‹ Œuvres de François AragoChapitre 4 sur 68 · COMPOSITIONS POÉTIQUES D'AMPÈRE · texte numérisé non relu

COMPOSITIONS POÉTIQUES D'AMPÈRE

Ampère avait composé, pendant sa première jeunesse , une tragédie sur la mort d'Annibal, dans laquelle on remarquait de très-bons vers et les plus nobles sentiments. J'ajouterai que, pendant son séjour dans le cheflieu du département de l'Ain , les sciences n'absorbaient pas tellement toutes les pensées d'Ampère, qu'il ne trouvât le temps de cultiver les lettres et même la poésie

30 AMPÈRB.

légère. Témoin une épître que notre savant confrère »

M. Isidore Geoffroy, m'a tout récemment apportée de

Bourg, dont il fut donné lecture, le 26 germinal an xi,

à la Société d'Émulation de l'Ain, et qui commence

ainsi :

Vous voulez donc, belle Emilie, Que de Gresset ou d'Hamilton Dérobant le léger crayon, J'aille chercher dans ma folie, Sur les rosiers de l'Hélicon, S'il reste encor quelque bouton De tant de fleurs qu'ils ont cueillies : Souvent mes tendres rêveries, etc.

Je ne sais si la belle Emilie n'était pas un de ces êtres imaginaires sur lesquels les poètes jettent à pleines mains toutes les perfections qu'ils ont rêvées ; mais aucun des amis d'Ampère n'ignore que la femme éminemment belle, bonne et distinguée qui unit sa destinée à la sienne, avait^ elle aussi , excité sa muse ; plusieurs se rappelleront une pièce dont le début surtout a été remarqué :

Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries, Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas; Que j'aime à répéter aux nymphes attendries, Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas.

Les voilà ces jasmins dont je t'avais parée;

Ce bouquet de troène a touché tes cheveux, etc.

Certain mathématicien commit , un jour, la faute de mettre le public dans la confidence de quelques vers, bien mesurés, bien rimes, et qui n'en étaient pas meilleurs pour cela. Une dame d'esprit, qui les entendait lire, s'écria qu'à l'exemple de M. Jourdain, l'au-

AMPÈHE. 31

tear de ces vers faisait de la prose sans le savoir. Bien des auteurs qu'on a qualifiés du titre de poètes, sont tombés dans le même défaut sans avoir passé par la géométrie^ 11 n'est donc pas à craindre qu'une piquante saillie fasse revivre la thèse tant rebattue de la prétendue inflaence desséchante des études scientifiques : les noms de Platon, de Lucrèce, de Descartes, de Pascal, de Haller, de Voltaire, de Jean-Jacques, ont déjà largement répondu. L*épître d'Ampère, dont je viens de citer quelques vers, pourrait, en tout cas, et sans trop de désavantage, figurer dans le débat , s'il se renouvelait.

Peut-être trouverez-vous. Messieurs, et non sans quelques motifs, que j'ai bien longuement insisté sur les œuvres poétiques d'Ampère; je rappellerai, toutefois, que le grand géomètre Huygens adressa, jadis, à la cél^re Ninon de l'Endos, quatre vers, pas davantage, que les littérateurs ont reproduits avec une affectation très-peu charitable. La règle du talion nous eût autorisé à placer, en regard du malencontreux quatrain, les erreurs scientifiques de divers poètes. Boileau lui-même, si nous l'avions jugé utile , aurait figiu^é dans notre polémique, par ces deux vers de sa satire des femmes, où vraiment il se montre disciple bien arriéré de la savante Uranie :

Que Tastrolabe en main, une autre aille chercher, Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe.

L'excellent abbé Delille n'eût guère semblé plus orthodoxe, dans le passage de son discours de réception , où il attribue aux productions équatoriales, de plus vives cou-

2t AMPÈRE.

leurs, plus de parfum et d'activité, /}arce que le soleil les chauffe de plus pris.

Cette statistique singulière se serait élevée, ou, si on Taime mieux, abaissée par degrés, jusqu*à ce vers d'un homme qui, assurément, n'avait jamais doublé ie cap Hom , ni même lu les voyages de Cook ; jusqu'à ce vers après lequel il eût fallu tirer Téchelle :

Que du pôle glacé jusqu'au pôle brûlant I

Mais j'ai cru. Messieurs, que, dans cette enceinte, au lieu de chercher quels poètes n'étaient pas savants, il serait mieux de citer des savants qui ont été quelque peu poètes.

AMPÈRE EST APPELÉ A PARIS, OD IL DETIENT RÉPiTITEUR ET ENSUITE PROFESSEUR dUnALTSE A L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.

Lalande et M. Delambre avaient été charmés du travail analytique du jeune professeur de Bourg, sur le calcul des probabilités; ils l'appelèrent à Paris, et lui firent confier la place de répétiteur à l'École Polytechnique, fonctions dont Ampère s'acquitta avec distinction, mais non sans rencontrer des difficultés qui tenaient, pour la plupart, à l'isolement dans lequel il avait vécu jusque-là. Mal conseillé par des amis peu au courant des choses d'ici-bas. Ampère se présenta, dans l'amphithéâtre d'une école presque militaire, en habit noir à la française, œuvre malheureuse d'un des moins habiles tailleurs de la capitale; et pendant plusieurs semaines, le malencontreux habit empêcha plus de cent jeunes gens de prêter

AMPÈHB. n

attention aux trésors de science qui se déroulent devant eax«

Le répétiteur craint que les caractères tracés sur le tableau noir ne soient peu visibles pour ses auditeurs les plus éloignés? Il croit devoir les consulter, ce qgi semble bien naturel. Eh bien , à la suite du colloque ainsi établi avec des jeunes gens réunis en grand nombre , plusieurs d'entre eux eurent Tespièglerie, en argumentant toujours de la prétendue faiblesse de leur vue, d'amener par degrés le bienveillant professeur à des caractères d'une telle grosseur, que le plus vaste tableau, loin de suffire à des calculs compliqués, n'aurait pas contenu seulement cinq chiffres.

Tout entier enfin aux développements d'une théorie difficile, il lui arriva, dans le feu de la démonstration, de prendre le torchon saupoudré de craie pour son mouchoir. Le récit, grossi, amplifié , de cette méprise, asst^ rément bien innocente, se transmit de promotion en promotion; et quand Ampère paraissait pour la première fois devant une d'elles, ce n'était plus le savant analyste qu'elle cherchait de préférence : elle guettait plutôt le moment où il l'égaierait par la distraction , dès longtemps IHt)mise, et dont elle était très-peu disposée à le tenir quitte.

Vous connaissez maintenant. Messieurs, tes écueils contre lesquels le savoir, le zèle de l'excellent professeur Ampère allèrent souvent se briser.

IL— -n.

U AMPERE,

PSYCHOLOGIE, MÉTAPHTSIQUJB ; PASSION D^AHPÈRE POCR CES SCIENCES.

A la fois géomètre et métaphysicien , Ampère , dès son arrivée à Paris, vécut dans deux sociétés distinctes. Elles avaient pour unique trait de ressemblance la célébrité de leurs membres. D'un côté se trouvaient la première classe de Tancien Institut, les professeurs et les examinateurs de r École polytechnique, les professeurs du collège de France; de l'autre, Cabanis, Destutt de Tracy, Maine de Biran, Degérando, etc.

Ici , on essayait de sonder, d'analyser les mystères de rintelligence; là, cette intelligence, telle que la nature nous la départit, telle que l'éducation la perfectionne et retend , créait chaque jour de nouveaux prodiges. Les psycbologistes cherchaient de quelle manière on invente; les géomètres, les chimistes, les physiciens inventaienU Sans trop s'occuper , eux , du comment cela se faisait, ils découvraient , soit les formes analytiques où sont actuellement renfermées les lois des mouvements des astres, soit les règles subtiles des actions moléculaires , lesquelles, tout en nous mettant sur la voie des causes d'un grand nombre de phénomènes naturels, éclairaient les procédés des arts, développaient la richesse nationale. Ils saisissaient, enfin, les nouvelles propriétés de la lumière, de l'électricité, du magnétisme, qui ont jeté tant d'éclat sur les premières années de ce sciècle. Ballottée entre ces deux écoles , si l'expression m'est permise, l'ardente imagination d'Ampère subissait journellement d'assez rudes

épreuves. Je ne pourrais pas dire avec certitude sous quel a^ct les sciences exactes étaient alors envisagées par les métaphysiciens; mais je sais que les géomètres, les chimistes accordaient peu d'estime aux recherches purement psychologiques. Ce tort, car je suis fort disposé à croire que tort il y avait, sera quelque peu amoindri aux yeux de ceux qui voudront bien considérer, qu*en métaphysique , tout se lie, tout se tient, tout s'enchaîne comme les mailles du tissu le plus délicat; en telle sorte qu'un principe ne saurait être détaché de l'ensemble de définitions, d'observations et d'hypothèses dont il découle, sans perdre beaucoup de son importance apparente et surtout de sa clarté. Lorsque Ampère , encore vivement ému des entretiens qu'il venait d'avoir avec les psychologistes, allait étourdiment, je veux dire sans préparation , jeter Yémesttëse^ par exemple, au milieu d'une réunion de géomètres, de physiciens ou de naturalistes; lorsqu'en cédant à son enthousiasme, il soutenait qu'un mot obscur, ou du moins incompris, renfermait la plus belle découverte du siècle , n'était-il pas naturel qu'il rencontrât des incrédules? Tout aurait été même dans l'ordre, si l'extrême bonté de notre confrère n'avait autorisé les incrédules moqueurs à usurper la place des incrédules sérieux.

