‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 102 sur 108 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

Jusqu’alors on avait parlé assez souvent de Mlle Thérèse; assez souvent on avait fait mention d'elle en passant, et, presque toujours, Wilhelm avait été sur le point d’avouer à sa nouvelle amie qu’il avait offert à cette femme excellente son cœur et sa main. Je ne sais quel sentiment, qu’il ne pouvait s’expliquer, le retenait : il balança si longtemps, qu'enfin Nathalie elle-même, avec un sourire angélique, une sérénité modeste, qui lui était ordinaire, dit à notre ami :

« Il faut donc que je parle et que j’entre de force dans votre confidence. Mon ami , pourquoi me faites-vous un secret d'un événement si important pour vous, et qui me touche moi-même de si près? Vous avez offert votre main à mon amie; ce n’est pas sans mission que j’interviens dans cette affaire : voici mes litres ; voici la lettre quelle vous écrit , la lettre qu'elle vous envoie par mon entremise.

— L'ne lettre de Thérèse! s’écria-t-il.

— Oui , monsieur, et votre sort est décidé. Vous êtes heureux, recevez mes félicitations pour vous et pour mon amie. •

Wilhelm resta muet, les yeux baissés. Nathalie l’observa . elle le vit pillir.

« La joie vous saisit, poursuivit-elle, avec tous les signes de la frayeur; elle vous ôte l’usage de la parole. La part que j’y prends n’en est pas moins sincère, pour ne pas me rendre muette. J’espère que vous serez reconnaissant, car, je puis vous le dire , mon influence sur la résolution de Thérèse n’a pas été peu considérable. Elle m’a demandé conseil, et, par un singulier hasard , vous veniez d’arriver chez moi : j’ai pu dissippr heureusement les faibles doutes que mon amie avait encore.

DE WILHEtM ME1STER.

Les courriers se sont succédé promptement. Voici la résolution, voici le dénoùment. 11 faut maintenant que vous lisiez toutes ses lettres ; il faut que vous connaissiez à fond le noble cœur de votre liancée. »

Wilhelm ouvrit la lettre, qu’elle lui présenta non cachetée, et lut ces lignes affectueuses :

« Je vous appartiens, telle que je suis et telle que vous me connaissez. Vous êtes à moi, tel que vous êtes et que je vous connais. Ce que le mariage pourra changer en nos personnes et nos relations, nous saurons le supporter avec de la raison, du courage et de la bonne volonté. Comme ce n’est point l’amour, mais l’amitié et la confiance qui nous unissent, nous risquons moins que beaucoup d'autres. Vous me pardonnerez sans doute, si je me souviens quelquefois avec tendresse de mon premier ami ; en échange , je presserai votre fils sur mon cœur avec les sentiments d'une mère. Si vous voulez partager dès à présent avec moi ma petite maison, nous serons seigneurs et maîtres; en attendant, l'acquisition du domaine se terminera. Je souhaite que l’on n’y fasse aucune nouvelle disposition sans moi, afin que je puisse d'abord me montrer digne de la confiance que ^

vous m’accordez. Adieu , tendre ami , cher fiancé , noble époux!

Thérèse vous presse sur son cœur avec joie, avec espérance.

Mon amie vous en dira davantage; elle vous dira tout. »

Wilhelm, à qui cette lettre avait rappelé parfaitement sa chère Thérèse , était aussi rentré tout à fait en lui-même. Pendant, cette lecture, les pensées les plus soudaines se succédaient dans son <line. Il s’enrayait d’y trouver de vives traces d’amour pour Nathalie; il se condamnait lui-méme; toute pensée pareille était à ses yeux une folie; il se représentait Thérèse dans toute sa perfection; il relut sa lettre et reprit sa sérénité, ou plutôt il fut assez maître de lui pour sembler la reprendre. Nathalie lui communiqua sa correspondance avec Thérèse : nous en citerons quelques passages : ...

