‹ Œuvres de Gilbert précédées d'une notice historiqueChapitre 21 sur 134 · LE CHARME DES BUIS · texte numérisé non relu

LE CHARME DES BUIS

Doucement je l’entendis même Dire au berger, plus d’une fois ;

O mon bonheuri ô toi que j’aime!

Allons toujours ensemble aux bois.

DIDON A ÉNÉE

HRAoîne

( Didon Msoupie se révelUe en foreur. )

Il est donc vrai qu’Énée a résolu sa fuite;

Qu’il délaisse Didon, après l’avoir séduite?

11 fuit... Volez, soldats; des glaives, des flambeaux : Égorgez les Troyens, embrasez leurs vaisseaux;

Leur roi, son fils, que tout sous vos armes succombe. Et qu’à leui-s corps sanglants la mer serve de tombe... Arrêtez; j’aime Énée, on court l’assassiner!

Malheureuse! et c’est moi qui viens de l’ordonner! Non... « Mais avec regret je te fuis, chère amante, « Dit-il, « le ciel le veut, il faut que j’y consente. » '

DI no N ‘a ÉNIÎE.

Eh ! que me fait ce ciel et son ordre odieux ?

Amant, je t’aurais vu désobéir aux dieux!

Va, tu n’es qu’un ingrat qui m'abuse et m’offense..,.

Moi j’abhorre le ciel, s’il prescrit l’inconstance;

Et, dùt-il m’accabler du poids de son courroux,

Avant de te trahir j’aurais bravé ses coups.

Ton âme, pour répondre aux feux de ta maîtresse.

Trop promptement aux dieux immole sa tendresse; Non, tu n’aimas jamais... Mais lis, lis, inconstant.

A qui t’a donné tout, donne au moins un instant.

Vois comme au loin des mers la fureur se déploie;

Vois ces montagnes d’eau rouler, chercher leur proie, S’élancer à grand bruit dans le vide des airs.

Se briser, retomber sur l’abîme des mers :

Vois ces rocs, dont le front semblait braver l’orage, Arrachés par les vents, fondre sur le rivage;

Rien n’est calme, tout meurt, le jour est sans flambeau. L’hiver a fait du monde un immense tombeau;

Et tu fuisl et tu crois voguer en assurance,

Toi qui cent fois des flots éprouvas l’inconstance 1

Ir

AhI revoie vers moi... Tout va dans ce séjour /

DIDON A ÉNÉE

Partager mes plaisirs, causés par ton retour :

Mon peuple quij charmé de l’ardeur qui m’inspire, Espérait sous tes lois voir fleurir son empire :

Tes sujets qu’ont lassés les courses, les travaux.

Que tu conduis encore à des périls nouveaux;

Un fils qui peut périr sous cette onde irritée ;

Une reine, dirai-je? une amante agitée.

Tout te retient ici; viens, je t’ouvre mes bras;

Plein d’espoir, mon cœur vole au-devant de tes pas : Des pleurs qu’elle a versés viens venger ta maîtresse, Réparons tant de jours ravis à ma tendresse.

Viens, je languis; je veux, dans nos embrassements, Faire envier ton sort atix plus heureux amants.

Mais non : tu rougiras de céder à mes larmes;

Les paisibles douceurs pour toi n’ont point de charmes Le tu multe des camps, les horreurs des combats,

Voilà les seuls plaisirs qui t’ offrent des appas.

Rien ne^peut assouvir la soif qui te dévore;

Maître du monde entier, tu te plaindrais encore. Insetÿsé I de quel prix peut donc être à tes yeux

Cet empire brillant où t’appellent les dieux.

S’il te faut, au milieu des écueils, des orages,

Le chercher sur des mers couvertes de naufrages?

Que sont’ces biens peu sûrs, près des plaisirs du coeur? Tout l’univers vaut-il un instant de bonheur?

Cher Énée', où fuis-tu? n’expose point ta vio;

C’est ton amante en pleurs, c’est Didon qui t’en prie.