Je trouve dans la correspondance manuscrite dont M. Bredin, de Lyon, a bien voulu me donner communication, qu'Ampère rêvait à Paris la publication d'un livre qu'il voulait intituler : Introduction à la philosophie.

Le fameux anathème de Napoléon contre l'idéologie ne l'avait pas découragé ; il lui semblait devoir plutôt contribuer à propager ce genre d'études qu'à le res-

36 ÀMPËRE.

treîndre. Notre confrère élaborait alors sa Théorie des relations j sa Théorie de V existence; des Connaissances subjectives j des Connaissances objectives^ et de la moralité absolue.

Il se jugeait lui-môme incapable d'éclairer d'une manière suffisante des sujets si difficiles, s'il ne trouvait pas l'occasion de les soumettre à de vives discussions verbales. Malheureusement, cette occasion tant désirée lui manquait à Paris : Maine de Biran était retourné à Bergerac, et, dans le reste des habitants de l'immense capitale, pas un ne paraissait alors prendre intérêt, sous le point de vue métaphysique, au subjectif, à l'objectif et à la moralité absolue. Ampère tourna alors ses vues du côté de ses amis d'enfance, et résolut de retourner momentanément à Lyon. Les conditions du voyage avaient été strictement formulées : certitude complète d'au moins quatre apris-^dtnés par semaine , consacrés à des débats sur l'idéologie; promesse formelle qu'on lirait, qu'on examinerait chaque jour , du point de vue de la rédaction et de la clarté, les pages que chaque jour aurait vues naître. Quoique je n'aie pas sous les yeux le texte des réponses que reçut Ampère, j'ai tout lieu de croire qu'elles furent loin de le satisfaire, t Combien est admirable la science de la psychologie 1 écrivait-il à M. Bredin, et, pour mon malheur ^ tu ne V aimes plus. — // fautj disait-il ailleurs, pour me priver de toute consolation sur la terre, que nous ne puissions plus sympathiser en matière de

métaphysique Sur la seule chose qui m'intéresse, tu

ne penses plus comme moi C'est un vide affreux dans

mon âme. •

I.,es amis de Lyon avaient trouvé la psychologie d'Ampère un peu sèche et minutieuse. Ils rengageaient à revenir aux sci^ces exactes. Notre confrère leur répondait sur un ton lyrique : « Gomment quitter un pays plein de fleurs et d'eaux vives; conmient quitter des ruisseaux, des bocages , pour les déserts brûlés par les rayons de ce soleil mathématique, qui, répandant sur les Qbjets la plus vive lumière, les flétrit, les dessèche jusqu'à la racine !.... Comme il vaut mieux errer sous des ombrages mobiles, que de marcher le long d'une route droite où l'œil embrasse tout y ou rien ne semble fuir pour nous exciter à le poursuivre I »

Il était de mon devoir de chercher les frais bocages qu'Ampère avait aperçus, et d'essayer de vous y faire pénétrer; mais hélas I habitué par vos conseils, par vos exemples, à priser surtout, en matière de sciences, les routes droites et complètement éclairées, mes yeux éblouis ne trouveraient qu'une obscurité profcMide, là où notre ingénieux ami, aux regards perçants, avait le privilège de voir de fratehes demi-teintes. Privé du guide , du fil d'Ariane que j'ai vainement cherché dans les manuscrits d'Ampère, je craindrais , je l'avoue, d'être conduit, conmie jadis Voltaire, à placer à la fin de chaque proposition de métaphysique, les deux mêmes lettres (N L), que traçaient les poinçons des magistrats romains, quand les causes leur paraissaient encore trop obscures pour donner lieu à des jugements motivés. Des non Itquel (des ce n'est pas clair) trop souvent répétés, malgré leur sincérité entière, auraient eu, peut-être, un air de fausse modestie que je devais éviter à tout prix.

Blâmerait-on, au surplus, mon extrême défiance? Il ne serait pas difficile de la justifier, en montrant seulement le superbe mépris que chaque école psychologique déverse sur l'école rivale, et cela par Torganede ses plus éloquents propagateurs.

Voyez ce que je lis dans les leçons d'un des maîtres les plus renommés (Laromiguière) : t Qu'est-ce donc qu'une science qui n'a ni principes arrêtés ni méthode constante, qui change de nature et de forme au gré de tous ceux qui la professent? Qu'est-ce qu'une science qui n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était hier, qui tour à tour vante comme son oracle Platon, Aristote, Descartes, Locke, Leibnitz , et tant d'autres dont les doctrines et les méthodes semblent n'avoir rien de commun? Pour tout dire, qu'est-ce qu'une science dont on a mis en question , non pas l'existence, mais la possibilité? »

Ampère, lui-même, ne commandait-il pas d'avance toute ma réserve , quand il s'écriait : t Ceux-là ont dit une chose admirable de justesse et de vérité qui, voulant comparer les vrais métaphysiciens des écoles de Kant et de Schelling aux partisans de l'école écossaise, aux adeptes de Reid et de Dugald-Stewart, ont fait la proportion suivante : « Ces derniers sont aux premiers, ce que les bons t cuisiniers sont aux chimistes. »

L'avenir et des juges plus compétents marqueront donc la place d'Ampère parmi les psychologistes. Toutefois, je puis dire dès ce moment, que la plus étonnante pénétration , que la rare faculté de saisir, au milieu de minutieux détails, d'immenses généralisations; que le génie, enfin, paraît distinguer tout aussi bien les pecherches métaphy-

siques de notre ami, que les brillants travaux de physique mathématique qui fonnent aujourd'hui la partie la plus solide, ou, si Ton veut, la plus reconnue, la plus incontestée de sa renommée scientifique. Autant que le sujet pouvait le comporter, Ampère se rapprochait de la voie expérimentale. Ce n'est certainement pas de sa bouche que sortirent jamais ces incroyables paroles attribuées à un psychologiste : t Je te méprise comme un fait! •

Les faits, il en tenait le p\m grand compte. C'est à les enserrer dans les théories qu'il appliquait surtout une merveilleuse fécondité. Quand, par extraordinaire,' ses efforts restaient infructueux, les théories étaient immédiatement changées ou abandonnées. Dans mon auditoire, il est probablement des personnes à qui ces paroles rappelleront, et les premières idées de notre confrère sur Yinstinct des animaux, et la manière dont il les modifia. Les circonstances de ce changement subit me semblent mériter d'être conservées.

Parmi les questions de métaphysique les plus débattues, on peut placer au premier rang celle de savoir si les anhnaux jouissent d'une certaine puissance de raisonnement, ou s'ils sont, au contraire, toujours et uniquement dirigés par un mobile qu'on a appelé Yinstinct. La question sera peut-être mieux comprise en la posant en ces termes : Faut-il, avec Aristote, n'accorder aux bêtes que la sensibilité, que la mémoire? Est-il vrai qu'elle soient privées de la faculté de comparer leurs actes, d'en tirer des conséquences?

Ampère, sur ce point, s'étant montré péripatéticien

iO AMPÈRE.

décidé devant plusieurs de ses amis, un d'eux lui raconta, à titre d'objection, l'anecdote suivante :

< Surpris, la nuit, non loin de Montpellier, par un orage violent, je me réfugiai dans l'auberge du premier village qui se trouva sur ma route. La mort d'un maigre poulet fut la conséquence immédiate de cette visite inattendue. La cuisinière mit l'animal décharné à la broche» et, incontinent, chercha à saisir un chien basset, lequel, introduit dans certain tambour de bois d'assez grandes dimensions, situé soos le noiinteau de la cheminée, devait faire l'office de la c(»nbinaison de poids, de ressorts et de roiies dentées, qu'on trouve aujourd'hui dans la plus humble cuisine, mais qui alors était, au midi de la France, une véritable rareté. Le basset refusa obstinément le rôle qu'on lui réservait : il ne céda pas plus aux caresses qu'aux menaces et aux coups. Tant de ténacité, de résolution, de courage, attirèrent mon attention, et je demandai si le pauvre chien en était à son début — Pauvre chien 1 me répondit-on avec dépit et brusquerie; si vous le plaignez, ma foi, il ne le mérite guère, car chaque jour ces scènes se renouvellent Savez-vous pourquoi ce 6eaii monsieur ne veut pas maintenant tourner la broche? c'est qu*î1 a décidé, dans sa tête, que lui et son camarade doivent se partager la besogne du rôtissage par parties précisément égales; c'est, je me le rappelle, qu'il a effectif vemmt travaillé le dernier; c'est qu'il trouve, dès lors, que ce n'est pas en ce moment son tour!

