SUR LE RUBAN DE L'ORDRE
(Avec l'image du soleil et du roi.)
« Que dieu bénisse ce ruban du noble éclat ! Le soleil écarte devant lui le rideau. Sa parure est due au pinceau du deuxième Mani, l'image de Feth Ali Chah avec la couronne du soleil. Aboul Hassan Khan, savant et sage, est un grand envoyé du sei-gneur avec la cour du ciel, de la tête aux pieds, plongé dans les perles du souverain ; il a suivi du commencement à la fin le chemin du service. Comme on voulait élever sa tête jusqu'au soleil, on lui a donné le soleil du ciel pour serviteur. Un si joyeux message est d'une grande signification pour l'envoyé noble et loué ; son alliance est l'alliance de Dara, le maître du monde ; sa parole est la parole du seigneur, qui brille d'une clarté céleste. »
Les cours orientales observent, sous l'apparence d'une naïveté enfantine, une conduite et une marche particulièrement sage et rusée. Les poésies précédentes en sont la preuve.
La dernière ambassade russe en Perse trouva, il est vrai, Mirza Aboul Hassan Khan à la cour , mais non très-haut placé dans la faveur. Il s'attacha modestement à l'ambassade, lui ren-dit quelques services et mérita sa reconnaissance. Quelques an-nées après, le même homme est envoyé en Angleterre avec une suite magnifique, mais, pour l'honorer d'une manière éclatante, on se sert d'un singulier moyen. On ne lui confère pas à son départ toutes ses dignités ; on le laisse partir, muni de lettres de créance et des autres choses nécessaires. Mais, à peine est-il arrivé à Vienne, que des messagers lui apportent à la hâte des marques brillantes de sa dignité, des témoignages surprenants de son im-portance. On lui envoie un étendard avec les insignes de l'em-pire, un ruban d'ordre, OLI brille l'emblème du Soleil, et même le portrait du prince. Tout cela l'élève à la dignité de représen-tant de la puissance suprême ; en lui et avec lui la majesté est présente. On ne s'en tient pas là : on ajoute à ces distinctions des vers, qui font valoir, à la manière orientale, avec des mé-taphores et des hyperboles brillantes, l'étendard, le soleil et le portrait.
Pour aider à l'intelligence des détails, nous ajouterons quel-ques observations. Le roi se dit Turc, comme issu de la tribu de Catschar, qui appartient à la langue turque. En effet toutes les tribus principales de Perse, qui composent l'armée, sont di-visées, d'après la langue et la descendance, en tribus des lan-gues turque, kourde, loure et arabe.
Il se compare à Dschemschid, comme les Persans mettent leurs puissants princes en parallèle avec leurs anciens rois, sous le rapport de certaines qualités : un Féridoun pour la dignité, un Dschemschid pour l'éclat, un Alexandre pour la puissance, un Darius pour la sauvegarde. Le roi lui-même est le parasol, l'ombre de Dieu sur la terre : seulement, dans les ardeurs de l'été, il a besoin lui-même d'un parasol, mais cet abri ne le cou-vre pas seul, il ombrage le monde entier. — L'odeur du musc, la plus subtile , la plus durable, la plus divisible, monte de la ceinture du roi jusqu'au cerveau de Saturne. Saturne est encore pour eux la plus élevée des planètes ; son orbite clôt le monde inférieur. Là se trouve la tête, le cerveau, du tout ; où se trouve un cerveau, il y a dés sens : Saturne peut donc percevoir l'odeur du musc, qui s'élève de la ceinture du roi. — Dara est le même nom que Darius et signifie maître. Les Orientaux ne négligent en aucune occasion de rappeler le souvenir de leurs ancêtres. — Iran est nommé la caverne du lion, et la chose nous semble déjà remarquable, en ce que la province de Perse. qui est aujourd'hui la résidence ordinaire de la cour est en général montagneuse, et que l'on peut bien se figurer le royaume comme une caverne peuplée de lions, de guerriers. — La ban-nière de soie élève formellement l'ambassadeur aussi haut que possible, et, à la fin, on exprime un sentiment amical et bien-veillant pour l'Angleterre.
Sur la deuxième poésie nous ferons d'abord observer, d'une manière générale, que les rapports de mots communiquent à la poésie persane une agréable vie intérieure ; ils se présentent souvent et nous charment par d'ingénieuses assonances.
