CHAPITRE LI
Continuation des miracles advenus par les décrétales,
« Voici, dist Panurge , qui dict d'orgues. Mais j'en croi le moins que je peulx. Car il m'advint un jour à Poictiers, chez l'escossois docteur décrétalipotent d'en lire un chapitre : le diable m'emporte, si à la lecture d'icellui je ne fus tant constipé du ventre, que, par plus de quatre, voire cinq jours, je ne fiantai qu’une petite crotie. Scavez-vous quelle ? Telle, je vous jure, que Catuile dict estre celles de Furius son voisin.
En tout. un an je ne chie dix crottes ;
Et si des mains tu les brises et frottes.
Ja n’en pourras ton doigt souiller des erres, Car dures sont plus que febyes et pierres.
— Ha, ha, dist Homenaz, inian {2}! mon ami, vous,
(1) Vin de dimes, concédé par une de ces décrétales qu'on nommait extravagantes, comme étant ajoutées au droit canon.
(2) Imitation du cri de l'âne,
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Homenaz [p. 249).
par adventure, estiez en estat de péché mortel. — Ceslui-là, dist Panurge, est d’un aultre tonneau.
— Un jour, dist frère Jean, je m’estois à Sevillé torché le cul d’un feuillet d'unes meschantes clémentines, lesquelles Jean Guimard nostre recepveur avoit jecté on preau du cloistre; je me donne à touts les diables, si les rhagadies et hémorrhoïdes ne m’advindrent si très-horribles, que le pauvre trou de mon clos bruneau en fut tout dehinguandé.— Inian! dit Homenaz, ce fut évidente punition de Dieu, vengeant le péché qu'aviez faict incagant ces sacres livres, lesquels doibviez baiser et adorer , je dis d'adoration de latrie, ou d'hyperdulie pour le moins. Le Panormitan n'en mentit jamais (1).
— Jean Chouart, dist Ponocrates, à Monspelier avoit achapté des moines de sainct Olary unes belles décrétales escriptes en beau et grand parchemin de Lamballe, pour en faire des vélins pour battre l'or. Le malheur y fut si estrange, que onques pièce n'y fut frappée, qui vint à profict. Toutes furent dilacérées et estripées. — Punition , dist Homenaz, et vengeance divine. — Au Mans, dist Eudemon , Francois Cornu, apothécaire, avoit en cornets emploicté unes extravagantes frippées, je désavoue le diable, si tout ce qui dedans fut empaqueté, ne fut susl’instant empoisonné, pourri et gasté : encens, poivre, girofle, cinnamome, sapbran, cire, espices, casse, rheubarbe, tamarins; généralement tout, drogues, gogues et senogues (2). —
(1) Tudeschi, archevêque de Palerme en 149b, auteur d'un commentaire sur les Clémentines.
(2) Pour agogues et æénagogues, purgatifs.
Vengeance, dist Homernaz, et divine punition. Abuser és choses prophanes de ces tant sacres escriptures!
— À Paris, dist Carpalim, Groingnet, cousturier, avoit emploicté unes vieilles clémentines en patrons et mesure. O cas estrange! Touts habillements taillés sus tels patrons et pourtraicts sus telles mesures, furent gastés et perdus : robbes, capes, manteaulx, sayons, juppes, Casaquins, collets, pourpoincts, cottes, gonnelles, verdugalles. Groingnet, cuidant tailler une cappe, tailloit la forme d’une braguette. En lieu d’un sayon, tailloit uu chapeau à prunes sugcées. Sus la forme d'un casaquin tailloit une aumusse. Sus le patron d’un pourpoinct tailloit la guise d’une paelle. Ses varlets, l'avoir cousue, la deschiquetoient par le fond ; et sembloit d'une paelle à fricasser chastaignes. Pour un coilet, faisoit un brodequin. Sus le patron d'une verdugalle tailloit une barbute.Pensant faire un manteau, faisoit un labourin de Souisse. Tellement que le pauvre homme par justice fut condamné à payer les esloffes de touts ses chalands ; et de présent en est au Saphran (1).— Punition, dist Homenaz, et vengeance divine!
— À Cahusac, dist Gymnaste, fut pour tirer à la butte partie faicte entre les seigneurs d’Estissac et vicomte de Lausun. Perolou avoit despecé unes demies décrélales du bon canonge la charte; et des feuillets avoit taillé le blanc pour la butte. Je me donne, je me vend, je me donne à {ravers touts les diables, si jamais arbalestier du pays (lesquels sont suppellatifs en toute Guyenne) tira traict dedans : touts furent cos-
(4) Au bonnet jaune, comme banqueroutier.