« Il y avait pour moi tout un monde dans les mots : ce n'est po^ en ce moment son tour! A ma prière, un valet d'écurie alla dans la rue chercher le second chien. Celui-ci

AMPERE. 41

montra une docilité exemplaire; le tambour rotatif le reçut, et il aurait bientôt conduit l'opération à son terme, si, voulant compléter Texpérience, je ne l'avais fait ôter après un certain temps, pour soumettre à une nouvelle épreuve le chien récalcitrant. Le chien récalcitrant, dont le tour était alors venu, obéit au premier signe de la cuiânière, entra sans difficulté dans le toume-broche ru^ tique ^ et y fonctionna comme l'écureuil dans sa cage.

t Ne résulte-t-il pas de là, mon cher Ampère, que des chiens peuvent avoir le sentiment du juste et de l'injuste, se faire une sorte de charte et endurer des souffrances corporelles plutôt que de la laisser violer? •

Les traits d'Ampère exprimaient vivement l'intérêt qu'il prenait à ce récit; on devait croire qu'il allait s'écrier comme Lactance : • Excepté en matière de religion, les bêtes participent à tous les avantages de l'espèce humaine! i Cependant notre confrère ne poussa pas les choses aussi loin que le Cicéron chrétien. En modi* fiant ses anciennes opinions sur l'instinct, il admit seulement que les êtres animés offrent dans leur ensemble tous les d^rés possibles de l'intelligence, depuis son absence à peu près complète, jusqu'à celle dont les confidents du Très-Haut j suivant l'expression de Voltaire, doivent être jaUnuœ.

Je ne quitterai pas ce sujet avant d'avoir montré, par un nouvel 'exemple, combien Ampère, malgré l'extrême vivacité qu'il apportait dans les discussions, était, au fond, loyal, tolérant, à l'abri des passions haineuses que les idées préconçues et l' amour-propre amèntHit ordinairement à leur suite.

Dans des notes manuscrites d'un professeur de Lyon (M. Bredin) avec lequel Ampère étudiait la doctrine métaphysique de l'absolu y je trouve textuellement ces paroles : Des disctissions irès-animées s'élevaient journellement entre nous : elles furent Vorigine de la sainte et indissoluble amitié qui nous a constamment unis.

Un auteur de romans croirait aujourd'hui blesser la vraisemblance, s'il plaçait l'amitié au nombre des conséquences possibles d'une vive discussion. Il ne se permettrait de pareilles hardiesses qu'en transportant ses personnages dans le pays de la Fable.

TRAVAUX MATHÉMATIQUES D^AHPÈRE.

Un homme tel qu'Ampère met l'amour-propre de son biographe à de fréquentes épreuves. Il m'a fallu tout à l'heure reculer devant des recherches psychologiques dont l'importance et la profondeur, j'en ai fait l'aveu sincère, m'eussent certainement échappé ; et voilà que déjà je suis forcé de reconnaître qu'une analyse intelligible et en langage vulgaire des travaux de notre confrère sur les mathématiques pures est au-dessus de mes forces. Toutefois, comme dans ces travaux figurent les Mémoires qui, après la mort de Lagrange, en 1813, ouvrirent à notre ami les portes de l'Académie, ils doivent être mentionnés ici, ne fût-ce que par leurs titres.

L'esprit aventureux d'Ampère se porta toujours avec prédilection vers les questions que les efforts infructueux de vingt siècles ont réputées insolubles ; il ne se plaisait, si l'expression m'est permise, qu'entouré des précipices

de la science. Aussi, je Tavouerai, je n'étais pas médiocrement étonné de ne le trouver nulle part aux prises avec la quadrature du cercle. Cette inexplicable lacune dans la jeunesse de notre confrère vient d'être remplie. Une note manuscrite de M. le secrétaire de l'Académie de Lyon m'apprend que le 8 juillet 1788, Ampère, âgé alors de treize ans, adressa à ce corps savant un travail relatif au célèbre problème dont je viens de faire mention. Plus tard, mais cependant dans la même année, il soumit à l'examen de ses compatriotes un Mémoire analogue intitulé : De la rectification d'un arc quelconque de cercle plus petit que la demi-circonférence. Ces deux Mémoires ne nous sont pas parvenus. S'il faut en croire la note manuscrite qui m'a été remise , le jeune Ampère non-seulement ne jugeait pas le problème insoluble, mais il se flattait de l'avoir à peu près résolu.

Des scrupules que j'honore, sans avoir pu les partager, me demandaient le sacrifice de cette anecdote. Le sacrifice eût été assurément bien léger, et, toutefois, je n'ai pas cru devoir le faire. Les faiblesses scientifiques des hommes supérieurs sont une source d'enseignement tout aussi utile, tout aussi profitable, que leurs succès, et le biographe n'a pas le droit de les couvrir d'un voile. Estril d'ailleurs bien certain qu'il y eût ici quelque chose à excuser, à dissimuler; qu'un géomètre puisse avoir à rougir des efforts qu'il a tentés, dans son enfance ou même dans l'âge mûr, pour carrer géométriquement le cercle? Pour soutenir une semblable thèse, il faudrait ne pas se rappeler que l'antiquité nous présente, comme fort occupés de ce célèbre problème, Anaxagore, Meton,

Hippocrate de Chio^ Archimède , Apollonius ; qu'à ces grands noms, les modernes peuvent ajouter ceux de Snellius, de Huygens, de Gregory, de Wallis, de Newton; enfin que, parmi les personnages dont la quadrature du cercle a mis la sagacité en défaut, je veux dire qu'elle a entraînés dans des erreurs manifestes, il en est plusieurs qui, sous d'autres rapports, ont rendu aux sciences des services réels : par exemple, J.-B. Porta, l'inventeur de la chambre obscure; le Père Grégoire de Saint- Vincent, jésuite, à qui l'on doit la découverte des propriétés remarquables des espaces hyperboliques terminés aux asymptotes; Longomontanus, l'astronome, etc., etc.

Si l'on s'est préoccupé de l'idée que, pour justifier leurs elTorts, les quadrateurs citeront désormais avec quelque avantage les tentatives d'un enfant de treize ans, je répondrai sans hésiter, car mes fonctions académiques m'ont mis souvent en rapports directs et personnels avec la secte, que les autorités ne sont absolument rien à ses yeux; qu'elle s'est depuis longtemps radicalement séparée de tout ce qui porte ou a porté le titre de géomètre; qu'Euclide lui-même, dans ses principaux théorèmes, dans celui du carré de l'hypoténuse par exemple , leur paraît fort sujet à caution.

Si une manie, j'ai presque dit si une fureur, qui se manifeste surtout au printemps, comme l'expérience l'a prouvé , pouvait jamais être justiciable de la logique, il faudrait, pour la combattre avec succès, distinguer plus soigneusement qu'on ne l'a fait jusqu'ici, les aspects divers sous lesquels le problème de la quadrature du cercle doit être envisagé. Un exemple de guérison, dont

faî été moi-même témoin, me donnerait quelque confiance dans ce mode de traitement.

Le premier en date de tous les Mémoires mathématiques d'Ampère imprimés depuis son arrivée à Paris, est relatif à une question de géométrie élémentaire. Ce Mémoire, présenté à l'Académie de Lyon en 1801, parut dans le cahier de la Correspondance de l'École polytechnique du mois de juillet 1806. Il suffira de quelques mots pour caractériser le but qu'Ampère se proposait.

Il y a dans la géométrie élémentaire une proposition tellement évidente, qu'on peut à bon droit la regarder comme un axiome. En voici l'énoncé :

Si deux lignes situées dans le même plan sont parallèles; en d'autres tenues, si, prolongées indéfiniment, elles ne doivent jamais se rencontrer, une troisième ligne formant un angle avec la première des deux parallèles, et partant d'un de ses points, ira nécessairement couper la seconde.

Personne assurément n'élèvera de doute sur ce théorème; cependant tous les efforts des plus célèbres géomètres, des Euclide, des Lagrange, des Legendre, etc.» pom* ajouter à son évidence naturelle par voie de démonstration proprement dite, ont été infructueux.

La géométrie des corps solides avait offert, jusqu'à ces derniers temps, une proposition dont la vérité était tout aussi manifeste, et que, néanmoins, on ne savait pas démontrer : je veux parler de l'égalité de volume des polyèdres symétriques.

Beux polyèdres obliques ont une même base située sur un plan horizontal ; mais l'un est tout entier au-dessus de

46 AMPERE.

ce plan, l'autre tout entier au-dessous. Leurs faces sont semblables et de même longueur; en outre, elles se correspondent exactement quant aux inclinaisons rapportées à la base commune. Pour dire la même chose en moins de mots, Tun des deux polyèdres étant considéré comme un objet, l'autre serait son image réfléchie sur le plan de la base commune, si ce plan était un miroir.

Le Mémoire d'Ampère a pour but de démontrer l'égalité de ces deux polyèdres, et l'on peut affirmer que ce point de la science géométrique ne laisse plus rien à désirer.

En 1803, M. Ampère adressait à l'Institut un travail très-élégant, qui n'a vu le jour que beaucoup plus tard (en 1808), intitulé : Mémoire sur les avantages qu'on peut retirer f dans la théorie dss courbes ^ de la considération des paraboles osculatrices.

