A. LA REINE
Vw la mort de S. A. R. madame la f 'w> f -Charlotte de Lorraine.
(Ju courent, les cheveux épais,
Ces vierges, ces époux, ces mères k
Et ces enfans et ces vieillards
Inondés de larmes amères ?
Pourquoi ces temples ébranlés
Par l'airain qui gémit dans l'ombre ?
Pourquoi ces citoyens sans nombre, Partout errans ou rassemblés , Du sommeil, des amours interrompant les heures, Font-ils de cris plaintifs retentir nos demeures ?
A-T-or* vu flotter les drapeaux
D'un voisin prêt à nous surprendre ?
Brillent-ils déjà les flambeaux Qui vont mettre nos murs en cendre ?
Quel trouble ! hélas ! tel fut ce jour *, Jour funèbre, où nos derniers princes, Pour rendre à la paix ces provinces , De la guerre éternel séjour, Cédant leur trône antique aux souhaits de la France, Délaissèrent nos bords pleins de leur bienfaisance.
« Quoi! ces bords sont votre pays,
« Et vous ignorez nos alarmes ?
« Entourés d'armes , d'ennemis ,
« Ah ! nous verserions moins de larmes !
« Mais la Mort frappe, et désormais
« A Léopold rejoint sa fille :
« Ces pauvres, immense famille,
« Riche autrefois de ses bienfaits, « Nos parens , nos amis , et leur sœur et leur frère, « Tout ce peuple orphelin redemande une mère.
« Ici, par des jeux solennels, « Nous célébrâmes sa naissance ; <■ Plus loin , sous les yeux paternels , « Nous vîmes croître son enfance;
* On se rappelle quel désespoir montra le peuple le jour où nos princesses partirent de Lunéville.
« Elle nous promit en ces lieux
« De bientôt revoir sa patrie ,
« Le jour où, de nos cœurs suivie,
« Elle passa sous d'autres cieux :
« Nous ne la verrons plus : rien ne peut nous la rendre, « Et des murs étrangers posséderont sa cendre. »
Pleurez, citoyens malheureux,
Pleurez cette princesse auguste :
Autant son cœur fut généreux,
Autant votre douleur est juste.
Elle est donc plongée au tombeau,
Elle qui vouait sa fortune
A la prospérité commune?
Pareille à ce pâle flambeau , Astre de nos foyers et rival de l'Aurore , Qui, pour servir nos vœux, lui-même se dévore.
Hélas ! vos pères , abattus Sous le fardeau de la vieillesse, En me racontant ses vertus , P».etrouvaient leur jeune allégresse.
Quels héros , quels dieux bienfaisans Ils me peignaient dans ses ancêtres!
« Quoi! disaient-ils, sous d'autres maîtres « Il faut donc finir nos vieux ans?
« Nos climats, l'univers, tout est plein de leur gloire , « Et Louis seul en peut effacer la mémoire. »
no OEUVRES
Pleurez... Mais pourquoi succomber
Au malheur qui vous désespère ?
Le Ciel n'a pu vous dérober
Votre déesse tutélaire :
!\on ; d'un grand cœur tel est le sort :
Appui des siens durant sa vie,"
Il protège , û sert sa patrie
Dans le sein même de. la mort.
Ainsi, lorsque son char a disparu sur l'onde, Le soleil de ses feux éclaire encor le monde.
Ce sont ces exemples sacrés
Qui nous instruisent d'âge en âge :
Toujours des héros expirés
Les héros vivans sont l'ouvrage.
Suivez ces Germains aux combats :
Sans cesse du sauveur de Vienne
L'Ombre terrible se promène ,
Et tonne au milieu des soldats, Guide , enflamme les chefs en qui son cœur respire , Et, du fond des tombeaux , Charles*soutient l'empire.
Semblable à ce prince indompté, Dieu de la guerre en Germanie,
* Charles V, duc de Lorraine . aïeul de la princesse.
DE GILBERT. m
Parmi vous de l'humanité
Sa fille sera le génie.
