‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 59 sur 327 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Comment le moine fut festoyé par Gargantua, et des beaulx propos qu'il tint en soupant.

Quand Gargantua fut à table, et la première poincte des morceaulx fut bauffrée, Grandgousier commencea racompter la source et la cause de la guerre mue entre lui et Picrochole : et vint au poinct de narrer comment frere Jean des Entommeures avoit triumphé à la deffense du clos de l'Abbaye, et le loua au dessus des prouesses de Camille, Scipion, Pompée, Cesar, et Themistocles. Adonc requist Gargantua que sus l'heure fust envoyé quérir, affin qu'avec lui on consultast de ce qu'estoit à faire. Par leur vouloir l’alla quérir son maistre d'hostel, et l’amena joyeusement avec son baston de croix, sus la mule de Grandgousier.

Quand il fut venu, mille caresses, mille embrassements, mille bons jours furent donnés. « Hé! frère

(1) Lorsque les hommes se levoient contre nous, peut-être ils nous eussent mangés vivants. Comme leur fureur s'irritait Contre nous, peut-être l'eau nous eût engloutis.… Notre âme a passé le torrent. Peut-être notre âme eûtelle passé le torrent insurmontable.. Béni soit le Seigneur, qui ne nous à pas donnés en proie à leurs dents. Notre âme, comme le passereau, a été arrachée du filet des chasseurs... Le lacs a été rompu et nous avons été délivrés. Notre aide dans le Seigneur, etc.

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Prise de la Roche-Clermaud,

J. BRY AINÉ, EDITEUR

Paris, Jmpr, Lacour ET C°, rue Soufflot, 48,

Jean mon ami, frère Jean mon grand cousin, frère Jean de par le diable : l'accollée, mon ami. — A moi la brassée. — Ça, couillon, que je t’esrene à force de t'accoller. »

Et frère Jean de rigoller : jamais homme ne fut tant courtois ni gracieux. « Ga, ca, dist Gargantua, une escabelle ici auprès de moi, à ce bout. — Je le veulx bien, dist le moine, puis qu’ainsi vous plaist. Page, de l'eau; boute mon enfant, boute; elle me refraischira le foie. Baille ici, que je gargarise. — Deposita cappa, dist Gymnaste, ostons ce froc. — Ho, par Dieu, dist le moine, mon gentilhomme, il y a un chapitre in statutis Ordinis, auquel ne plairoit le cas. — Bren, dist Gymnaste, bren pour vostre chapitre. Ce froc vous rompt les espaules : mettez bas. — Mon ami, dist le moine, laisse le moi : car par Dieu je n’en boi que mieulx. Il me fait le corps tout joyeux. Si je le laisse, messieurs les pages en feront des jarretières, comme il me fut faict une fois à Coulaines. D’advantage je n'aurai nul appétit. Mais si en cest habit je m'assis à table, je boirai par Dieu et à toi, et à ton cheval. Et dehait. Dieu gard de mal la compagnie! J'avois soupé : mais pour ce ne mangerai-je poinct moins : car j'ai un estomach pavé, creux comme la botte sainct Benoist: tousjours ouvert comme la gibbessière d’un advocat. De touts poissons, fors que la tenche {1}, prenez l’aile . de la perdrix, ou la cuisse d’une nonnain {2] : n’est ce falotement mourir quand on meurt le caiche roide. Nostre prieur aime fort le blanc de chapon. — En cela, dist Gymnaste, il ne semble poinct aux regnards; car des chapons, poulles, poullets qu'ils prennent, jamais ne mangent le blanc. — Pourquoi? dist le moine. — Parce, respondit Gymnaste, qu’ils n’ont poinct de cuisiniers à les cuire. Et s’ils ne sont compétentement cuits, ils demourent rouges et non blancs. La rougeur des viandes est indice qu’elles ne sont assez cuictes. Exceptés les gammares et escrevices que l'on cardinalise à la cuicte. — Feste Dieu Bayard {3}, dist le moine, l’enfermier de nostre abbaye n'ha doncques la teste bien cuicte, car il ha les yeulx rouges comme un jadeau de vergne. Cette cuisse de levrault est bonne pour les goutteux (4).