Nous trouvons un Mémoire d'Ampère, à la date du 26 floréal an n. Il a été imprimé dans le tome r' du recueil des savants étrangers de l'Académie des sciences. Voici son titre : Recherches sur l'application des formules générales du calcul des variations aua> problèmes de ta mécanique.

Les formules générales de l'équilibre, données par rimmmortel auteur de la Mécanique analytique, ont une forme analogue à celle des équations que le calcul des variations fournit pour la détermination des maœima et des minima des formules intégrales. Ampère crut que cette similitude de forme, déjà remarquée par Lagrange, lui donnerait les moyens d'éviter, dans la solution des questions de statique, les fastidieuses intégrations par parties. L'analogie ne se trouva pas aussi complète qu'on

AMPËRE. 47

avait pu le croire au premier aperçu. Les formules ordinaires ont besoin d'être transformées quand on veut les employer à la solution de problèmes de mécanique. Ampère donne ces transformations, et les applique à l'ancien problème de la chaînette.

Ce problème, qui consistait à déterminer la courbe que forme une chaîne uniformément pesante et inextensible, quand on rattache à deux points fixes, est célèbre à plus d'un titre. Galilée chercha inutilement à le résoudre. Sa conjecture que la courbe cherchée pouvait être une parabole se trouva fausse, malgré tous les paralogismes que les Pères Pardies et de Lanis accumulèrent pour en prouver l'exactitude au singulier adversaire qui leur opposait des épreuves mécaniques. En 1691 , Jacques BernouUi jeta de nouveau ce même problème dans le monde scientifique, sous forme de défi. Trois géomètres seulement eurent la force de relever le gant : Leibnitz, Huygens et Jean BernouUi, qui dès cette fois^ pour le dire en passant, laissa poindre les premières traces de sa jalousie contre son maître, son bienfaiteur et son frère, montrant ainsi que l'amour de la gloire peut devenir la plus intraitable, la plus injuste, la plus aveugle des passions. Les quatre illustres géomètres ne se contentèrent pas de donner la véritable équation différentielle de la courbe, ils signalèrent encore les conséquences qui s'en déduisent. Tout autorisait donc à croire que le sujet était épuisé ; mais on se trompait. Le Mémofre d'Ampère renferme, en effet, des propriétés nouvelles et très-remarquables de la chaînette et de sa développante. Ce n'est pas un faible mérite. Messieurs, de découvrir des lacunes dans un sujet

48 AMFfeRB.

exploré par les Leibnîtz, les Huygens et les BemouUu Ajoutons que l'analyse de notre confrère réunit Télégance à la simplicité*

Ampère donna en outre une nouvelle démonstration du théorème de Taylor, et calcula Texpr^sion finie des termes qu'on néglige lorsqu'on arrête la série à un terme quelconque.

Chargé de l'enseignement mathématique à l'Ecole polytechnique, Ampère ne pouvait manquer de chercher une démonstration du principe des vitesses virtuelles, dégagé de la considération des infiniment petits. Tel est l'objet d'un Mémoire qui fut imprimé en 1806, dans le là* cahier du Journal de l'École.

Pendant sa candidature à la place que la mort de Lagrange, arrivée en 1813, avait laissée vacante, Ampère présenta à l'Académie, d'abord : Des considérations générales sur les intégrales des équations auœ différences partielles; et ensuite : Une application de ces considérar^ tions à Vintégration des équations différentielles du pre^ mier et du deuxième ordre. Ces deux Mémoires offraient la preuve très-surabondante que l'analyse, dans ^ei^ qu'elle offre de plus difficile, lui était très-familière.

Nommé académicien. Ampère ne devint pas inactif : il s'occupa des applications de l'analyse aux sciences physiques. Parmi ses productions, nous citerons :

l"" La démonstration de la loi de Mariotie, lue à l'Académie le 21 janvier 1814 ;

^ La démonstration d'un théorème nouveau ^ d'où l'on peut déduire toutes les lois de la réfraction ordinaire et extraordinaire^ lue à l'Académie le 27 mars 1815;

AMFÈRB. i9

9* Un Mémoire êur la détermination de la surface courbe des ondes lumineuses dans un milieu dont rélmti* cité est différente suivant les trois dimensions^ lu à TAcadémie des sciences le 26 août 1828.

TRAYÀUX D^ÀMPiRE SUR LA SCURCE ÉLEGTRO-DTIf AHIQUE.

Dans les travaux d* Ampère, il en est un qui prime tous les autres, il constitue à lui seul une belle science; 80D nom, V électro-dynamisme^ est à jamais inséparable de celui d'Ampère. Au lieu de porter successivement vos pensées sur vingt sujets divers, permettez que je les concentre quelques moments sur la vaste , sur la féconde conception de notre ami; heureux û j'arrive à la dégager de tout ce qu'elle a paru offrir jusqu'ici d'obscur, d'équivoque, et à marquer ainsi le rang élevé qui lui appartiendra, parmi les plus beaux titres de notre époque à la reconnaissance de la postérité.

Au milieu des progrès rapides, importants, que faisaient tant de sciences anciennes et modernes, celle qui traite du magnétisme restait à peu près stationnaire. On sait depuis six siècles au moins , que les barres de fer , et surtout d'acier, convenablement préparées, se dirigent vers le nord. Cette curieuse propriété nous a donné les deux Amériques, la Nouvelle HoUande, les jQombreu^K archipels et les centaines d'îles isolées de l'Océanie, etc. ; c'est à elle que dans les temps sombres ou de brouillard, recourent, pour se diriger, les capitaines des mille et mille navires dont toutes les mers du monde sont sillonnées de jour et de nuit : aucune vérité de physique n'a eu IL— IL A

60 AMPÈRB.

des conséquences aussi colossales. Cependant, jusquMci, on n*avait rien découvert touchant la nature de la modification intime qu'éprouve une lame d'acier neutre pendant les opérations mystérieuses , j'ai presque dit cabalistiques, à l'aide desquelles on la transforme en aimant

L'ensemble des phénomènes du magnétisme, les affaiblissements, les destructions, les renversements de polarité des aiguilles de boussole, occasionnés à bord de quelques navires par de violents coups de foudre , semblaient établir des liaisons intimes entre le magnétisme et l'électricité. Toutefois , les travaux ad hoc entrepris à la demande de plusieurs académies, pour développer et fortifier cette analogie , avaient si peu conduit à des résuU tats décisifs, que nous lisons dans un programme d'Ampère, imprimé à la date de 1802 :

c Le professeur démontrera que les phénomènes électriques et magnétiques sont dus à deux fluides différents^ et qui agissent indépendamment l'un de Tautrel »

Les choses en étaient à ce point, lorsqu'en 1819, le physicien danois CErsted annonça au monde savant un fait immense par lui-même, et surtout par les conséquences qu'on en a déduites; un fait dont le souvenir se transmettra d'âge en âge, tant que les sciences seront en honneur parmi les hommes. Essayons de donner une idée nette et précise de cette découverte capitale.

La pile de Yolta est terminée à ses extrémités, ou, si l'on veut, à ses deux pâles, puisque l'expression est convenue, par deux métaux dissemblables. Supposons, pour fixer les idées, que les éléments de cet admirable appareil soient du cuivre et du zinc : si le cuivre est

i run des pôles, le zinc sera inévitablement au pôle opposé.

La pile, sauf quelques traces de tension, est, ou du moins semble complètement inerte , tant qu'en dehors des plaques qui la composent ses pôles ne sont pas mis en communication à Taide d'une substance très-conductrice de l'électricité. Ordinairement, on se sert d'un fil métallique pour unir les deux pôles de la pile , ou , ce qui revient au même, pour mettre l'instrument en action. Ce fil prend alors le nom de fil conjonciif.

Le fil conjonctif, le fil aboutissant aux deux pôles, est traversé dans toute sa longueur par un courant (Télectri' cité qui circule $an$ cesse le long du circuit fermé résultant de la réunion de ce fil et de la pile. Si la pile est très-forte, le courant l'est également.

Les physiciens savaient depuis longtemps imbiber un fil métallique isolé d'une forte quantité d'électricité en repos, d'électricité de tension, comme on dit dans les traités de physique; ils savaient aussi faire traverser les fils métalliques, non isolés, par de tris-grandes quantités iélectricité; mais alors le passage était inévitablement brusque, instantané. Le premier moyen de réunir, en ce genre, l'intensité à la durée, c'est la pile qui l'a fourni. C'est avec la pile qu'on arrive à placer un fil, pendant des minutes, pendant des heures entières, dans l'état que les décharges des plus puissantes machines anciennes ne faisaient probablement durer qu'un millionième de seconde.

Le fil conjonctif d'ime pile, le fil métallique à travers lequel 5e meut sans cesse une certaine quantité d'électri-

cité, a-t-il , en conséquence de ce mouvement, acquis des propriétés nouvelles? L'expérience d'CErsted va répondre d'une manière éclatante.