Ces vents, ces mers, leur bruit, tout me glace d’effroi. Dieux ! si jamais les flots s’entr’ouvraient devant toi 1 Si, prêts à t’engloutir... Quelle horrible pensée 1 Non... d’un tel trait jamais Didon ne fut blessée...

Énée est tout pour moi ; c’est mon bien, mon époux :

II mourrait... Ah! sur lui, dieux, suspendez vos coups 1 Sur moi seule épuisez toute votre furie;

Pour sauver mon amant je vous offre ma vie.

Puisqu’il me faut le perdre... Ah! quel que soit mon sort, J’aime encor mieux pleurer sa fuite que sa mort...

Seulement donne encor quelques mois à ma flamme : Peut-être enfin pourrai-je accoutumer mon âme A voir de près les maux qui vont fondre sur moi;

Que sais-je? à contempler ton départ .sans effroi...

DIOON A ÉNÉE.

Attends que les zéphyrs souillent seuls sur les ondes; Lance alors tes vaisseaux sur les plaines profondes;

Et quels malheurs, quels maux m’effraîraient dans leur cours ? Didon n’aura plus rien à craindre pour tes jours...

Mais où tendent tes vœux? parle, est-ce à la couronne?

La mienne est sur ton front; voilà mon sceptre, ordonne. Si c’est pour tes désirs trop peu de mes États,

Mes sujets sont armés, conduis-les aux combats ;

De ses fiers ennemis cours délivrer Carthage,

Force-les d’apporter à tes pieds leur hommage...

Peuples, de mon amant recevez tous des fers;

C’est pour lui que les dieux ont formé l’univers...

Moi je veux consacrer tous mes jours à te plaire; *

Je veux qu’Ascagne en moi retrouve une autre mère, , Que le Troyen m’adore et chante ma grandeur.

Que tout, autour do moi, respire mon bonheur;

Je veux, qu’heureux par moi, tu dises dans l’ivresse :

« Le cœur seul de Didon méritait ma tendresse. »

Que fais-je? où m’égaré-je? O funeste ascendant 1 J’offre encor le bonheur à mon perfide amant ;

Et des dons qu’il reçut l’ingrat ne fait usage

DIDON A ÉNÉÊ.

Que pour percer mon cœur, que pour fuir ce rivage! Quel fruit de mes bienfaits pensé-je retirer 1 Le barbare ! il ne veut que me désespérer !

Ce fut l’intérêt seul qui m’attacha son âme :

Chargé de mes trésors, et libre de ma flamme, Peutr-étre aux pieds d’un autre il court s’en prévaloir : Non, je ne le crois point..? tu ne peux le vouloir; . Toi ! tu me donnerais jamais une rivale, '

 moi dont tu tiens tout!... O trahison fatale!

Non , tu ne mettras point ce comble à mes ennuis,- Tu ne veux point ma mort... Et pourtant tu me fuis! Je ne te verrais plus... Et je crois , insensée. Qu’absente, je vivrai toujours. dans ta pensée!

Je le croirais en vain... Mais cours le monde entier. Cherche s'il est un cœur qui puisse s’oublier Jusqu’à tout te donner comme j’osai le faire;

S’il t’aime autant que moi, je renonce à te plaire... Ingrat! lorsque ta vins ine peindre tes malhews. J’aurais dû t’éviter, loin d’essuyer tes pleurs!

Si c’est pour te punir un supplice assez rude. Contemple le tableau de ton ingratitude.

DIDON A ÉNÉE

Loin d’Ilion en cendre , accablé de revers ,

Depuis sept ans entiers tu parcourais les mers ,

Flatté de voir bientôt dans un lieu plus fertile , S’élever sous tes lois les murs d’une autre ville;

Tu cherchais vainement je ne sais quel pays Où les dieux t’ont juré de couronner ton fils :

En vain l’hiver, les flots et mille autres obstacles, T’oflrant partout la mort, démentaient leurs oracles; Ce pays se découvre , on croit toucher au port ,

On l’admire, on s’écrie... O perfide transport!