Après avoir dépeint son fiancé à sa manière, elle ajoutait ces mots:

« Voilà comme je me représente l’homme qui m'offre aujourd'hui sa main. Quant au jugement qu’il porte de lui-méme, tu le verras uu jour par les feuilles dans lesquelles il se caractérise

avec une entière franchise. Je suis persuadée qu’il fera mon

bonheur. »

« Pour ce qui concerne le rang, tu sais comme j’ai pensé de tout temps sur ce point. Quelques personnes sont affreusement sensibles aux disconvenances des conditions et ne peuvent les supporter. Je ne prétends convaincre personne, mais je veux agir d'après ma conviction. Je ne songe point à donner un exemple, et je n’agis pas non plus sans avoir des exemples sous les yeux. Les disconvenances intérieures sont les seules qui me blessent ; un vase qui ne convient pas à l’objet qu’il dort renfermer ; beaucoup de luxe et peu de jouissance; richesse et avarice, noblesse et grossièreté, jeunesse et pédanterie, misère et ostentation : voilà les disparates qui pourraient me faire mourir, dût le monde les consacrer par son empreinte et son estime. »

« Quand je me flatte que nous sommes faits l’un pour l’autre, je me fonde essentiellement sur ce qu’il te ressemble, ma chère Nathalie, à toi, que j'estime et que j’honore infiniment. Oui, il a, comme toi, ce noble désir, cette ardeur de progrès, qui nous permet de produire nous-mêmes le bien que nous croyons découvrir. Combien de fois ne t’ai-je pas blâmée en secret, de traiter telle ou telle personne, de te conduire dans telle ou telle occasion, autrement que je n’aurais fait! Et pourtant le résultat montrait d’ordinaire que tu avais raison. « Si nous voulons, * disais-tu, «prendre toujours les hommes tels qu’ils sont, nous « les rendrons plus méchants; si nous les traitons comme s’ils « étaient ce qu’ils devraient être, nous les amènerons où il faut les « amener. » Pour moi, je ne puis ni voir, ni agir ainsi, je le sais parfaitement. L’intelligence, l’ordre, la discipline, la règle, voilà mon élément. Je me souviens que Jarno disait : « Thérèse dresse « ses élèves, Nathalie forme les siens. » Il alla même un jour jusqu’à me contester absolument la foi, l’amour et l'espérance : « Au lieu de la foi, disait-il, elle a l’intelligence; au lieu de l'amour, « la constance; au lieu de l’espoir, la confiance. » Et, je te l’avouerai, avant de te connaître , je ne voyais rien au-dessus d’une raison pure et sage : ton exemple seul m’a convaincue, ani-

mée, subjuguée, et je cède volontiers à ton âme noble et belle le premier rang. C’est dans les mêmes sentiments que j’honore mon ami ; je vois, par le récit de sa vie, qu’il n’a cessé de chercher sans trouver; mais ce n’est pas une recherche vaine, c’est une recherche admirable et na'ive : il imagine qu’on peut lui donner ce qui ne peut venir que de lui. Ainsi donc, ma chère, cette fois encore, ma pénétration me sert fort bien ; je connais mon époux mieux qu’il ne se connaît lui-même, et je l’en estime davantage. Je le vois, mais je ne vois pas au delà, et toute mon intelligence ne suftit pas à pressentir ce qu’il peut faire encore. Quand je pense à lui, son image se confond toujours avec la tienne, et je ne sais comment je mérite d’avoir deux pareils amis. Mais je veux le mériter en faisant mdn devoir, en accomplissant tout ce qu’on peut espérer et attendre de moi. »

« Tu me demandes si je pense à Lothaire? J’y pense vivement et chaque jour-. Je ne saurais me passer de lui, dans le cercle d’amis au milieu desquels je vis par la pensée. Ah! que je plains cet homme excellent, qu’une erreur de jeunesse a rendu mon parent, et que la nature a voulu qui fût ton frère! En vérité, une femme telle que toi serait plus digne de lui que moi. C’est à toi seule que je pourrais, que je devrais le céder. Eh bien ! soyons pour lui ce que nous pouvons être, jusqu’à ce qu’il trouve une digne épouse , et , même alors , restons , vivons unis 1 ». ■

« Mais que diront nos amis? reprit ensuite Nathalie.

— Votre frère ne sait-il rien de ce mariage? dit Wilhelm.