Plaçons une certaine étendue d'un long fil métallique de cuivre, d'argent, de platine ou de tout autre métal sans action magnétique appréciable, au-dessus d'une boussole horizontale et parallHement à son aiguille. La présence de ce fil sera sans nul effet. Ne changeons rien à cette première disposition, mais faisons aboutir, soit directement, soit par des intermédiaires longs ou courts, les deux extrémités du fil aux deux pôles d'une pile voltaïque. Transformons le fil isolé en fil conjonctif , en fil que parcourt un courant pennanent d'électricité, à l'instant même l'aiguille de la boussole changera de direction : si la pile est faible, la déviation sera peu considérable. Supposez la pile très-forte, et, malgré l'action directrice de la terre, l'aiguille magnétique formera un angle de près de 90* avec sa position naturelle.

J'ai placé le fil conjonctif au-dessus de l'aiguille aimantée; s'il était en dessous, les phénomènes seraient les mêmes sous le rapport des quantités, et précisément l'opposé quant au sens des déviations. Le fil conjonctif en dessus transporte-t-il le pôle nord de l'aiguille vers Vouest, ce sera vers ïest que la déviation s'opérera quand, tout restant dans le même état, le fil se trouvera au-dessotÂS. Remarquons encore que le fil ne conserve absolument rien de ces forces déviatrices dès qu'il cesse d'être conjonctif, dès que ses extrémités n'aboutissent plus au deux pôles de la pile.

11 faudrait manquer totalement du sens scientifique,

AMPËRE. 53

pour ne pas comprendre ce qu'il y a d'extraordinaire, de capital dans les résultats que je viens d'énoncer, pour ne pas s'étonner de voir un fluide impondérable communiquer passagèrement des propriétés lâ énergiques au mince 61 qu'il parcourt.

Ces propriétés, étudiées dans leurs caractères spécifiques, ne sont pas moins étonnantes.

Les enfants eax-mémes le savent, on chercherait vainement à faire tourner un levier horizontal , autour du pivot sur lequel il repose par son centre, en le poussant ou en le tirant dans sa longueur, je veux dire suivant une ligne aboutissant au centre de rotation : l'action doit être nécessairement transversale. La perpendiculaire à la longueur du levier est même, de toutes les directions qu'on puisse adopter, celle qui exige le moins de force pour engendrer un mouvement donné. C'est exactement tout l'opposé de ces règles élémentaires de la mécanique que présente l'expérience de M. CErsted.

Qu'on veuille bien, en effet, se le rappeler : quand les forces que le passage du courant électrique développe en dmque point du fil conjonctif se trouvent correspondre v^ticalement à l'axe même de l'aiguille, soit au-dessus, soit au-dessous, la déviation est à son maximum. L'ai« guille reste en repos, au contraire, lorsque le fil se présesïte à elle dans une direction voisine de la perpendiculaire.

Telle est l'étrangeté de ces faits^ que, pour les expli* quer, divers physiciens eurent recours à un flux continu de matière électrique circulant autour du fil conjonctif, et produisant les déviations de l'aiguille par voie d'impui-

U AMPÈRB.

sion. Ce n'était rien moins, en petit, que les fameux tourbillons qu'avait imaginés Descartes pour rendre compte du mouvement général des planètes autour du soleil. Ainsi la découverte d'Œrsted semblait devoir faire reculer les théories physiques de plus de deux siècles.

Nous l'avons déjà dit, le célèbre physicien danois avait parfaitement remarqué que les déviations d'une aiguille de boussole horizontale approchent de plus en plus de 90 degrés, à mesure que la pile dont le fil conjonctif réunit les deux pôles croît en puissance. Des piles faibles, au contraire, n'occasionnent jamais que des mouvements peu sensibles. Quel rôle joue ici cette force mystérieuse qui semble résider dans les régions arctiques du globe, attirer à elle les corps aimantés d'ime certaine manière et repousser les autres? Pour quelle part contribue-t-elle à amoindrir les déviations, quand la pile a peu de puissance?

Ampère aperçut, du premier coup d'œil, l'importance de la question. Ampère vit qu'il ne s'agissait pas d'un raffinement d'exactitude sans portée. Ampère comprit combien la solution du problème marquerait en traits caractéristiques les forces que l'expérience d'CErsted mettait en jeu; mais comment s'affranchir de l'action directrice du globe , comment l'éliminer, l'intercepter?

Je vois quelques personnes sourire de ma question, et s'écrier ensuite : Des marins ne couvrent-ils pas, avec des lambeaux de voiles ou avec des manteaux, les canons en fer voisins de leurs boussoles, toutes les fois qu'ils veulent donner de l'exactitude aux observations de relèvements? Des écrans doivent donc fournir également le moyen de soustraire une aiguille à l'action du magné-

tisme terrestre. Pour cela, il suffira, par exemple, de renfermer cette aiguille dans une sphère creuse de verre.

Je détruirai ces illusions d'un seul mot : on n'a pas encore trouvé de substance, mince ou épaisse, à travers laquelle l'action magnétique, comme celle de la pesanteur, ne s'exerce sans éprouver te moindre affaiblissement Les voiles goudronnées ou non goudronnées, les manteaux dont certains marins couvrent les canons en fer, les boulets, les ancres, appartiennent aux mille et mille pratiques qu'enregistraient les traités de navigation, avant que la science y portât son flambeau. Malgré leur complète inutilité, elles se propagent, se perpétuent par la routine , puissance aveugle^ et qui cependant gouverne le monde.

Au fond, la recherche d'Ampère n'exigeait pas (ce qui eftt été impossible) que son appareil se trouvât complètement soustrait à l'action magnétique du globe; il suffisait que cette action ne contrariât pas le mouvement de l'aiguille. Une réflexion si simple devint le trait de lumière qui dirigea l'illustre physicien ; elle fit naître un genre de boussoles dont les observateurs ne s'étaient paft encore avisés.

Jusque là, quand il fallait, si l'expression m'est permise, trouver l'orientation des forces magnétiques d'un lieu, c'était une aiguille horizontale, mobile sur un pivot fixe au centre d'un cercle divisé, également horizontal, qui donnait le résultat Se proposait-on de connaître l'inclinaison de ces mêmes forces à l'horizon? L'aiguille reposait alors, par les extrémités d'un axe transversal, sur deux plans d'agate horizontaux , et ses mouvements

s'exécutaient parallèlement à un cercle vertical gradué. Le cercle gradué de la nouvelle boussole d'Ampère ne devait être ni horizontal, ni vertical. A Paris, son inclinaison à l'horizon était de 22 degrés. En chaque lieu, il aurait fallu adopter le complément à 90 degrés de ce qu'on appelle Vinclinaison magnétique.

Au centre de ce cercle incliné , se trouvait une pierre fcie percée d'un trou où reposait l'une des extrémités de l'axe d'une aiguille , montée comme celles qui servent à la mesure de l'inclinaison. L'autre tourillon pénétrait dans un trou tout semblable, situé à l'extrémité d'une de ces pièces dont les horlogers font tant d'usage dans la construction des montres , et qu'ils appellent des ponts.

Supposons maintenant que le plan gradué soit perpendiculaire au méridien magnétique du lieu. La force du magnétisme terrestre agira perpendiculairement à l'aiguille aimantée. Sous cette action , une aiguille ne saurait affecter de direction spéciale. Ampère avait donc toute raison d'appeler son nouvel instrument, asiatique.

L'aiguille asiatique d'Ampère, mise en présence d'un fil conjonctif , se place, par rapport à ce fil, dans une direction exactement perpendiculaire, ni une seconde en plus, ni une seconde en moins; et, chose éminemment remarquable, une électricité très-faible produit autant d'effet que le courant dont la forte intensité amène le métal à l'état d'incandescence.

Voilà une de ces lois simples que les sciences enregistrent dans leurs annales avec bonheur; que l'esprit accueille awc confiance, et sur lesquelles les fausses théories vont inévitablement se briser.

La découverte d'CErsted arriva à Paris par la Suisse^ Dans notre séance hebdomadaire du lundi 11 septembre 1820, un académicien, qui venait de Genève, répéta devant vous les expériences du savant danois. Sept jours après, le 18 septembre. Ampère vous apportait déjà un fait beaucoup plus général que celui du physicien de Copenhague. Dans un si court intervalle de temps, il avait deviné que deux fils conjonctifs, que deux fils parcourus par des couraBts électriques, agiraient Tun sur Tautre; 3 avait imaginé des dispositions extrêmement ingénieuses pour rendre ces fils mobiles, sans que les extrémités de chacun d'yeux eussent à se détacher des pôles respectifs de leurs piles; il avait réalisé, transformé ces conceptions en instmiaents susceptibles de fonctionner; il avait, enfin, soumis son idée capitale à une expérience décisive. Je ne sais si le vaste champ de la physique offrit jamais une si belle découverte, conçue, faite et complétée avec tant de rapidité.

Cette brillante découverte d'Ampère, en voici renoncé: Daix fils conjonctifs parallèles s'attirent quand Télectri* cité les parcourt dans le même sens ; ils se repoussent , au contraire, si les courants électriques s'y meuvent en sens opposés.