Le jour a fui , l’air siffle, et les mers courroucées Grondent; bientôt en monts leurs vagues ramassées Tantôt jusques au ciel emportent tes vaisseaux, Tantôt jusqu’aux enfers les plongent sous les eaux. Le rameur cherche en vain sa force évanouie.

Le pilote est sans art; tout est tremblant, tout crie : Partout la mort poursuit tes regards effrayés.

Sur ta tète elle gronde, et mugit sous tes pieds : Tout périt... Ton vaisseau, déchiré par l’orage, Reste seul , par les vents renvoyé vers Carthage...

Tu parais dans ma cour; tu t’en souviens, ingrat I

DIDON A ÉNÉE

On t’amène à mes yeux, tu sais dans quel état...

Je crois te voir encor, frissonnant, plein d’alarmes,

Embrasser mes genoux, les baigner de tes larmes.

« O reine 1 vous voyez où le sort m’a réduit;

« Mes vaisseaux, mes soldats, les flots ont tout détruit « Étranger, disais-tu, dans mon malheur funeste,

« La mort ou vos bontés, c’est tout ce qui me reste. « Des traits de la pitié l’amour perça mon cœur. Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur.

Va, cesse de pleurer; inconnu, sois tranquille :

Que puis-je ? ordonne , viens partager mon asile. Restes infortunés des ondes en courroux ,

Toi, ton fils, à la mort je vous arrachai tous;

Et sans savoir de toi que ton nom, faux peut-être.

De mes États naissants je te rendis le maître.

Par un charme inconnu , mais qui flattait mon cœur. Pour ne songer qu’au tien j’oubliais mon bonheur... Tout ce qu’elle faisait dans l’ardeur de te plaire,

Pour sa félicité Didon croyait le faire.

Spectacles, fêtes, jeux ; perfide, nomme-moi Des plaisirs que Didon n’ait prodigués pour toi. J’aurais, si j’eusse pu, banni de ta pensée

DJDON A ÉNÉE.

Ausques au souvenir de ta douleur passée ,

Dans l’espoir que mes dons, par un tendre retour, Prépareraient ton cœur aux transports de l’amour; Mais plus je m’efforçais de'le rendre sensible,

Moins ce cœur à mes feux paraissait accessible.

Je rougis à la fin de brûler sans espoir;

Je crus que le penchant céderait au devoir;

J’évitais ta présence, amante infortunée!

Dans mes palais , partout je retrouvais Énée.

Je sentais ma vertu s’affaiblir chaque jour ;

Ma raison succombait sous l’effort de l’amour :

Ce n’est plus cette ardeur encor faible, incertaine; C’est un feu dévorant qui court de veine en veine. J’avais en vain juré de fuir un autre hymen;

Vingt rois qu’avaient aigris les refus de ma main. M’offraient en vain la mort si j’épousais Énée ; Dangers, devoirs, serments d’éviter l’hyménéo.

Tout fuyait à sa vue; Énée était vainqueur,

Et l’excès de mes feux balançait ma pudeur.

Enfin je crus te voir sensible à ma tendresse :

Tes yeux, pleins de langueur auprès de ta maîtresse. Semblaient trahir tes feux, m’exprimer tes désirs.

DIDON A ÉNÉE

Mendier du retour, m’inviter aux plaisirs.

Sur mes sens aussitôt ma raison perd l’empire ;

Je ne me connais plus, je brûle, je désire.

J’espère... Tu me fais l’aveu de ton amour

J’ose... Héfas! Est-ce à moi de rappeler un jour,

.Un jour que je voudrais retrancher de ma vie?

Loin de la retracer, pleurons mon infamie...

Mais non, non, je n’ai point alors perdu l’honneur;

Non, traître, je le mis en dépôt dans ton cœur ;

Tu me juras la foi, je te donnai la mienne,

La honte e.st pour celui qui veut trahir la sienne.

