‹ Œuvres de Gilbert précédées d'une notice historiqueChapitre 64 sur 134 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Nous ne louerons pas Léopold d’avoir eu pour aïeux une longue suite de princes qui, depuis sept cents ans, régnaient sur la Lorraine; mais nous nous écrierons : Heureux les peuples parmi lesquels une si grande âme fut placée dans un si haut rang! Si les premières années de l’homme annoncent ce qu’il doit être un jour, jamais fils de héros ne donna de plus belles espérances à la terre ; et ces germes féconds des vertus qu’il montra dans la suite, déjà développés par une éducation cultivée, furent encore multipliés par le malheur, le plus excellent précepteur des humains, Charles V, qu’on ne saurait nommer sans se rappeler Vienne menacée et délivrée du joug-des Ottomans, la Hongrie conquise, cent combats dont il sortit vainqueur; Charles V, dépouillé de sa couronne, forcé de finir sous des deux étrangers sa carrière, ou plutôt un exil qui commença avec sa vie, n’avait laissé pour héritage à son fils que son infortune, la reconnaissance de l’Allemagne, et des prétentions incontestables sur un trône qu’il n’avait point occupé. Digne sang d’un tel père , souverain réduit à servir, mais résolu de faire rougir la fortune de ses crimes, Léopold se voua d’abord aux armes, et sans doute il eût égalé les plus fameux guerriers, s’il n’avait préféré le paisible honneur

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de rendre heureux les hommes à la gloire tumultueuse de les dompter. Que ces cœurs assez injustes pour croire mon héros faible ou lâche, quand il emploiera tous ses efforts à repousser la guerre loin de ses provinces, au lieu de travailler sans cesse à se rendre formidable à ses voisins, à reculer ses frontières, tantôt en prenant part aux dissensions des rois, pour en recueillir les fruits, tantôt en semant avec adresse la discorde entre eux, pour devenir leur arbitre et leur vendre la paix; que ces cœurs, dis-je, le suivent avec moi, ou sur les bords du Rhin, ou dans les champs de Temeswar. Le voyez-vous se précipiter au milieu des ennemis tonnant de toutes parts, comme un aigle aux travers des foudres et des éclairs? Si jeune encore, d’où lui vient ce mépris de la vie? La terreur, le trépas l’environnent; les mourants, autour de lui, tombent sur les morts; un de ses gentilshommes vient d’être, à ses côtés, renversé par le plomb mortel ; son coursier même expire sous lui tout sanglant, et le fils do Charles V, dans sa seizième année, montre en ce moment l’intrépidité de son père vieilli dans les camps.

Fuyez, jeune héros, fuyez des périls inévitables, abandonnez ce théâtre de la mort; vous n’êtes encore qu’un soldat do l’empereur; mais déjà vos jours lui sont nécessaires; mais vos tristes sujets, à qui vous vous devez, réclament une vie si précieuse. « Non, dit-il, la perte de « ma vie sera moins à plaindre que celle de mon hon- « neur: mes frères peuvent réparer le vide que causera

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« mon trépas, mais rien ne peut réparer la brèche qu’une « lâcheté ferait à ma réputation. »

Laissons-Ie, ce lion, assouvir la soif qu’il a du sang des chasseurs; bientôt nous le verrons oublier sa force, déposer son orgueil et cette ardeur pour les combats. Oui, messieurs, le premier sacrifice que Léopold destine à son peuple, c’est celui du penchant qui l’entraîne aux . armes. Ni cette ivresse que donnent aux jeunes cœurs les premiers succès, ni la vivacité de son âge qui lui peignait la gloire militaire sous les couleurs les plus séduisantes, rien ne pourra le détourner de ce généreux sacrifice; il n’appartient qu’à Léopold do commencer sa carrière par l’effort qui coûte le plus aux grands hommes, et qui met le comble à leurs belles actions : par se vaincre soi-même.

Le traité de Riswick est conclu ; Louis redonne nos provinces au sang de leurs antiques souverains : comment s’est préparé cet heureux événement? par quelle adresse, à peine dans l'âge de régner, Léopold obtient-il ce qui fut refusé à son père, après quarante ans d’intrigues, de réclamations, de malheur et de gloire? Nous aimons à penser que la reconnaissance de l’Allemagne consomma l’ouvrage; mais la prudence et l’activité de Léopold l’avaient commencé. Ici, messieurs, un nouvel ordre de faits se présente devant nous. Vous n’avez encore vu que le fils de Charles V, et le duc de Lorraine va seulement paraître.

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