‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 250 sur 327 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Comment Homenai donne à Pantagruel des poires de bon christian.

Epistemon, frère Jean et Panurge, voyant cette fascheuse catastrophe , commencearent au couvert de leurs serviettes crier : &« Myault, myault, myault! » faignants ce pendent s’essuer les œils , comme s'ils eussent plouré. Les filles furent bien apprinses et à touts présentarent pleins hanaps de vin clémentin, avecques abundance de confictures. Ainsi fut de nouveau le banquet resjoui. En fin de table, Homenaz nous donna grand nombre de grosses et belles poires, disant : « Tenez, amis : poiressont singulières, lesquelles ailleurs ne trouverez. Non toute terre porte tout : Indie seule porte le noir ébène; en Sabée provient le bon encens; eu l'isle de Lemnos, la terre sphragilide; en ceste isle seule naissent ces belles poires. Faictes-en, si bon vous semble, pépinières en vos pays. — Comment, demanda Pantagruel, les nommez-vous ? Elles me semblent très-bonnes, et de bonne eau: Si on les cuisoit en casserons- par quartiers avecques un peu de vin et de sucre, je pense que seroit viende très-salubre tant és malades comme és sains. Non aultrement , réspondit Homenaz: Nous sommes simples gents, puisqu'il plais à Dieu. Et appellons les figues, figues; lés prunes, prunes; et les poires, poires. — Vraiement, dist Pantagruel, quand je serdi én mon meshage (ce sera, si Dieu plaist, bien tost), j'en affiérai et enterai en mon jardin de Touraine sus la rive de Loire, et seront dictes poires de bon christian, Car onques ne vid christians meilleurs que sont ces bons papimanes. — Je trouverois, dist frère Jean, aussi bon qu'ik-nous donnast deux ou trois chartées de ces filles. — Pourquoi faire? demandoit Homenàaz, = Pouf les saigner, respondit frère Jear, droict entre les deux gros orteils avec certains pistolandiers de bonne touche. En ce faisant, sus elles nous enterions des enfants de bon christiàn, et la race en nos pays multiplieroit esquels ne sont mie trop bons. — Vrai bis, respondit Homenaz, non ferons, car vous eur feriez la folie aulx garsons : je vous Cognois à vostre nez, et sine vousavois onques vu. Hélas, hélas, que vous estes bon fils! Vouldriez-vous bien damner vostre ame? Nos décrétales le deffendent. Je vouldrois que les sçussiez bien. — Patience, dist frère Jean. Mais, Si tu non vis dare, prœsta, quæsumus|1). C’est matière de bréviaire. Je n’en crains homme portant barbe, fust-il docteur de cristallin (je dis décrétalin) à triple bourlet. »

Le disner. parachevé, nous prinsmes congé d'Homenaz et de tout le bon populaire, humblement les remerciants, et, pour retribution de tant de biens, leur promettants que venus à Rome ferions avec le père Sainct tant qu’en diligence il les iroit voir en per-

(1) Si tu ne veux donner, prête, nous t'en prions.

sonne. Puis retournasmes en nostreé nauf. Pantagruel, par libéralité et recognoissance du sacré pourtraict papal, donna à Homenaz neuf pieces de drap d’or frisé, pour estre apposées au devant dé la fenestre ferrée ; feit emplir le tronc de la réparation de la fabrique tout de doubles escuts au sabot, et feit délivrer à chascune des filles, lesquelles avoient servi à table durant le disner, neuf cents quatorze saluts d’or pour les marier en temps opportun,

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