Ce nœud , quoique secret , doit être respecté ;

Les serments font l’hymen , non la solennité.

Les dieux, que tu rendis garants de ta promesse. Ces dieux me sont témoins que, malgré sa tendresse Jamais pour toi Didon n’eût éteint sa vertu;

C’est au nom seul du ciel que mon cœur s’est rendu. Je te crus engagé par un nœud légitime.

Et sacré par l’hymen l’amour est^il un crime?

' Je n’ai jamais senti ces remords dévorants,

D'une âme criminelle implacables tyrans.

Mes jours coulaient heureux dan.s une paix profonde

DIDON A ÉNÉE

Ton épouse oubliant tout le reste du monde, • Marchait avec orgueil , esclave de tes vœux.

Et croyait plaire au ciel en te rendant heureux.

Un instant détruit tout. O mortelle pensée !

Ton départ en enfer change mon élysée :

Autrefois je pouvais désirer et jouir,

Et maintenant, que puis-je? Hélas! pleurer, gémir.

Chère Élise! ô ma sœur! c’est toi qui m’as perdue; Tu versas dans mon sein le poison qui me tue :

Ton amitié, sans cesse irritant mon ardeur,

Me vantait ses aïeux, ses vertus , sa valeur. Carthage, disais-tu, sous ses lois florissante.

Devait porter aux deux sa tête triomphante;

Et reine', amante heureuse, unie à ses destins,

Je n’aurais à couler que des moments sereins.

O mensonges flatteurs qui m’avez trop séduite!

J’ai dédaigné vingt rois, et ce Troyen me quitte! Faut-il qu’à tes conseils mon cœur se soit prêté ?

Ne pouvais-je à l’amour opposer la fierté?

Ah ! paisible du moins et dans rindifférence.

DlUOIS A ÉNEE. 93

J’aurais vu fuir mes jours, heureux par l’innocence ;

Et vous, mânes sacrés de mon premier époux,

La foi que je vous dus serait encore à vous.

Qu’ai-je fait? malheureuse! à quoi suis-je réduite?

Perfide, vois les maux où m’expose ta fuite ;

Vingt rois que j’ai bravés menacent mes États.

Vois nos champs, vois ces murs hérissés de soldats;

Vois larbe à leur tête, échauffant le carnage.

Le fer, la flamme en main, anéantir Carthage.

Moi, femme, sans appui, comment parer ses coups ? Comment de tant de rois apaiser le courroux ?

Où me cacher? où fuir? où trouver un asile?

J’en avais un, hélas! et j’y vivais tranquille;

C’est pour t’avoir aimé qu’il ne m’en reste plus, •

Et peu de jours heureux m’ont été bien vendus... -

Irai-je avec mon peuple, et Ipin de cette terre,

Mendier dans Sidon du secours à mon frère ?

C’est sa fureur, c’est lui qui, de son or jaloux,

"Enfonça le poignard au sein de mon époux.

Irai-je à ces tyrans, armés contre ma vie.

•J4 ' ' lHÜUPi A ÉNÉE.

Offrir, pour les calmer, une main avilie?

Moi qui les ai tous vus, amants humiliés,

Déposer, mais en vain, leurs sceptres à mes pieds ?

Rois, animez plutôt vos soldats au caYnage;

Palais, embrasez-vous, tombez, murs de Carthage! - Et toi, perfide, et toi, plus barbare qu’eux tous,

Viens de ta propre main me livrer à leurs coups!

La recevant de toi, la mort me sera chère;

Tu m’entendras encore, à mon heure dernière,

Former des vœux pour toi, te dire.- « Cher amant,

« J’ai vécu pour t’aimer, et je meurs en t’aimant. »

Eh bien ! que tardes-tu ? couvre-moi, nuit profonde !

Mon amant est le nœud qui m’attachait au monde; L’innocence, l’honneur me le faisaient chérir ;

Je les ai tous perdus... Je n'ai plus qu’à mourir.