— Non, pas plus que vos parents : cette fois, toute l'affaire 3’est traitée entre nous autres femmes. Je ne sais de quelles rêveries Lydie a rempli la tête de Thérèse : elle parait se délier de l’abbé et de Jarno. Lydie lui a du moins inspiré quelques soupçons contre certaines liaisons et certains plans secrets, dont j’ai une connaissance générale, mais dans lesquels je n’ai jamais cherché à pénétrer, et, dans cette démarche décisive, elle n’a voulu laisser qu’à moi seule quelque influence. Elle était depuis longtemps convenue avec mon frère qu’ilss’en tiendraient à s’annoncer mutuellement leur mariage, sans seconsulter à ce sujet. »

Nathalie écrivit alors à son frère; elle pria Wilhelm d’ajouter

quelques mots : c'était le vœu de Thérèse. (Jn allait cacheter la lettre, quand tout à coup Jarno se fit annoncer.

On le reçut de la manière la plus amicale ; il paraissait lui- . même de fort joyeuse humeur, et ne put longtemps retenir cette exclamation :

« Je viens tout exprès vous apporter une étonnante mais agréable nouvelle : elle concerne notre chère Thérèse. Vous nous avez souvent blâmés, belle Nathalie, de nous inquiéter de tant de choses : voyez pourtant comme il est bon d’avoir partout ses émissaires! Devinez et faites-nous voir une fois votre sagacité. •

L’air de satisfaction avec lequel il prononça ces paroles, le sourire malin avec lequel il regardait Wilhelm et Nathalie, les persuadèrent tous deux qu’on avait découvert leur secret. Nathalie répondit en souriant :

« Nous sommes beaucoup plus adroits que vous ne pensez; nous avons déposé le mot de l’énigme dans cette lettre, avant même qu'on nous l’eût proposée. *

En parlant ainsi, elle lui présenta la letlre qu’elle venait d’écrire à Lothaire, charmée de répondre de la sorte à la petite surprise et à l’embarras que l'on avait voulu leur causer. Jarno prit la lettre avec quelque étonnement; il ne lit que la parcourir, fut saisi de stupeur, et la laissa tomber de ses mains, regardant Nathalie et Wilhelm avec une expression de surprise et même d’eflroi , qu’on n’était pas accoutumé à voir sur sou visage.

U ne disait pas un mot.

Wilhelm et Nathalie étaient fort troublés ; Jarno allait et venait dans la chambre. ..

« Que faut-il que je dise? s’écria-t-il; ou dois-je même le dire?... La chose ne peut rester secrète; l’embarras est inévitable. Ainsi donc, secret pour secret! surprise pour surprise! Thérèse n’est pas la tille de sa mère! L’empêchement est levé.

Je viens ici pour vous prier de préparer la noble jeune fille à épouser Lothaire. »

Jarno voyait le trouble de Wilhelm et de Nathalie, qui restaient les yeux baissés.

* Cet accident, leur dit-il, est de ceux où la société nous importune; les réflexions qu’il doit inspirer à chacun, on s’y

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abandonne mieux dans la solitude : moi du moins, je vous demande une heure de congé. »

. Jarno courut au jardin; Wilhelm le suivit machinalement, mais de loin.

Au bout d’une heure, les amis se rejoignirent. Wilhelm prit la parole :

« Autrefois, quand je menais une vie sans but et sans dessein, légère et même frivole, l’amitié, l’amour, la confiance, venaient à moi les bras ouverts, et m’assiégeaient même, je puis dire : maintenant que ma vie devient sérieuse, le destin paraît prendre à mon égard une autre voie. Ma résolution d’offrir ma main à Thérèse est peut-être la première que j’aie prise entièrement par moi seul. Je formai mon plan avec réllexion; ma raison y donnait un plein assentiment, et le consentement de cette femme excellente avait comblé toutes mes espérances. Maintenant, le plus singulier hasard me force à laisser retomber la main que j’olfrais à Thérèse; Thérèse me tend la sienne de' loin, comme dans un rêve ; je ne puis la saisir, et cette belle apparence me fuit pour toujours. Adieu donc, vision charmante, et vous, images de la plus parfaite félicité, qui vous assemblez autour d’elle! t

Wilhelm se tut quelques moments ; il restait le regard fixe et rêveur, et, comme Jarno allait prendre la parole :

