‹ Œuvres de GilbertChapitre 16 sur 41 · A. LA REINE · texte numérisé non relu

A. LA REINE

Vw la mort de S. A. R. madame la f 'w> f -Charlotte de Lorraine.

(Ju courent, les cheveux épais,

Ces vierges, ces époux, ces mères k

Et ces enfans et ces vieillards

Inondés de larmes amères ?

Pourquoi ces temples ébranlés

Par l'airain qui gémit dans l'ombre ?

Pourquoi ces citoyens sans nombre, Partout errans ou rassemblés , Du sommeil, des amours interrompant les heures, Font-ils de cris plaintifs retentir nos demeures ?

A-T-or* vu flotter les drapeaux

D'un voisin prêt à nous surprendre ?

Brillent-ils déjà les flambeaux Qui vont mettre nos murs en cendre ?

Quel trouble ! hélas ! tel fut ce jour *, Jour funèbre, où nos derniers princes, Pour rendre à la paix ces provinces , De la guerre éternel séjour, Cédant leur trône antique aux souhaits de la France, Délaissèrent nos bords pleins de leur bienfaisance.

« Quoi! ces bords sont votre pays,

« Et vous ignorez nos alarmes ?

« Entourés d'armes , d'ennemis ,

« Ah ! nous verserions moins de larmes !

« Mais la Mort frappe, et désormais

« A Léopold rejoint sa fille :

« Ces pauvres, immense famille,

« Riche autrefois de ses bienfaits, « Nos parens , nos amis , et leur sœur et leur frère, « Tout ce peuple orphelin redemande une mère.

« Ici, par des jeux solennels, « Nous célébrâmes sa naissance ; <■ Plus loin , sous les yeux paternels , « Nous vîmes croître son enfance;

* On se rappelle quel désespoir montra le peuple le jour où nos princesses partirent de Lunéville.

« Elle nous promit en ces lieux

« De bientôt revoir sa patrie ,

« Le jour où, de nos cœurs suivie,

« Elle passa sous d'autres cieux :

« Nous ne la verrons plus : rien ne peut nous la rendre, « Et des murs étrangers posséderont sa cendre. »

Pleurez, citoyens malheureux,

Pleurez cette princesse auguste :

Autant son cœur fut généreux,

Autant votre douleur est juste.

Elle est donc plongée au tombeau,

Elle qui vouait sa fortune

A la prospérité commune?

Pareille à ce pâle flambeau , Astre de nos foyers et rival de l'Aurore , Qui, pour servir nos vœux, lui-même se dévore.

Hélas ! vos pères , abattus Sous le fardeau de la vieillesse, En me racontant ses vertus , P».etrouvaient leur jeune allégresse.

Quels héros , quels dieux bienfaisans Ils me peignaient dans ses ancêtres!

« Quoi! disaient-ils, sous d'autres maîtres « Il faut donc finir nos vieux ans?

« Nos climats, l'univers, tout est plein de leur gloire , « Et Louis seul en peut effacer la mémoire. »

no OEUVRES

Pleurez... Mais pourquoi succomber

Au malheur qui vous désespère ?

Le Ciel n'a pu vous dérober

Votre déesse tutélaire :

!\on ; d'un grand cœur tel est le sort :

Appui des siens durant sa vie,"

Il protège , û sert sa patrie

Dans le sein même de. la mort.

Ainsi, lorsque son char a disparu sur l'onde, Le soleil de ses feux éclaire encor le monde.

Ce sont ces exemples sacrés

Qui nous instruisent d'âge en âge :

Toujours des héros expirés

Les héros vivans sont l'ouvrage.

Suivez ces Germains aux combats :

Sans cesse du sauveur de Vienne

L'Ombre terrible se promène ,

Et tonne au milieu des soldats, Guide , enflamme les chefs en qui son cœur respire , Et, du fond des tombeaux , Charles*soutient l'empire.

Semblable à ce prince indompté, Dieu de la guerre en Germanie,

* Charles V, duc de Lorraine . aïeul de la princesse.

DE GILBERT. m

Parmi vous de l'humanité

Sa fille sera le génie.