Quel prix pour mes bienfaits! quel prix pour ma tendresse! Mourir! ah! c’est donc là le sort qu’à ta maîtresse Réservait... Mais que sens-je? et quel trouble enf mon sang? Dieux! le fruit de mes feux vient d’agiter mon flanc!

Eh bienl je m’y résous, vivons pour être mère.

Cher amant, voudras-tu lui refuser un père?

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ÜIDUN A ÉNKE.

C’est ton sang, c’est ton fils, son sort doit t’attendrir; Avant de voir le jour le feras-tu périr?

Quand môme je pourrais, après ta perfidie,

Traîner en sa faveur le fardeau de ma vie,

Mes troubles, mes soucis, l’horreur de mon destin. Sans doute lui feront un tombeau de mon sein ;

Ah! s’il vorait le jour! si, portrait de son père,

Il folâtrait déjà sous les yeux de sa mère,

La vie aurait encor pour moi quelques douceurs: D’une main caressante il essulrait mes pleurs;

Je t’aimerais en lui, je t’y verrais sans cesse :

« Voilà ses traits, ses yeux, sa fierté, sa noblesse, » pirais-je avec transport ; « c’est lui, c’est mon amant, « C’est Énée; il avait cet air tendre et charmant,

V Cette aimable candeur brillait sur son visage,

U Quand, victime des flots, il parut dans Carthage. »

àlais puisque enfin le ciel, propice à tes souhaits.

Au lieu de les punir, protège tes forfaits ;

Puisque pour t’arrêter, pitié, reconnaissance.

Amour, nature, honneur, tout paraît sans puissance. Je ne te retiens plus, ingrat, fuis loin de moi.

DIDON A ÉNÉE

Vénus n’a pu produire un monstre tel que toi ; Horrible nourrisson des tigres d’Hyrcanie,

^Ta bouche avec leur lait suça leur barbarie,

Et les mers en fureur, te roulant dans leurs flots. T'ont vomi sur ces bords pour m’accabler de maux.

Monstre, tu sus trop bien remplir ta destinée.

Je suis du monde entier la plus infortunée.

Je brûle, je languis, je condamne mes feux :

Pour détacher mon cœur de ses indignes nœuds, .Malheureuse! il n’est rien que ma raison n’emploie; L’amour semble encor plus s’attacher à sa proie.

Eh bienl puisque le ciel rend vains tous mes efforts. Suivons aveuglément le cours de mes transports.

Que m’importe qu’un monde où règne l’injustice Au gré des préjugés m’élève ou m’avilisse?

Non, n’écoutons plus rien que la voix de mon cœur : Ma gloire, pion désir, mon devoir, mon bonheur Est de suivre l’époux à qui je suis liée :

Qpelle autre à ses revers doit être associée?

Cher amant, vois sur moi jusqu’où va ton pouvoir... Fuis, mais dans tes vaisseaux daigne me recevoir;

, DigitizeO

ÜIDON A ÉNÉ£.

Conduis-moi, si tu veux, aux plus lointains rivages.

Je te suivrai partout : écueils, frimas, orages,

Je n’examine rien; rien peut-il m’effrayer?

Je suis prête à tout fuir, à tout sacrifier :

Ces murs que j’ai bâtis, mes sujets, ma couronne,

Le monde, s’il fallait, pour toi je l’abandonne.

Eh ! qu’importe où je vive en vivant près de toi?

Puis-je rien regretter si ton cœur est à moi ?

L’amour saura de fleurs parsemer ma carrière.

L’amour donne la vie à la nature entière.

O toi, qui dans mon sein mis toutes ses fureurs,

Énée, as-tu jamais bien senti ces douceurs.

Ces élans enflammés vers l’objet que l’on aime,

Ce trouble, ces transports, cet oubli de soi-méme,

Ces extases où l’âme, èt force de sentir.

Au sein des voluptés semble s’anéantir;

Cette douce langueur, qui suit toujours l’ivresse.