« Souffrez, dit-il, que j’ajoute quelques mots, car toute ma destinée est en jeu cette fois. En ce moment, je suis soutenu par le souvenir de l'impression que Lothaire fit sur moi, la première fois que je le vis, et qui ne s'est jamais effacée. Cet homme mérite un attachement, une amitié sans bornes; il n’est point d’amitié sans sacrifice : pour l'amour de lui, il m’en coûta peu d’induire en erreur une malheureuse jeune fille; pour l’amour de lui, je serai capable de renoncer à la plus digne fiancée. Allez Jarno, racontez -lui cette étrange aventure, et dites-lui ma résolution. »

Jarno répondit :

« En pareil cas, l’essentiel, selon moi, est du ne rien précipiter. Ne faisons aucune démarche sans l'approbation de Lothaire. Je vais le rejoindre. Attendez tranquillement mon retour ou une lettre de lui. »

GOETHE. — ANN. Ii’aPPII.

Jarno partit et laissa Nathalie et Wilhelm dans la plus grande tristesse. Us eurent le temps de revenir de plus d’une manière sur cette affaire et dè se communiquer leurs réflexions. Alors seulement, ils s’étonnèrent d’avoir accueilli si facilement la singulière déclaration de Jarno, sans avoir demandé des détails. Wilhelm conçut même quelques doutes. Mais leur étonnement ou plutôt leur trouble fut au comble le lendemain, lorsqu’un messager, envoyé par Thérèse, eut remis à Nathalie la lettre •suivante :

« Si étrange que cela puisse paraître, il faut que je t'écrive coup sur coup et te prie de m’envoyer promptement mon fiancé. Il faut que nous soyons unis, quelques plans que l'on forme pour me le ravir. Remets-lui l’incluse , mais sans aucun témoin, quel qu’il puisse être. »

Voici la lettre adressée à Wilhelm :

«Que iicnserez-vous de votre Thérèse, si tout à coup elle presse avec passion la conclusion d’un mariage que la plus calme raison semble avoir seule concerté? Que rien ne vous détourne de partir, dès que vous aurez reçu ce billet! Venez , mon ami, mon cher ami : vous êtes devenu trois fois mon bien-aimé, depuis qu’on veut vous ravir ou du moins vous disputer à Thérèse. »

* Que dois-je faire ? s’écria Wilhelm, après avoir lu ces lignes.

— Jamais, en aucune occasion, répondit Nathalie, après quelque réflexion , mon esprit et mon cœur n’ont gardé un si profond silence; je ne saurais que faire, comme je ne sais que conseiller.

— Serait-ce possible, s'écria Wilhelm avec véhémence, que Lothaire lui-même ne sût rien , ou , s'il sait quelque chose, qu’il fût avec nous le jouet de mystérieux desseins? Jarno a-t-il improvisé cette fable à la vue de notre lettre? Aurait-il parlé autrement, si nous eussions été moins prompts? Que veut-on? Quels projets peut-on former ? De quel plan Thérèse veut-elle parler? Oui, on ne peut le nier, Lothaire est environné d’influences et d’associations secrètes; j’ai moi-même éprouvé qu’on agit, qu’on observe, dans un certain sens, la conduite et les aventures de beaucoup de gens et qu’on sait les diriger. Où

tendent ces mystères , je l’ignore; mais ce dernier dessein, de me ravir Thérèse , ne m’est que trop évident. D’un côté , on ne me présente peut-être que comme un leurre la possibilité du bonheur de Lothaire; de l’autre, je vois ma bien-aimée, ma vertueuse fiancée, qui m’ouvre ses bras et m'appelle. Que dois-je faire? Que dois-je éviter?

— Un peu de patience, dit Nathalie, un peu de réflexion. Dans ce bizarre enchaînement, je ne puis aflirmer qu'une chose, c’est qu’il ne faut pas précipiter une démarche irrévocable. Contre une fable , contre un dessein artificieux , nous avons pour nous la persévérance et la sagesse; nous saurons bientôt si la chose est vraie ou controuvée. Si mon frère peut vraiment espérer de s’unir à Thérèse , il serait cruel de lui ravir pour jamais ce bonheur, au moment où il vient lui sourire. Attendons seulement qu’il nous dise s’il sait quelque chose, s’il croit , s’il espère luimême. *

Une lettre de Lothaire vint heureusement à l’appui de ces conseils.