À ces mots, une des filles promptement lui présenta un grand hanap plein de vin extravagant {p. 251).
tiers. Rien du blanc sacrosainct barbouillé ne fut despucellé ne entommé. Encore Sansornin l’aisné, qui gardoit les gages, nous juroit figues dioures (son grand serment) qu’il avoit vu apertement, visiblement, manifestement, le pasadous de Carquelin, droict entrant dedans la grolle on milieu du blanc, sus le poinct de toucher et enfoncer, s’estre escarté loing d’une toise costier vers le fournil. — Miracle, s'écria Homenaz, miracle, miracle! Clerice, esclaire ici. Je boi à touts. Vous me semblez vrais christians. »
A ces mots les filles commencearent à ricasser entre elles. Frère Jean hannissoit du bout du nez comme prest à roussiner,ou baudouiner pour le moins etmonter dessus, comme Herbault sus pauvre gents. « Me semble, dist Pantagruel, qu’en tels blancs l’on eust contre le danger du traict plus seurement esté, que ne fut jadis Diogenes. — Quoi? demanda Homenaz. Comment? Estoit-il décrétaliste? — C'est, dist Epistemon retournant de ses affaires, bien rentré de piques noires.— Diogenes, respondit Pantagruel, un jour s’esbattre voulant, visita les archers qui tiroient à la butte. Entr'iceulx un estoit tant faultier, impérit et mal adroict, que lorsqu'il estoit en ranc de tirer, tout le
peuple spectateur s'escartoit de paour d’estre par lui féru. Diogenes, l'avoir un coup vu si perversement tirer que sa flesche tomba plus d’un trabut loing de la butte, au second coup, le peuple loing d'un costé et d’aultre s’escartant, accourrut et se tint en pieds jouxte le blanc, affermant cestui lieu estre le plus seur , et que l'archer plustost fériroit tout aultre lieu que le blanc : le blanc seul estre en seureté du traict. — Un page, dist Gymnaste, du seigneur d'Estissac, nomméChamouillac, apperceut le charme. Par son advis, Perotou changea de blanc, et y employa les papiers du procès de Pouillac. Adoncques tirarent très-bien et les uns et les aultres.
— À Landerousse, dist Rhizotome, és nopces de Jean - Delif, fut le festin nuptial notable et sumptueux, comme lors estoit la coustume du pays. Après soupper, furent jouées plusieurs farces, comédies, sornettes plaisantes; furent dansées plusieurs moresques aux sonneltes et timbous; furent introduictes diverses sortes de masques et momeries. Mes compagnons d’eschole et moi, pour la feste honorer à nostre povoir (car au matin nous touts avions eu de belles livrées blanc et violet), sus la fin feismes un barboire
joveux avecques force coquilles de sainct Michel, et belles caquerolles de limaçons. En faulte de colocasie, bardane personate, et de papier, des feuillets d’un vieil sixiesme, qui là estoit abandonné, nous feismes nos faulx visages, les descoupants un peu à l’ecdroict des œils, du nez et de la bouche. Cas merveilleux : nos petites carolles et puériles esbatements achevés, ostants nos faulx visages, appareusmes plus hideux et villains que les diableteaulx de la passion de Doué : tant avions les faces gastées aulx lieux touchés par lesdits feuillets. L’un y avoit la picole, l’aultre le tac, l'aultre la vérole, l'aultre la rougeole, l’aultre gros froncles. Somme, cellui de nous touts estoit le moins blessé à qui les dents esioient tombées.— Miracle, s'escria Homenaz, miracle! — Il n’est, dist Rhizotome , encore temps de rire. Mes deux sœurs, Catharine et Renée, avoient mis dedans ce beau sixiesme, comme en presse (car il estoit couvert de grosses aisses, et ferré à glas) leurs guimples, manchons, et collereites savonnées de frais, bien blanches , et empesées. Par la vertus Dieu!... — Attendez, dist Homenaz, duquel Dieu entendez-vous? — Il'n’'en est qu'un, respondit Rhizotome. — Oui bien, dist Homenaz, és cieulx : en terre n’en avons-nous un aultre? — Arry! avant, dist Rhizotome, je n'y pensois par mon ame plus. Par la vertus doncques du dieu pape, leurs guimples, collerettes, baverettes, couvrechefs et tout aultre linge y devint plus noir qu’un sac de charbonnier. — Miracle! s'escria Homenaz. Clerice, esclaire ici, et note ces belles histoires. — Comment , demanda frère Jean , dict-on doncques : |
Depuis que décrets eurent ales
Et gents-d’armes portarent males, Moines allarent à cheval,
En ce monde abunda tout mal.
—Je vous entend, dist Homenaz, Ce sont petits quolibets des hérétiques nouyeaulx. »