Les fils conjonctifs de deux piles semblablemenl placées, de deux piles dont les pôles cuivre et zinc se correqxMident respectivement, s'attirent donc toujours. Il y a, de même, toujours répulsion, entre les fils conjonctifs de deux piles, quand le pôle zinc de l'une fait face au pôle cuivre de l'autre.

Ces singulières attractions et répulsions n'exigent pas

58 ÂMPËRE.

que les fils sur lesquels oô opère appartiennent à deux piles différentes. En pliant et repliant un seul fil conjonctif , on peut faire en sorte que deux de ses portions en regard soient traversées par le courant électrique, ou dans le même sens, ou dans des sens opposés. Les phénomènes sont alors absolument identiques à ceux qui résultent des courants provenant de deux sources distinctes.

Dès leur naissance, les phénomènes d*CErsted avaient été justement appelés électro-magnétiques. Ceux d'Ampère, puisque Tannant n'y joue aucun rôle direct, durent prendre le nom plus général de phénomènes électrodynamiques.

Les expériences du savant français n'échappèrent pas, dans les premiers moments, aux critiques que Tenvie réserve à tout ce qui a de la nouveauté, de l'importance, de l'avenir. On voulut d'abord ne voir, dans les attractions et les répulsions des courants, qu'une modification à peine sensible des attractions et des répulsions électriques ordinaires , connues depuis le temps de Dufay. Sur ce point, les réponses de notre confrère furent promptes, décisives.

Les corps semblablement électrisés se repoussent; les courants semblables s'attirent. Les corps inversement électrisés s'attirent ; les courants inverses se repoussent

Deux corps semblablement électrisés s'écartent l'un de l'autre, dès le moment qu'ils se sont touchés; deux fils traversés par des courants semblables, restent attachés comme deux aimants, si on les amène au contact.

Aucun subterfuge au monde n*aurait pu résister à cette argumentation serrée.

Une autre classe d^objeclionneurs embarrassa plus sérieusement notre confrère. Ceux-ci étaient en apparence diaritables : à les en croire, ils appelaient de tous leurs vœux, mais sans espoir, la solution d'une grande difficulté. Ils souffraient sincèrement, disaient-ils, en voyant si promptement s^évanouir la gloire dont ces nouvelles observations auraient entouré le nom d'Ampère !

L'insurmontable difficulté, voici à très-peu près comment on la formulait :

Deux corps qui, séparément, ont la propriété d'agir SOT un troisième, ne sauraient manquer d'agir l'un sur l'autre. Les fils conjonctifs, d'après la découverte d'GErsted» agissent sur l'aiguille aimantée; donc, deux fils conjonctifs doivent s'influencer réciproquement; donc, les mouvements d'attraction ou de répulsion qu'ils éprouvent quand on les met en présence, sont des déductions, des conséquences nécessaires de l'expérience du physicien danois; donc, on aurait tort de ranger les observations d'Ampère parmi les faits primordiaux qui ouvrent aux sciences des voies entièrement nouvelles.

V action est égale à la réaction / Il y avait , dans la phraséologie que je viens de rapporter, un faux air de ce principe incontestable de mécanique qui séduisit beaucoup d'esprits. Ampère répondait en posant à ses adversaires le défi de déduire des expériences d'Œrsted, d'une manière xm tant soit peu plausible, le sens de l'action mutuelle de deux courants électriques; mais quoiqu'il mît beaucoup de vivacité dans sa demande, personne ne B'avoua vaincu.

Le moyen infaillible de réduire au silence celte oppo-

sîtion passionnée, de saper ses objections par la base, était de citer un exemple oîi deux corps qui, séparénoent, agiraient sur un troisième, n'exerceraient, néanmoins, aucune action l'un sur l'autre. Un ami d'Ampère fit remarquer que le magnétisme offrait un phénomène de ce genre. Il dit aux bienveillants antagonistes du grand géomètre : « Voilà deux clefs en fer doux. Chacune d'elles attire cette boussole : si vous ne me prouvez pas que , mises en présence l'une de l'autre , ces clefs s'attirent ou se repoussent , le point de départ de toutes vos objections est faux. »

Dès ce moment, les objections furent abandonnées, et les actions réciproques des courants électriques prirent définitivement la place qui leur appartenait, parmi les plus belles découvertes de la physique moderne.

Une fois sorti des questions d'originalité, de priorité, toujours plus pénibles par ce qui est sous-entendu que parce qu'on dit ouvertement. Ampère chercha avec ardeur une théorie claire, rigoureuse, mathématique, qui comprît dans un lien commun les phénomènes électrodynamiques, déjà à cette époque très-nombreux et trèsvariés. La recherche était hérissée de difficultés de tout genre. Ampère les surmonta par des méthodes où brille à chaque pas le génie d'invention. Ces méthodes resteront comme un des plus précieux modèles dans l'art d'interroger la nature, de saisir au milieu des formes complexes des phénomènes, les lois simples dont ils dépendent.

Éblouies par l'éclat, la grandeur, la fécondité de la loi de l'attraction universelle, cette immortelle découverte

de Newton , les personnes peu au courant des connaissances mathématiques s'imaginent que, pour faire rentrer ainsi les mouvements planétaires dans le domaine de l'analyse , il a fallu surmonter des obstacles mille fois supérieurs à ceux que rencontre le géomètre moderne quand, lui aussi, il veut, à l'aide du calcul, suivre dans toutes leurs ramifications les divers phénomènes découverts et étudiés par les physiciens. Cette opinion , quelque générale qu'elle soit , n'en est pas moms une erreur. La petitesse des planètes, si on les compare au soleil , l'immensité des distances, la forme à peu près sphérique des corps célestes, l'absence de toute matière capable d'opposer une résistance sensible dans les vastes régions où les orbites elliptiques se développent , sont autant de circonstances qui simplifiaient extrêmement le problème, et le faisaient presque rentrer dans les abstractions de la mécanique rationnelle. Si, au lieu de mouvements de planètes, je veux dire de corps très-éloignés pouvant être censés réduits à de simples points, on n'avait eu pour guide que les phénomènes d'attraction de polyèdres irréguliers, agissant l'un sur Fautre à de petites distances, les lois de la pesanteur universelle resteraient peut-être encore à découvrir.

Ce peu de mots suffira pour faire entrevoir les obstacles réels qui rendent les progrès de la physique mathématique si lents; on ne s'étonnera plus d'apprendre que la propagation du son ou des vibrations lumineuses , que le mouvement des ondes légères qui rident la surface d'un liquide , que les courants atmosphériques déterminés par des inégalités de pression et de température, etc., etc.,

62 ÂHPËRB.

sont beaucoup plus difficiles à calculer que la course majestueuse de Jupiter, de Saturne ou d'Uranus.

Parmi les phénomènes de la physique terrestre, ceux qu* Ampère se proposait de débrouiller étaient certainement au nombre des plus complexes. Les attractions, les répulsions observées entre des fils conjonctifs, résultent des attractions ou des répulsions de toutes leurs parties. Or le passage du total à la détermination des éléments nombreux et divers qui le composent, en d'autres termes, la recherche de la manière dont varient les actions mutuelles de deux parties infiniment petites de deux courants, quand on change leurs distances et leurs inclinaisons relatives , ofl^rait des difficultés inusitées.

Toutes ces difficultés ont été vaincues. Les quatre états d'équilibre à l'aide desquels l'auteur a débrouillé les phénomènes s'appelleront les lois d'Ampère, conamenous donnons le nom de lois de Kepler aux trois grandes conséquences que ce génie supérieur déduisit des observations de Tycho.

Les oscillations dont Coulomb tira un si grand parti dans la mesure des petites forces magnétiques ou électriques, exigent impérieusement que les corps en expérience soient suspendus à un fil unique et sans torsion. Le fil conjonctif ne peut se trouver dans cet état, puisque, sous peine de perdre toute vertu , il doit être en conununication permanente avec les devœ pôles de la pile.

Les oscillations donnent des mesures précises , mais à la condition expresse d'être nombreuses : les fils conjonctifs d'Ampère ne pourraient manquer d'arriver au repos après un très-petit nombre d'oscillations.

Le problème paraissait vraiment insoluble, lorsque noire confrère vit qu'il arriverait au but en observant divers états d'équilibre entre des fils conjonctifs de certaines formes placés les uns devant les autres. Le choix de ces formes était la chose capitale; c'est en cela surtout que le génie d'Ampère va se manifester d'une ma^ mère éclatante.

n enveloppe d'abord de soie deux portions égales d'un même fil conjonctif fixe ; il plie ce fil de manière que ses deux portions recouvertes viennent se juxta-poser, et soient tara versées en sens contraire par le courant d'ime certaine pile; il s'assure que ce système de deux courants égaux, mais inverses, n'exerce aucune action sur le fil conjonctif le plus délicatement suspendu, et prouve ainsi que la force attractive d'un courant électrique donné est parfaitement égale à la force de répulsion qu'il exerce quand le sens de sa marche se trouve mathématiquement renversé.

