‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 82 sur 327 · DE CE LIVRE · texte numérisé non relu

DE CE LIVRE

Très illustres et très chevalereux champions, gen-

Si pour mesler profict avec doulceur tilshommes, et aultres, qui voluntiers vous adonnez à On met en prix un auteur grandement, toutes gentillesses et honestelès, vous avez nagaires Prisé seras, de cela tient toi seur : vu, leu, et sceu les grandes et inestimables chroniques : le cognoi, car ton entendement de l'énorme géant Gargantua : et comme vrais fideles AR De de ma tontenens, les avez creues tout ainsi que texte de Bible ou du Qu'il m'est advis que voi un Democrite saint Evangile, et y avez maintesfois passé vosire Riant les faicts de nostre vie humaine. temps avec les honorables dames et damoiselles, leur Or persévère, et si n’en as mérite en faisants beaulx et longs narrés, alors que esliez En ces bas lieux : l’auras en hault domaine. hors de propos : dont estes bien dignes de grande

louange et mémoire sempiternelle. Et à la mienne volunté que un chascun laissast sa propre besogne,

- £ : 2 Paris, — lip. Lacour er C, rue Soufflot, 46 1 e)

58 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.

ne se souciast de son mestier , et mist ses affaires propres en obli, pour y vaquer entièrement, sans que son esperit fust d’ailleurs distraicl ni empesché, jusques à ce que l’on les tinst par cœur, afin que si d'adventure l'art de l'imprimerie Cessoit, ou en cas que touts livres périssent au temps à venir, un chascun les pust bien au net enseigner à ses enfants, et à ses successeurs et survivants bailler comme de main en main, ainsi qu'uné religieuse cabale, Car il y ha plus de fruict que par adventure ne pensent un tas de gros talvassiers touts Croustelèvés, qui entendent beaucoup moins eh ces pélites joyeuselés, que ne faict Raclet (1) en l'Instituté, J'en ai cogneu de haults et puissants seigneurs en bon nombre, qui, allants à la chassé des grosses beslès, où voler pour canes, s’il advenoit que là béste ne fusl rencontrée par les brisées, ou que le faulcon se fist à planer, voyants la proie gagner à tire d’aile, ils estolent bien marris, Ccornme entendez assez : mais leut réluge dé réconfort, et affin de ne oi morfondre, estoit à recoler les ineslirmables laicts dudict Gargantua. Aultres sont par le monde (ce ne sont fariboles) qui éstants grandement affligés du mal des dents, après avoir touts leurs biens despendus en médièins sans en rien profictér, n'ont trouvé remède plus expédient que de meltre lesdictes Chroniques entre deux beaulx linges bien chaulds, et les appliquer au lieu de là douleur, les sinapizant aveéques un peu de pouldre d'otibus. Maïs que dirai-je des pauvres vérolés et goutteux? Ô quantesfois nous les avons vu, à l'heure qu'ils éstoient bièn oinsts, êt engraissés à poinct; et le visage leur reluisoit Comme la clavure d'un charnier, et les dents leur tressailloïènt comme font les maréhettes d'un clavier d'orgues où d’espinette, quand on joue dessus, et le gousier leur éscumoit comme à un verrat que les vaultres ont aculé entre les toiles. Que faisoient-ils alors ? Toute leur consolation n'estoit que d'ouïr lire quelque page dudict livre. Et en avons vu qui se donnhoïent à cent pipes de vieulx diables, en cas qu'ils n’eussènt senti allégement manifeste à la lecture dudiet livre, lors qu'on les tenoit és limbes, ni plus ni moins que les femmes estants en mal d'enfant, quand on leur list la vie de saincte Marguerite. Est ce rien cela? Trouvez-moi livre en quelque langue, en quelque faculté el science que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je payerai chopine de tripes. Non, messieurs, non. Il est sans pair, incomparable, et sans paragon : je le maintien jusques au feu exclusive. Et ceulx qui vouldroient contre te maintenir, qu'ils soient réputés abuseurs, prédestinateurs, imposteurs, et séducteurs. Bien vrai est-il, que l’on trouve en aulcuns livres de haulte fustaie certaines propriétés occultes, au nombre desquels l'on tient Fesse-pinte, Orlando furioso, Robert le diable, Fierabras, Guillaume sans paour, Huon de Bourdeaulx, Monteville, et Matabrune. Mais ils ne sont comparables à cellui duquel parlons. Et le monde ha bien cogneu par expérience infaillible le grand émolument et utilité qui venoit de ladicte chronique Gargantuine : car il en ha esté plus vendu par les imprimeurs en deux mois, qu’il ne sera ichepté de Bibles en neuf ans. Voulant doncques {je \ostre humble esclave) accroistre vos passe-temps d'advantage, vous offre de présent un aultre livre de mesme billon, sinon qu’il est peu plus équitable et di- «ne de foi que n'estoit l’aultre. Gar ne croyez (si ne voulez errer à vostre escient) que j'en parle Comme les Juifs de la loi. Je ne suis né en telle planète, et me m'advint onques de mentir, ou asseurer chose qui ne lu € véritable. J'en parle comme un gaillard onocro- ‘ae, voire, di-je, crolenotaire des marlyrs amants, ct croquenolaire d'amours (2) : j'en parle comme

1) Selon Le Duchat, Renebert Raclit, professeur de droit à Dole, ami de Gilbert Cousin qui le cite avec éloges. Rabélais ne parait point partager Cette borne opinion.

(2 Turlupinade dirigée contre les protonolaires apostoliques de l’époque,

saint Jean de l’Apocalypse, quod vidimus testamur. C'est des horribles faicts et prouesses de Pantagruel, lequel j'ai servi à gages dès ce que je fus hors de page jusques à présent, que par son congé je m'en suis venu visiter mon pays de vache, et sçavoir si en vie estoit parent mien aulcun. Pourtant, affin que je face fin à ce prologue, tout ainsi comme je me donne à cent mille panerées de beaulx diables, corps ét ame, tripes et boyaulx, en cas que j'en mente en toute l'histoire d'un seul mot; pareillement , le feu sainct Antoine vous arde, mau de terre bous bire, le lanci, le maulubec vous trousse, la caquesangue vous vienne, le mau fin feu de riqueraques, aussi menu que poil de vache, renforcé de vif argent, vous puisse entrer au fondement, et comme Sodome et Gomorrhe puissiez tomber en soulphre, en feu et en abysme, en cas que vous ne croyez fermement tout te que je vous racompterai en ceste présente chronique.

Page 1