Rend aux désirs leurs feux, au cœur plus de tendresse?... AhI dans tes bras jadis j’ai goûté ces plaisirsl Consumée à présent de stériles désirs,

Abandonnée, en proie aux plus vives alarmes.

UlUOM A

Je vais brûler, languir, et sécher dans les larmes : Voilà, perfide, encor les moindres de mes maux :

Un mot de toi peut seul me rendre le repos :

Mais, si mes pleurs sont vains, si mon offre est frivole. Si tu veux fuir sans moi, c’en est fait, je m’immole. Quand tu sors de mes bras pour n’y jamais rentrer. Quand de moi pour jamais tu vas te séparer.

Quand je perds tout en toi, qui m’attache à la vie? Non, ce n’est point le fruit de ma flamme trahie ;

Nos nœuds rompus; qu’est-il? un témoin odieu.\

Dont le front offrira ma honte à tous 'les yeux.

Hélas ! toutes les fois qu’il me dirait sa mère.

Il me faudrait rougir et maudire son père!

Kt lui, lui-même un jour, partageant mon destin. Souhaiterait cent fois d’être mort dans mon sein.

K Quel don, me dira-t-il, pleurant son infamie,

« Quel don m’avez-vôus fait en me donnant la vie?

« Mon cœur est innocent : j’ai des rois pour aïeux, a Et le plus vil mortel me fait baisser les yeux.

« Reprenez, reprenez ce présent détestable :

« Il est dur de rougir quand on n’est point coupable. »

Quel reproche! ô mon fils! Eh bien! meurs dans mon flanc. Barbare! vois mon bras, armé d’un fer sanglant,

Se plonger dans mon sein; et, bravant la nature,

Y chercher cet enfant, fruit de ton feu parjure;

Vois ces membres naissants déchirés en lambeaux.

Vois son sang, vois le mien couler à longs ruisseaux,

De mes flancs entr’ouverts et fumants de carnage,

Mon désespoir, ma mort, et connais ton ouvrage.

Ce projet est terrible, il fait frémir d’horreur...

Cher amant, cher époux, laisse attendrir ton cœur ; Rendez-le, dieux puissants, sensible à ma prière.

Ou faites à Didon oublier qu’elle est mère!

Mon bras peut s’arrêter au seul nom de mon fils.

La nature... Qu’entends-je? ah, dieux! ce sont ses cris!

O Que vas-tu faire? arrête! O mère impitoyable!

« Entends gémir ton fils... Il meurt... est-il coupable? » Et moi, le suis-je? ingrat! Oui, d’avoir pu t’aimer.

Mais non de fuir un monde où tout doit m’alarmer,

Où le sceptre à la main, sur le trône élevée,

A la honte, au mépris je me vois résen ée.

Âh! contraint de choisir l'infamie ou la mort.

Qui peut craindre un instant de terminer son sort?

DIDON A ÉNÉE

Devant tout l’univers à rougir condamnée, • .

Je n’âi déjà que trop souffert ma destinée.

Mourons... Si le trépas ne nous rend point l’honneur,

AhI de rougir au moins il épargne Thorreur!

Si je commets un crime, ô dieux ! votre colère Doit tomber sur celui qui le rend nécessaire.

Tremble, ingrat! c’est toi seul que puniront les dieux ;

Et je voie en mourant t’accuser devant eux.

Cher Énée, ah! plutôt permets-moi de te suivre...

Mais, tout est décidé, pars, je cesse de vivre.

Que ne puis-je à l’instant m’offrir à tes regards.

Pâle, défigurée, et les cheveux épars!

Viens mevoir, viens, cruel!... mon teint n’a plus de charmes : En proie au désespoir, les yeux noyés de larmes,

Je tiens, en t’écrivant, ma plume d’une main,

Et de l’autre un poignard prêt à percer mon sein. Détermine mon sort : parle, qu’on me l’annonce;

Didon pour se frapper n’attend que ta réponse.

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