Le juste à ces Mânes vengeurs,
Peindra ses vertus méconnues,
Les malheureux à ses statues
Iront raconter leurs douleurs, Et le nohle désir d'obtenir ces hommages De mortels bienfaisans peuplera vos rivages.
Mourante , hélas ! en vastes dons
Elle épuise encor ses richesses ,
Et de sa voix les derniers sons
Tous annoncèrent ses largesses.
Mais d'où part ce torrent de feux?
Devant moi s'ouvre l'empirée ;
Quelle est cette vierge sacrée
Qui sort sur un char lumineux?
Des éclairs de son front l'univers se décore, Et la nuit se revêt des couleurs de l'aurore.
Gardez-vous d'en douter, Lorrains; C'est elle-même, elle s'avance; De ses aïeux, vos souverains, Un chœur illustre la devance :
Sur le front d'un fier conquérant Celui-là * reprit sa couronne ,
* René II, vainqueur de Charles-le -Téméraire , duc de Bourgogne.
ii2 OEUVRES
Et , fils généreux de Bellonne ,
Pleura son ennemi mourant. De vos pères cet autre * embellit l'heureux âge; Ces temples , ces remparts , vos lois en sont l' ouvrage.
Celui ** qui lève au-dessus d'eux
Une tète si radieuse,
Long-temps dans un exil affreux
Traîna sa jeunesse fameuse.
En proie aux ravages de Mars,
O ma patrie ! en son absence
Tu n'étais qu'un désert immense
Tout couvert d'ossemens épars :
Il vient , la paix le suit; ces ossemens horribles Marchent , courent s'unir, sont des hommes terribles.
Mais de tant de princes rivaux Qui peindrait les exploits sublimes?
Ces bords n'ont vu que des héros Marcher nos maîtres légitimes.
Les voyez-vous se rassembler Autour de leur fille immortelle,
* Charles III, fondateur de cette ville magnifique bâtie auprès de l'ancienne ville de Nanci. On l'appelle la Ville- Neuve.
*" Léowold I.
DE GILBERT. n3
Qui, toujours aux Lorrains fidèle,
Descend et vient les consoler ?
Je l'entends; elle parle , elle est ici présente, Et fait couler le miel de sa bouche éloquente :
« C'est trop gémir et soupirer: « Ah ! calmez ces regrets profanes ; « Vos maux viendraient me déchirer « Jusqu'au fond du séjour des Mânes.
■ Je vous aimais , et chez les Morts « Cette même ardeur m'a suivie;
« Loin de vous s'écoula ma vie , « Mais mon cœur habitait vos bords ; « Du moins, du moins rendue à des rives si chères, « Ma cendre ira dormir au tombeau de mes pères.
« Gardez ces restes précieux,
« Gages derniers de ma tendresse,
« Et que le nom de mes aïeux
« Sur vos bouches vole sans cesse.
« Yantez en eux des bienfaiteurs ,
« Et non point vos antiques princes;
« Louis commande à ces provinces,
« Comme eux il a droit à vos cœurs.
« Que dis-je.' ah! que vos cœurs àLouis seul se donnent: « C'est moi, c'est mes aïeux, leurs ombres qui l'ordonnent.
- Leur sceptre est biisé pour jamais ,
■ Il est brisé ; mais , 6 Lorraine !
ti4 OEUVRES
« Déjà pour toi l'heureux Français « Les voit tous revivre en sa reine.
« Sans doute dès ses jeunes ans « On lui redit leurs grands exemples ; « Que de ses pères dans tes temples « Étaient cachés les ossemens : « S'ils aimaient les Lorrains, le même amour l'enflamme, « Et toutes leurs vertus ont passé dans son âme. •■>
L'Ombrf. a dit: Vous savez ses lois ,
Voici sa tomhe redoutable;
Jurez-y, peuples, à vos rois
\ ne tendresse inviolable :
Parlez. « ?<ous jurons à Louis
« De vivre tous Français fidèles :
« Oui, s'il restait des cœurs rebelles
« Que sa vertus n'eût point conquis , « O reine , ô des Lorrains chère et douce espérant < « Il les reçut de vous dévoués à la Fiance. »
DE GILBERT. iro
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