.« À propos truelle, pourquoi est-ce que les cuisses d'une damoiselle sont tousjours fraisches? — Ce problème, dist Garganlua, n’est ni en Aristoteles, ni en Alexandre Aphrodisée, ni en Plutarche. — C'est, dist le moine, pour trois causes : par lesquelles un lieu est naturellement refraischi. Primo, pource que l’eau decourt tout du long. Secundà, pource que c’est un lieu umbrageux, obscur, et ténébreux, auquel jamais le soleil ne luist. Et tiercement, pource qu'il est continuellement esventé, des vents du trou de bise, de chemise, et d'abundant de la braguette. Et dehait. Page à la humerie. Crac, crac, crac! Que Dieu est bon, qui nous donne ce bon piot. J'advoue Dieu, si j'eusse esté au temps de Jesus-Christ, j'eusse bien engardé que les juifs ne l’eussent prins au jardin d’olivet. Ensemble le diable me faille, si j'eusse failli de couper les jarrets à messieurs les apostres, qui fuirent tant laséhement après qu'ils eurent bien soupé, et laissarent leur bon maistre an besoing. Je haï plus que poison un homme qui fuit quand il fault jouer des cousteaulx. — Hon, que je ne suis roi de France pour quatre-vingts ou cent ans! Par Dieu je vous mettrois en chien courtault les fuyars de Pavie. Leur fiebvre quarlaine. Pourquoi ne mouroient-ils là plustost que laisser leur bon prince en ceste necessité? N’est-il meilleur et plus honorable

(1) Prenez le dos, laissez la penche, ajoute le proverbe picard, selon H. Estienne.

(2) Qui monacha potitur, virga lendente moritur (J.-V. Metulinus).

(3) Jurement favori du chevalier Bayard. (4) Allusion à une opinion de Pline, liv. 18.

mourir verlueusement bataillant, que vivre fuyant villainement? Nous ne mangerons gaires d’oisons cette année. — Ha, mon ami, baille de ce cochon. Diavoll! il n'y ha plus de moust. Germinavit radix Jesse [1]. Je renie ma vie, je meurs de soif. Ce vin n'est des pires. Quel vin buviez-vous à Paris? Je me donne au diable, si je n’y tiens plus de six mois pour un temps maison ouverte à tous venants. Cognoissez-vous frère Claude des haults Barrois? — O le bon compagnon que c'est! Mais quelle mouche l’ha piqué? Il ne faict rien qu'estudier depuis je ne sçai quand. — Je n’estudie poinct de ma part. En nostre abbaye nous n’estudions jamais, de paour des auripeaulx. Nostre feu abbé disoit que c’est chose monstrueuse voir un moine sçavant. — Par Dieu, monsieur mon ami, magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes |2]. — Vous ne vistes onques tant de lièvres comme il y en ha ceste année. Je n’ai pu recouvrer ni autour, ni tiercelet de lieu du monde. Monsieur de la Bellonnière m'avoit promis un lanier, mais il m'escripvit naguaires qu'il estoit devenu pantois. — Les perdrix nous man: geront les aureilles mesouan. Je ne prends poinct de plaisir à la tonnelle, car je m'y morfonds. Si je ne Cours, si je ne tracasse, je ne suis poinct à mon aise. Vrai est que saultant les hayes et buissons, mon froc y laisse du poil. J'ai recouvert un gentil levrier. Je donne au diable si lui escape lièvre. Un laquais le menoit à monsieur de Maulevrier : je le destroussai : feis-je mal? — Nenni, frère Jean, dit Gymnaste, nenni de par tous les diables, nenni. — Ainsi, dist le moine, à ces diables, ce pendent qu'ils durent. Vertus Dieu, qu’en eust faict ce boiteux ? Le cor Dieu, il prend plus de plaisir quand on lui faict présent d’un bon couple de bœufs. — Comment, dist Ponocrates, vous jurez, frère Jean ? — Ce n’est, dist le moine, que pour orner mon langage. Ce sont couleurs de rhétorique cicéroniane. »

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