Ampère suspend ensuite un fil conjonctif très-mobile, justement au milieu de l'intervalle compris entre deux fils coDJonctifs fixes qui, étant traversés dans le même sens par un seul et même courant, doivent tous deux repousser le fil intermédiaire. L'im de ces fils fixe est droit, l'autre est plié, contourné, présente cent petites sinuoâtés. Établissons les communications nécessaires au jeu des courants, et le fil mobile intermédiaire s'arrêtera au milieu de l'intervalle des fils fixes, et si vous l'en écartez, il y reviendra de lui-même : tout est donc égal de part et d'autre. Un fil conjonctif droit et un fil conjonctit ânueux, quoique leurs longueurs développées puissent

être très-différentes, exercent donc des actions exactement égales s'ils ont des extrémités communes.

Dans une troisième expérience, Ampère constate qu'un courant fermé quelconque, ne peut faire tourner une portion circulaire de fil conjonctif autour d'un axe per«> pendiculaire à cet arc et passant par son cœtre.

La quatrième et dernière expérience fondamentale de notre confrère offre un cas d'équilibre où figurent trois circuits circulaires suspendus, dont les centres sont ea ligne droite et les rayons en proportion géométrique continue.

Notre confrère s'est servi de ces quatre lois pour déterminer ce qu'il avait laissé d'arbitraire dans la formule analytique la plus générale possible qu'on pût imaginer pour exprimer l'action mutuelle de deux éléments infiniment petits de deux courants électriques.

Une comparaison savante de la formule générale avec l'observation des quatre cas d'équilibre, montre que l'action réciproque des éléments de deux courants s'e^rce suivant la ligne qm unit leurs centres ; qu'elle dépend de l'inclinaison mutuelle de ces éléments, et qu'elle varie d'intensité dans le rapport inverse des carrés des distances.

Grâce aux profondes recherches d'Ampère» la loi qui régit les mouvements célestes, la loi que Coulomb étendit aux phénomènes d'électricité de tension ou stationnaire, et même, quoique avec moins de certitude, aux phénomènes magnétiques , devient un des traits caractéristiques des actions exercées par l'électricité en mouvement

AMPËRB. 65

La formule générale qui donne la valeur des actions mutuelles des éléments infiniment petits de courants une fois connue, la détermination des actions totales de courants finis de diverses formes devenait un simple problème d'analyse différentielle; Ampère ne pouvait manquer de poursuivre ces applications de sa découverte. Il chercha d'abord comment un courant rectiligne agit sur un système de courants circulaires fermés, contenus dans des plans perpendiculaires au courant rectiligne. Le résultat du calcul , confirmé par Texpérience , fut que les plans des courants circulaires devaient, en les supposant mobiles, aller se ranger parallèlement au courant rectiligne. Si une aiguille aimantée avait sur toute sa longueur de semblables courants transversaux, la direction en croix qui, dans les expériences d'CErsted, complétées par Ampère, paraissait une inexplicable anomalie, deviendrait un fait naturel et nécessaire. Voit-on quelle mémorable découverte ce serait, d'établir rigoureusement, qu'aimanter ime aiguille c'est exciter, c'est mettre en mouvement autour de chaque molécule de l'acier un petit tourbillon électrique circulaire? Ampère sentait parfaitement l'imniense portée de l'assimilation ingénieuse qui s'était emparée de son esprit; aussi s'empressa-t-il de la soumettre à des épreuves expérimentales et à des vérifications numériques, les seules que, de nos jours, on regarde comme entièrement démonstratives.

Il semble bien diflicile de créer un faisceau de courants circulaires fermés qui jouisse d'une grande mobilité ; Ampère se borna à imiter cette composition et cette forme, en faisant circuler un seul courant électrique dans IL— II. 6

un fil enveloppé de soie, et plié en hélice à spires trèsserrées. La ressemblance entre les effets de cet appareil et ceux d'un aimant fut très-grande, et encouragea l'illustre académicien à se livrer au calcul difficile, minutieux, des actions des circuits fermés parfaitement circulaires.

En partant de l'hypothèse que de pareils circuits existent autour des particules des corps aimantés, Ampère retrouva, quant aux actions élémentaires, les lois de Coulomb. Ces lois, maniées avec la plus grande habileté par un illustre géomètre, ont expliqué tous les faits connus de la science magnétique; l'hypothèse d'Ampère les représente donc avec une égale exactitude.

La même hypothèse , enfin , appliquée à la recherche de l'action qu'un fil conjonctif rectiligne exerce sur une aiguille aimantée , conduit analy tiquement à la loi que M. Biot a déduite d'expériences extrêmement délicates.

Si, avec la presque unanimité des anciens physiciens, on veut encore considérer l'acier comme composé de molécules solides dans chacune desquelles existent deux fluides de propriétés contraires , fluides combinés et se neutralisant quand le métal n'est point magnétique, fluides séparés plus ou moins quand l'acier est plus ou moins aimanté, la théorie satisfera, jusque dans les par^ ticularités numériques les plus subtiles, à tout ce qu'on connaît aujourd'hui du magnétisme ordinaire. Cett« théorie seulement est muette, relativement à l'action d'un aimant sur un fil conjonctif, et plus encore, s'il est possible , quant à l'action que deux de ces fils exercent l'un sur l'autre.

Si, au contraire, nous prenons, avec Ampère, l'action

de deux courants pour le fait primordial, les trois classes de phénomènes dépendront d'un principe, d'une cause unique. L'ingénieuse conception de notre confrère possède ainsi deux des caractères les plus saillants des vraies lois de la nature : la simplicité et la fécondité.

Dans toutes les expériences magnétiques tentées avant la découverte d'OErsted, la terre s'était comportée conune un gros aimant. On devait donc présumer qu'à la manière des aimants, elle agirait sur des courants électriques. L'expérience , cependant, n'avait pas justifié la conjecture ; appelant à son aide la théorie électro-dynamique et la faculté d'inventer des appareils, qui s'était révélée en lui d'une manière si éclatante. Ampère eut l'honneur de combler l'inexplicable lacune.

Pendant plusieurs semaines , les physiciens nationaux et étrangers purent se rendre en foule dans un humble cabinet de la rue des Fossés-Saint-Victor, et y voir avec étonnement un fil conjonctif de platine qui s'orientait par l'action du globe terrestre.

Qu'eussent dit Newton, Halley, Dufay, iEpinus, Franklin, Coulomb, si quelqu'un leur avait annoncé qu'un jour viendrait où, à défaut d'aiguille aimantée, des navigateurs pourraient se diriger en observant des courants électriques, des fils électrisésî

L'action de la terre sur un fil conjonctif est identique, dans toutes les circonstances qu'elle présente, avec celle qui émanerait d'un faisceau de courants ayant son siège dans le sein de la terre, au sud de l'Europe, et dont le mouvement s'opérerait, comme la révolution diurne du globe, de l'ouest à l'est Qu'on ne dise donc pas que les

68 ÂMPÈRB.

lois des actions magnétiques étant les mêmes dans les deux théories, il est indifférent d'adopter Tune ou l'autre. Supposez la théorie d'Ampère vraie, et la terre, dans son ensemble, est inévitablement une vaste pile voltaïque, donnant lieu à des courants dirigés comme le mouvement diurne ; et le Mémoire où se trouve ce magnifique résultat, va prendre rang, sans désavantage, à côté des immortels travaux qui ont fait de notre globe une simple planète, un ellipsoïde aplati à ses pôles, un corps jadis incandescent dans toutes ses parties, incandescent encore aujourd'hui à de grandes profondeurs , mais ne conservant plus à sa surface aucune trace appréciable de cette chaleur d'origine.

On a prétendu que les belles conceptions d'Ampère, dont je viens de donner une analyse si détaillée, furent accueillies froidement ; on a dit que les géomètres et les physiciens français s'étaient montrés peu enclins à les admettre ou même à les étudier; que l'Académie, à l'exception d'un seul de ses membres, dominée par des préventions, refusa longtemps de se rendre à l'évidence?

Ces reproches sont arrivés au public par un organe éloquent et éminemment honorable. Je n'ai donc pas la liberté de les laisser sans réponse.

Les expériences d'Ampère , dès leur apparition, furent l'objet de critiques sévères que j'ai citées, et bientôt après d'une admiration universelle. Quant aux calculs compliqués et savants, aux déductions théoriques si délicates dont je viens d'essayer de vous faire entrevoir l'immense portée , ils ne pouvaient guère avoir que les géomètres pour juges compétents et éclairés. Or, est-il

juste de dire que les géomètres français firent défaut & notre illustre confrère, lorsque, bien près de la naissance de rélectro-dynamisme , nous trouvons M. Savary complétant un point très-important de cette théorie ; lorsque nous voyons M, Liouville s' attachant à en simplifier les bases, à les rendre plus rigoureuses; lorsque dans la rédaction des parties les plus difiiciles de son grand Mémoire, Ampère a M. Duhamel pour collaborateur empressé?

