‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 161 sur 327 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Comment les femmes ordinairement appètent choses deffendues,

« Au temps, dist Carpalim, que j’estois ruffien (1) à Orléans, je n’avois couleur de rhétorique plus valable, ne argument plus persuasif envers les dames, pour les mettre aux toiles, et attirer au jeu d'’amours, que vivement, apertement, détestablement remonstrant comme leurs maris estoient d'elles jaloux. Je ne l'avois mie inventé. Ilest escript, et en avons loix, exemples, raisons, et expériences quotidianes. Ayants cette persuasion en leurs caboches, elles feront leurs maris cocus infailliblement par bieu (sans jurer), deussent elles faire ce que feirent Semiramis, Pasiphaë, Egesta, les femmes de l‘isle Mendez en Egypte, blasonnées par Herodote et Strabo, et aultres telles mastines. — Vraiement, dist Ponocrates, j'ai oui compter que le pape Jean XXII passant un jour par Fontevrault, fut requis de l’abbesse et des mères discrètes, leur concéder un indult, moyennant lequel se pussent confesser les unes és aultres, alléguants que les femmes de religion ont quelques petites imperfections secrètes, lesquelles honte insupportable leur est déceler aux hommes confesseurs ; plus librement, plus familièrement les diroient unes aux aultres soubs le seau de

(1) Selon Le Duchat, ce mot signifie tout simplement ici : étudiant les rubriques de droit.

189 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.

confession. — « Il n'y ha rien, respondit le pape, que « volontiers ne vous octroye, mais j'y voi un incon- « vénient. C’est que la confession doibt estre tenue « secrète. Vous aultres femmes à peine la céleriez. — « Très bien, dirent-elles, et plus que ne font les hom- « més. » Au jour propre le père sainct leur bailla une boîte en garde, dedans laquelle il avoit faict mettre une petite linote,'les priant doucettement qu'elles la serrassent en quelque lieu seur et secret, leur promettant, en foi de pape, octroyer ce que portoit leur requeste, si elles la gardoient secrette : ce néantmoins leur faisant deffense rigoureusse qu’elles n'eussent à l'ouvrir en façon quelconque, sus poine de censure ecclésiastique et d'excommunication éternelle. La def-

fense ne fut si tost faicte, qu'elles grisloient en leurs

entendements d’ärdeur de voir qu’estoit dedans, et leur tatdoit que le pape ne fust ja hors la porte pour y vaquer. Le père sainct, avoir donné sa bénédiction sus elles, se retira en son logis. Il n’estoit encore trois pas hors l'abbaye, quand ces bonnes dames toutes à la foulle accourrurent pour ouvrir la boîte deffendue et voir qu'estoit dedans: Au lendemain le pape les visita: en intention (ce leur sembloit) de leurdépescherl'indult. Mais avant entrer en, propos, commenda qu'on lui apportast sa boite. Elle lui fut apportée ; mais l’oiselet, n y.estoit plus. Adoncques leur remonstra, que chose, trop difficile leur seroit receler les confessions, vu que n’avoient si peu de temps tenue. en secret la boite tant recommendée.. à

— Monsieur nostre maistre (1) vous soyez le trèsbien venu. J'ai prins moult grand plaisir vous oyant, et loue Dieu de tout. Je ne vous avois onques puis vu que jouastes à Montpellier avecques nos antiques amis, Ant. Saporta, Guy Bourguier, Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet, Jean Perdrier et François Rabelais, la morale comédie de cellui qui avait épousé une femme mute.— J'y estois, dist Epistemon. Le bon mari vouloit qu’elle parlast. Elle parla par l’art du médicin et du chirurgien, qui lui couparent un encyliglotte qu'elle avoit soubs la langue. La parole recouverte, elle parla tant et tant, que son mari relourna au médicin pour remède de la faire taire. Le médicin respondit en son art bien avoir remèdes propres pour faire parler les femmes ; n'en avoir pour les faire taire. Remède unique estre surdité du mari, contre cestui interminable parlement de femme. Le paillard devint sourd, par ne sçai quels charmes qu'ils feirent. Puis le médicin demandant son salaire, le mari respondit qu'il estoit vraiment sourd et qu'il n'entendoit sa demande. Je ne ris onques tant, que je feis à ce patelinage.

— Retournons à nos moutons (2), dist Panurge. Vos paroles translatées de baragouin en françois veulent dire que je me marie hardiment, et que ne me soucie d'estre cocu. C'est bien rentré de piques noires, monsieur nostre maistre, je croi bien qu'au jour de mes nopces, vous serez ailleurs empesché à vos pratiques, et que n y pourrez comparoistre. Je vous excuse,

Stercus et urina medici sunt prandia prima.

Ex aliis paleas, ex istis collige grana.

— Vous prenez mal, dist Rondibilis : le vers subséquent est tel :

Nobis sunt signa, vobis sunt prandia digna.

« Si ma femme se porte mal : j'en vouldrois voir l'urine, toucher le pouls, et voir la disposition du bas ventre, et des parties umbilicaires, comme nous commande Hippocrates, 2. 4phoris. 35, avant oultre pro-

(1) Ici c’est Panurge qui répond à Ponocrates.

Ga) Allusion, comme le mot patelinage, à la farce de Patelin.

céder. — Non, non, dist Panurge, cela ne faict à propos. C’est pour nous aultres légistes, qui avons la rubrique De ventre inspiciendo. Je lui appreste un clystère barbarin. Ne laissez vos affaires d'ailleurs plus urgents. Je vous envoyerai du rillé en vostre maison; et serez toujours nostre ami. »

Puis s’approcha de lui, et lui mist en main sans mot dire quatre nobles à la rose. Rondibilis les print trèsbien, puis luy dist en effroi, éomme indigné. « Hé, hé, hé, monsieur, il ne falloit rien. Grand merci toutesfois. De méchantes gents jamais je ne prends rien. Rien jamais de gents de bien je ne refuse. Je suis tousjours à vostre commendement. — En payant, dist Panurge, — Cela s'entend, » respondit Rondibilis.

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