Le ruban peut s'entendre aussi de tout espace fermé, qui, ayant une entrée, a aussi besoin d'un portier, ainsi que s'ex-prime l'original en disant : « dont le soleil soulève (ouvre) le rideau (la portière), » car, en Orient, la porte des chambres est souvent un rideau; celui qui tient et qui soulève le rideau est donc le portier. Sous le nom de Jfani est entendu Manès, le chef des Manichéens. Il fut, dit-on, un peintre habile, et il ré-pandit surtout au moyen de tableaux ses étranges hérésies. Il est nommé ici, comme nous nommerions Apelles ou Raphaël. L'expression perles du souverain étonne l'imagination : les perles peuvent être aussi considérées comme gouttes, et l'on peut donc concevoir une mer de perles, dans laquelle la gracieuse Majesté plonge son favori. Si elle l'en retire, les gouttes restent atta-chées à sa personne, et il se trouve magnifiquement paré de la tête aux pieds. Mais le chemin du service a pareillement une tête et des pieds, un commencement et une fin, un point de départ et un but ; et, parce que le serviteur l'a parcouru fi-dèlement, il est loué et récompensé. Les vers qui suivent dé-cèlent de nouveau l'intention de relever sans mesure l'ambas-sadeur et de lui assurer la plus haute confiance près de la cour où il est envoyé, tout comme si le roi lui-même était présent. Nous en concluons que l'ambassade en Angleterre est de la plus grande importance.
On a dit, avec vérité, de la poésie persane que c'est une systole et une diastole continuelles : les poésies précédentes prouvent la justesse de cette appréciation. Elles s'élancent toujours dans l'infini et reviennent aussitôt dans le fini. Le souverain est la lumjère du monde et en même temps le maître de l'empire ; le parasol qui le préserve du soleil étend son ombre sur les campagnes du monde ; les parfums de sa ceinture montent jusqu'à Saturne , et voilà comme tout prend son essor, comme tout arrive, des temps les plus fabuleux, pour la fête du mo-ment. Par là nous apprenons une fois de plus, que leurs tropes, leurs métaphores, leurs hyperboles, ne doivent jamais être pris isolément, mais dans le sens et l'ensemble de tout l'ouvrage.
Révision.
Si 1* on considère l'intérêt qu'a inspiré, des temps les plus anciens aux plus modernes, la tradition écrite, cet intérêt se trouve surtout vivifié par cette circonstance, qu'il y a toujours quelque chose à changer et à perfectionner dans ces feuilles et ces parchemins. S'il était possible que l'on mît dans nos mains une copie reconnue sans faute d'un ancien auteur, peut-2trc se-rait-elle bientôt laissée de côté.
Il faut avouer aussi que nous pardonnons à un livre beaucoup de fautes d'impression, parce que nous sommes flattés de les découvrir. Puisse cette singularité de l'esprit humain profiter aussi à notre livre, car il est réservé à nous ou à d autres de re-médier à bien des défauts, de corriger bien des fautes : mais un petit supplément sur ce sujet ne sera pas accueilli avec dé-faveur.
Parlons avant tout de l'orthographe des noms orientaux, pour lesquels il est presque impossible d'atteindre à une con-formité générale. En effet la grande différence des langues orientales et occidentales fait qu 'il est difficile de trouver chez nous de purs équivalents pour les alphabets des premières. Comme, en outre, les langues européennes, par suite de leurs origines diverses et de leurs dialectes particuliers, attribuent à leur propre alphabet une valeur et une portée différentes, la concordance est encore plus difficile à obtenir.
Les Français ont été nos guides principaux dans ces contrées. Le dictionnaire d'Herbelot est venu à notre secours. Or le savant français a dû approprier et accommoder les mots et les noms orientaux à la prononciation et au goût national, ce qui a passé peu à peu dans l'usage allemand. Ainsi, par exemple, nous di-sons encore Hégire plus volontiers que Hedschra, par euphonie et par habitude.
Et que ne devons-nous. pas aussi aux Anglais ! Quoiqu'ils ne soient pas d'accord sur la prononciation de leur propre langue, ils usent, comme de juste, du droit de prononcer et d'écrire ces noms à leur manière, ce qui nous jette de nouveau dans le doute et l'incertitude.
Les Allemands, qui ont plus de facilité à écrire comme ils parlent, qui se conforment sans répugnance aux sons, aux quan-tités et aux accents étrangers, se sont mis à l'œuvre sérieuse-ment. Mais, comme ils ont visé à s'approcher toujours plus de l'étranger, on remarque ici une grande différence entre les an-ciens et les nouveaux ouvrages, en sorte qu'on trouve à peine des motifs pour se soumettre à une autorité certaine.
J'ai été heureusement délivré de cet embarras par mon aima-- 7 Li 4 DIVAN.
ble et ingénieux ami, J. G. L. Kosegarten, à qui je dois aussi la traduction des poésies royales données ci-dessus, et qui m'a fourni plusieurs informations. Veuille ce fidèle ami seconder, avec la même bienveillance, mes préparatifs pour un nouveau Divan !
Sihestre de Sacy.
A notre maître !... Va, donne-toi en gage, ô petit livre, avec une joyeuse confiance : ici, au commencement, ici, à la fin, oriental, occidental, A et Il.
Maintenant nous avons énoncé le bon conseil, et nous y avons consacré un grand nombre de Si peut-être il sonne mal aux oreilles des hommes— &dît ll,-,,evoir du messager est de parler. Il suffit.