la sphère de cette action féconde, on s'était au contraire attaché à l'étendre ; témoin cet article de la loi :
c Lorsqu'il aura paru un ouvrage important dans les sciences, les lettres, les arts, l'Institut pourra proposer au corps législatif de décerner à l'auteur une récompense nationale. >
Voilà, Messieurs, quelques-unes des dispositions actuellement abrogées que Lal^anal, Daunou et Monge avaient fait insérer dans les premiers règlements de l'Institut. Vous le voyez, je puis accepter sans crainte la part, quelle qu'elle puisse être, qu'on voudra attri-
buer à notre illustre confrère dans la création de cette Académie nationale jusque-là sans modèle.
Je n'ignore pas que la critique s'est exercée sur plusieurs dispositions de nos plus anciens règlements, que, par exemple , elle a vivement attaqué celle-ci :
€ Aucun membre ne peut appartenir à deux classes différentes. »
J'avouerai même très -volontiers qu'en voyant aujourd'hui les académies opérer une sorte de recrutement réciproque et se fondre les unes dans les autres, beaucoup de personnes ont dû croire consciencieusement que l'article dont je viens de donner lecture n'était pas commandé par l'intérêt des sciences et dœ lettres.
Au reste, quel que puisse être, sur le cumul des titres ou, si l'on veut, des fonctions académiques, le jugement définitif du public , les motifs qui le firent proscrire en 1794 planeront au-dessus des interprétations malveillantes, et la mémoire des fondateurs de l'Institut n'en souflnra pas. Lorsque Lakanal, Daunou et Monge, stipulant pour une égalité absolue entre tous les membres de notre institution nationale, portaient le scrupule jusqu'à s'occuper des esprits qui auraient pu trouver dans le nombre de leurs diplômes un droit de préséance , ils satisfaisaient au premier besoin des corporations académiques. Lorsque nos trois confrères déclaraient dans la loi, du moins implicitement, qu'à toute époque le cadre de rinstitut pourrait être très-dignement rempli, sans qu'il fût jamais nécessaire de remplacer des littérateurs par des géomètres et des géomètres par des littérateurs, etc.,
ils rendaient à la puissance intellectuelle de la France un hommage mérité, et dont les hommes voués à des études sérieuses doivent se montrer reconnaissants.
Monge fit partie du premier noyau de l'Institut, je veux dire des quarante-huit membres désignés par Tautorité, qui ensuite nommèrent au scrutin quatre-vingtseize savants, historiens, philosophes, érudits et artistes, pour compléter les trois classes, les trois académies dont le corps était composé. On avait compris que Télection , même dans une première institution , est Tunique mode valable de créer des académiciens.
C'est ainsi, Messieurs, que dès sa naissance l'Institut prit dans le pays la position la plus élevée. Voulez-vous savoir le prix qu'on attachait alors à l'honneur de vous appartenir, lisez la première ligne, toujours la même» d'une multitude de proclamations célèbres, datées de Toulon, de Malte, d'Alexandrie, du Caire, etc; la voici textuellement : t Bonaparte, membre de l'Institut national et général en chef. » Je croirais vous faire injure en ajoutant un seul mot de commentaire à la citation.