Le juste à ces Mânes vengeurs,

Peindra ses vertus méconnues,

Les malheureux à ses statues

Iront raconter leurs douleurs, Et le nohle désir d'obtenir ces hommages De mortels bienfaisans peuplera vos rivages.

Mourante , hélas ! en vastes dons

Elle épuise encor ses richesses ,

Et de sa voix les derniers sons

Tous annoncèrent ses largesses.

Mais d'où part ce torrent de feux?

Devant moi s'ouvre l'empirée ;

Quelle est cette vierge sacrée

Qui sort sur un char lumineux?

Des éclairs de son front l'univers se décore, Et la nuit se revêt des couleurs de l'aurore.

Gardez-vous d'en douter, Lorrains; C'est elle-même, elle s'avance; De ses aïeux, vos souverains, Un chœur illustre la devance :

Sur le front d'un fier conquérant Celui-là * reprit sa couronne ,

* René II, vainqueur de Charles-le -Téméraire , duc de Bourgogne.

ii2 OEUVRES

Et , fils généreux de Bellonne ,

Pleura son ennemi mourant. De vos pères cet autre * embellit l'heureux âge; Ces temples , ces remparts , vos lois en sont l' ouvrage.

Celui ** qui lève au-dessus d'eux

Une tète si radieuse,

Long-temps dans un exil affreux

Traîna sa jeunesse fameuse.

En proie aux ravages de Mars,

O ma patrie ! en son absence

Tu n'étais qu'un désert immense

Tout couvert d'ossemens épars :

Il vient , la paix le suit; ces ossemens horribles Marchent , courent s'unir, sont des hommes terribles.

Mais de tant de princes rivaux Qui peindrait les exploits sublimes?

Ces bords n'ont vu que des héros Marcher nos maîtres légitimes.

Les voyez-vous se rassembler Autour de leur fille immortelle,

* Charles III, fondateur de cette ville magnifique bâtie auprès de l'ancienne ville de Nanci. On l'appelle la Ville- Neuve.

*" Léowold I.

DE GILBERT. n3

Qui, toujours aux Lorrains fidèle,

Descend et vient les consoler ?

Je l'entends; elle parle , elle est ici présente, Et fait couler le miel de sa bouche éloquente :

« C'est trop gémir et soupirer: « Ah ! calmez ces regrets profanes ; « Vos maux viendraient me déchirer « Jusqu'au fond du séjour des Mânes.

■ Je vous aimais , et chez les Morts « Cette même ardeur m'a suivie;

« Loin de vous s'écoula ma vie , « Mais mon cœur habitait vos bords ; « Du moins, du moins rendue à des rives si chères, « Ma cendre ira dormir au tombeau de mes pères.

« Gardez ces restes précieux,

« Gages derniers de ma tendresse,

« Et que le nom de mes aïeux

« Sur vos bouches vole sans cesse.

« Yantez en eux des bienfaiteurs ,

« Et non point vos antiques princes;

« Louis commande à ces provinces,

« Comme eux il a droit à vos cœurs.

« Que dis-je.' ah! que vos cœurs àLouis seul se donnent: « C'est moi, c'est mes aïeux, leurs ombres qui l'ordonnent.

- Leur sceptre est biisé pour jamais ,

■ Il est brisé ; mais , 6 Lorraine !

ti4 OEUVRES

« Déjà pour toi l'heureux Français « Les voit tous revivre en sa reine.

« Sans doute dès ses jeunes ans « On lui redit leurs grands exemples ; « Que de ses pères dans tes temples « Étaient cachés les ossemens : « S'ils aimaient les Lorrains, le même amour l'enflamme, « Et toutes leurs vertus ont passé dans son âme. •■>

L'Ombrf. a dit: Vous savez ses lois ,

Voici sa tomhe redoutable;

Jurez-y, peuples, à vos rois

\ ne tendresse inviolable :

Parlez. « ?<ous jurons à Louis

« De vivre tous Français fidèles :

« Oui, s'il restait des cœurs rebelles

« Que sa vertus n'eût point conquis , « O reine , ô des Lorrains chère et douce espérant < « Il les reçut de vous dévoués à la Fiance. »

DE GILBERT. iro

iuvvnw.wwiiV\vv\vv\uvmiwiivl\»v\uiwnvwrtiwivv

Page 1