Est-il vrai, d'ailleurs, que la formule d'Ampère ne présentât aucune circonstance dont les géomètres pussent justenaent s'étonner? Ceux qui avaient fait le plus fréquent usage des théories newtoniennes, ne devaient-ils pas être inquiets en voyant des lignes trigonométriques relatives aux inclinaisons respectives des éléments infiniment petits des courants électriques , dans l'expression générale des actions mutuelles de ces éléments? Quand de nouveaux phénomènes paraissent sortir si complètement des voies connues, quelque hésitation n'est-elle pas naturelle? Cette hésitation n'eut rien d'extraordinaire, d'exceptionnel ou d'outré de la part des savants qui l'éprouvèrent. Peu d'années auparavant, les ondes lumineuses transversales de Fresnel avaient soulevé les mêmes doutes, les mêmes incertitudes, et de la part des mêmes personnes, quoiqu'elles semblassent une conséquence plus évidente encore, une traduction plus directe, plus immédiate, plus facile à vérifier, des /ixtYs d'interférence que présentent les rayons polarisés.

En thèse générale, ne nous plaignons pas du culte que vouent généralement les hommes aux idées sous l'action • desquelles leur intelligence s'est développée. En pareille

matière, il est naturel, il est juste, il est moral de ne changer qu'à bon escient. Envisagées du point de vue scientifique, les critiques, les difficultés de toute nature dont on accable si souvent les novateurs, ont une utilité réelle : elles réveillent la paresse ; elles triomphent de l'indolence. Il n'est pas jusqu'à la jalousie qui, avec sa cruelle, sa hideuse perspicacité, ne devienne une cause de progrès. On peut s'en fier à elle de la découverte des lacunes, des taches, des imperfections que l'auteur, même le plus soigneux, laisse inévitablement échapper. Le contrôle qu'elle exerce, pour qui ne dédaigne pas d'en profiter, vaut cent fois celui du meilleur ami. On ne lui doit sans doute aucune reconnaissance, puisque son lot est de rendre service sans le vouloir; mais ce serait, d'autre part, une faiblesse de s'apitoyer outre mesure sur les ennuis qu'elle suscite aux hommes de génie. Gloire et tranquillité d'esprit marchent rarement de compagnie ! Celui à qui il faut une grande place dans le monde matériel ou dans le monde des idées, doit s'attendre à y trouver pour adversaires les premiers occupants. Les petites choses et les petits esprits ont seuls le privilège de trouver, à point nommé, de petites cases dont personne ne songe à leur disputer la possession!

AMPÈRE PREND PART A LA DISCUSSION CÉLÈBRE QUI S'ÉTABLIT ENTRE GEORGES CUVIER ET GEOFFROY SAINT-HILAIRE SUR l'UNITÈ DE COMPOSITION DE TOUS LES ÊTRES ORGANISÉS.

La discussion reposait sur des considérations très-délicates. Si l'on voulait, par exemple, trouver la ressemblance entre la disposition des viscères chez un mollusque

céphalopode et la disposition des viscères de rhomme, il fallait concevoir celui-ci plié en arrière à la hauteur du nombril, de manière que le bassin et les membres inférieurs allassent se souder aux parties voisines de la nuque; il fallait, de plus, se figurer l'homme marchant sur la tête. D'autres comparaisons exigeaient qu'un des deux animaux fût censé retourné comme un gant; que le squelette osseux passât du dedans au dehors, que d'en-veloppé il devînt enveloppant, etc., etc.

Les membres des sections mathématiques de l'Académie ne pouvaient guère prendre, dans un débat si subtil, que le rôle d'auditeurs attentifs. Ampère, le seul Ampère, se jeta dans l'arène tête baissée. Mais aussi il se trouvait que les idées si vivement combattues par Cuvier, et dont notre honorable confrère Geoflfroy-Saint-Hilaire se portait le défenseur non moins décidé. Ampère les avait déjà eues en 1808.

Le savant secrétaire de l'Académie, terminant au Collège de France son cours de l'histoire des sciences au XIX* siècle, fut naturellement conduit à parler de la secte allemande connue sous le nom de philosophes de la nature.

Les principes des philosophes de la nature, du moii^ en ce qui touche à l'unité de composition des animaux, lui paraissaient erronés et il les combattit Ampère était au nombre des auditeurs de notre illustre confrère. Si, de même qu'à l'École normale conventionnelle, les élèves avaient eu le droit d'interpeller les professeurs, chaque leçon du cours de Covier se serait certainement terminée pcr un débat animé et instructif; mcôs les règlements

li AMPÈRE.

interdisaient impérieusement cette innovation. Ampère n'était pas homme à se laisser décourager par de semblables difficultés. Les usages ne lui accordent pas la parole dans l'amphithéâtre où Cuvier développe ses idées; ce sera en face, sans sortir de Tenceinte du collège fondé par François P% si ce n'est le même jour, du moins dans la même semaine, à Toccasion de son cours de Mathésiologie^ qu'Ampère se placera franchement, quant au point le plus capital de la zoologie philosophique, en adversaire décidé du premier naturaliste de l'Europe. Dans chacune de ses leçons, on entendra la critique détaillée, minutieuse, de la précédente leçon de Cuvier. Mais, en revanche, Cuvier, à qui Frédéric son frère, un des auditeurs du cours de mathésiologie, analysera l'argumentation d'Ampère, en fera périodiquement le texte d'une de ces leçons dont le Collège de France conservera longtemps le glorieux souvenir, et où brilleront au même degré le talent d'exposition , la connaissance détaillée des faits et, faut-il l'avouer, l'art de rendre le sarcasme incisif, sans franchir les limites d'une critique de bon ton. Chaque semaine. Ampère semblera terrassé sous les coups de ce nouvel Hercule ; et chaque semaine aussi , comme l'Antée de la fable, on le trouvera prêt à soutenir d'autres combats, non toutefois sans avoir quelque peu et fort habilement changé de terrain entre deux assauts successifs.

Pour supposer qu'Ampère considéra cette lutte comme un tournoi d'apparat et sans conséquence, il a fallu admettre, contre toute raison, contre toute probabilité, que, mettant volontairement un bandeau sur ses yeux, il

AMPËRB. 73

n'apercevait pas que, dans les mains de Cuvier, des armes émoussées elles-mêmes feraient de douloureuses blessures. Empressons -nous de le dire, Ampère savait parfaitement combien son adversaire était redoutable; si malgré cela, il passa outre, ce fut pour remplir ce qui lui paraissait être un devoir de conscience. En juillet i824, notre confrère fit imprimer, mais sans livrer son nom au public, une théorie de l'organisation des animaux articulés. Dans ce travail, après s'être emparé d'un type unique, il le poursuivait, à travers mille déguisements, dans la multitude d'espèces dont le règne animal se compose. 11 cherchait, par exemple, comment on ferait du papillon léger le lourd crapaud, et du crapaud la baleine colossale. Les critiques de Guyier s'adressaient donc à Ampère tout aussi bien qu'aux philosophes de la nature ou à Geoffroy-Saint-Hilaire, et notre ami, sous peine de mettre sa tranquillité personnelle au-dessus des intérêts de la science, devait renoncer aux privilèges de Tanonyme. Il accomplit cette obligation , sans aigreur, mais avec fermeté; il ne prit aucun souci des nombreux inconvénients attachés à la position que les circonstances venaient de lui faire ; il ne se laissa même pas détourner de son but par ce que les hommes redoutent le plus en France : le ridicule.

Je me rappelle encore le dialogue qui s'établit un jour, en ma présence, entre M. Ampère et un académicien, adversaire décidé de l'unité de composition, et dont les ^irituelles saillies étaient fort redoutées de ses connaissances, et même peut-être de ses amis. J'en rapporterai le commencement.

f Eh bien, monsieur Ampère, vous aussi vous prétendez que, sous le point de vue anatomique, maître corbeau, sur un arbre perché, ne différait pas de l'animal cauteleux et rusé qui lui soutira son fromage; vous aussi, vous croyez que

Le héron au long bec emmanché d'un long cou

n'est qu'une simple modification de la commère la carpe, dont il avait si sottement dédaigné de faire son dîner; vous aussi, vous trouvez que le fabuliste commettait une hérésie en histoire naturelle quand il disait :

^fais le rat sortant de sa cage Lui fit voir en moins d'un instant Qu'un rat n'est pas un éléphant.

-r- Oui, Monsieur, oui, répliqua Ampère, tout ce que vous venez d'enregistrer comme des impossibilités, je l'admets. Les détails en ce genre seraient superflus! Après des études consciencieuses, je me suis attaché à un principe singulier en apparence, et que le temps, néanmoins, fera prévaloir; au principe que l'homme est formé sur un plan qui se retrouve dans tous les animaux sans exception. — A merveille, monsieur Ampère; votre système a un mérite incontestable et rare; il est clair et catégorique. Je vous attends donc à l'escargot I »

Ampère prit lui-même, pendant quelques secondes, sa bonne part de la gaieté que cette saillie provoqua parmi toutes les personnes présentes; mais bientôt il entra sérieusement dans la question risible qu'on venait de lui présenter; il la traita avec une grande profondeur; il

montra des connaissances si étendues en anatomie et en histoire naturelle, il signala des ressemblances, des analogies tellement ingénieuses, là où les premiers pas semblaient devoir conduire à l'absurde, que, pour Thonneur de Tespèce humaine, nous nous surprîmes à regretter que le terme de comparaison offert à Ampère eût été pris A bas dans Téchelle animale.

Page 1