A M. IMBERT
Vous avez raison, Monsieur : pour être aujourd'hui distingué de la foule des écrivains, poète et prosateur infatigable, il faut s'exercer dans tous les genres de littérature, entasser volumes sur volumes, et ne pas laisser au public, si j'ose m'exprimer ainsi, le temps de respirer : la célébrité est la récompense de l'auteur le plus fécond, et non de l'auteur le plus excellent. Aussi serait-il impossible de citer un siècle qui ait produit autant d'ouvrages savans et littéraires que le nôtre en a vu paraître. Le dernier des rimeurs modernes peut se vanter d'avoir plus écrit que le premier génie du siècle passé, et faire graver en lettres d'or au bas
de son portrait : Je suis un auteur universel.
Mais cette célébrité que l'homme de lettres acquiert par la multitude et la variété de ses productions, la conserve-t-il dans la postérité? >~on, sans doute, et l'on connaît les disgrâces tragiques denos beaux-esprits si vantés. Leur réputation survit à peine à leur savante personne; et pour ne parler que de Fontenelle et de la Motte, maigre tout leur mérite, combien sonl-ils déchus de leur haute renommée! D'ailleurs, monsieur, quels ont été les fruits de cette manie générale d'écrire sans fin, de se transformer en auteur à cent têtes? la corruption du goût, le mépris des règles, la décadence des lettres, l'avilissement des écrivains mêmes : cette assertion ne serait pas difficile à prouver, et je me propose de la discuter avec vous dans notre premier entretien littéraire.
Au milieu de cette contagion qui s'est répandue sur le Parnasse, que fera donc un homme à qui la Nature a refusé cette prodigieuse facilité d'écrire dont elle a doué
tous les grands génies de notre âge, et qui, par un goût gothique et bizarre, méprise assez leur fécondité pour ne la point envier, à moins que, semblable à la vôtre, elle ne nuise pas à la beauté de leurs ouvrages? Ce qu'il fera? S'il est si possédé de la fureur de rimer, qu"il ne puisse absolument se vaincre, il doit choisir parmi le genre de poésie le plus analogue à son caractère} le plus facile, le genre lyrique, par exemple, et s'y livrer tout entier. Lorsque avec de longs efforts il aura composé quatre odes passables, je lui conseille de les envoyer successivement à l'académie : elle daignera peutêtre en lire huit vers. Wa-t-elle pas lu une stance entière du Jugement dernier? Flatté d'apprendre un si beau succès, vite, qu'il coure chez l'imprimeur; que ses œuvres soient mises au jour. Si les gens de goût, en les parcourant , disent : « Ce jeune homme
« ne manque pas de talens non Mais
« pourquoi faire toujours des bagatelles , « comme des odes? que n'entre prend-il un « grand ouvrage? » Je soutiens, monsieur, que, fût-il Rousseau, ce laborieux poëte
doit être satisfait : car enfin, si Rousseau a, de son aveu même, séché souvent six mois sur les strophes d'un cantique, notre stérile rimeur s'est épuisé certainement durant deux mortelles années sur quatre odes- Eh! bon Dieu! je connais tel auteur qui, en moins de temps, aurait fait une Encyclopédie. Cet effort n'est-il pas bien plus glorieux ?
Vous devinez aisément, monsieur, qui je veux peindre dans ce rimeur obscur. Oui, c'est votre ami même, le plus sincère de vos admirateurs : vous recevrez, sous peu de jours, ses nouveaux essais pindariques. Si le public les dédaigne comme il a dédaigné le Jugement dernier, je bénis mon heureuse stérilité; mais pour être au comble de ses vœux, il faudrait que ma Muse eût composé Paris.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Gilbert,