« Je ne vous renvoie pas Jarno, écrivait-il; une ligne de ma main te persuadera mieux que tous les discours d’un messager. Je suis certain que Thérèse n’est pas la fille de sa mère , et je ne puis renoncer à l’espérance de la posséder, avant qu’elle en soit aussi persuadée, et qu’ensuite elle ait décidé, avec calme et réflexion , entre notre ami et moi. Je t'en prie, retiens-le auprès de toi. Le bonheur, la vie de ton frère en dépendent. Je te promets que cette incertitude ne durera pas longtemps. »

« Vous voyez où en sont les choses , dit affectueusement Nathalie ; donnez-moi votre parole d’honneur que vous ne quitterez pas le château.

— Je la donne, dit-il, en lui tendant la main; je ne partirai pas contre votre volonté. Je rends grâce à Dieu et h mon bon génie d'ètre dirigé cette fois, et surtout de l’être par Nathalie. »

Elle écrivit à Thérèse tout ce qui s’était passé , et déclara qu’elle ne donnerait pas congé à son ami; elle lui adressa en même temps la lettre de Lothaire. Thérèse répondit : «Je suis fort surprise que Lothaire lui -même soit convaincu. 11 n'userait pas avec sa sœur d'une telle dissimulation. Je suis fâchée , très-

fâchée : il vaut mieux que je n’en dise pas davantage , et le mieux encore sera que je me rende auprès de toi, aussitôt que j'aurai casé la pauvre Lydie , que l’on traite cruellement. Je crains que nous ne soyons tous trompés, et que nous ne le soyons enlin de manière à ne pouvoir jamais nous reconnaître. Si notre ami pensait comme moi , il s’échapperait et viendrait dans les bras de sa Thérèse, que personne ne pourrait plus lui arracher : mais je le perdrai , j’en ai peur, et je ne retrouverai pas Lothaire. C’est pour lui arracher Lydie qu’on fait briller de loin à ses yeux l'espérance de me posséder. Je ne dirai rien de plus. Le trouble va grandir encore. Le lemps nous apprendra si , dans l’intervalle , les plus doux engagements ne seront pas tellement différés, ébranlés, bouleversés, qu’il n’y ait plus de remède, quand tout sera éclairci. Si mon ami ne s’arrache pas à cette contrainte, j’irai dans peu de jours le chercher près de toi et m'assurer de lui. Tu es surprise de voir comme cette passion s’est emparée de ta Thérèse : ce n’est point passion , c’est conviction que , puisqu’il m’a fallu renoncer à Lothaire , ce nouvel ami fera le bonheur de ma vie. Dis-lui ces choses , au nom du petit chasseur qui était assis avec lui sous le chêne , et que sa sympathie rendait heureux. Dis-lui ces choses au nom de Thérèse, qui a répondu avec une cordiale franchise à sa proposition. La vie que j’avais rêvée avec Lothaire est bannie loin de ma pensée ; celle que je rêve auprès de mon nouvel ami m'est encore toute présente : suis-je si peu estimée , que l’on croie qu’il m’est bien facile d’échanger derechef, en un clin d’œil , mon nouveau fiancé contre le premier ? »

« Je me fie à vous , dit Nathalie à Wilhelm, en lui communiquant la lettre de Thérèse : vous ne fuirez pas. Songez que le bonheur de ma vie est dans vos mains. Mon existence est tellement unie et enchaînée à celle de mon frère, qu’il ne peut sentir aucune douleur que je ne sente avec lui , aucune joie que sa sœur ne partage. Lui seul, je puis le dire, m’a fait sentir que le cœur peut être ému , élevé; qu’il peut exister dans la vie de la joie, de l’amour, et un sentiment qui satisfait tous les besoins de lame. » , ...

Nathalie s’arrêta , et Wilhelm , lui prenant la main :

■■ Oh ! poursuivez , lui dit-il , le moment est venu de nous té-

DE WILIIELM MEISTER.

moigner une véritable et mutuelle confiance; nous avons plus que jamais besoin de nous mieux connaître.

— Oui , mon ami , dit-elle en souriant, avec une dignité paisible, d’une douceur inexprimable; il n’est peut-être pas hors de propos de vous le dire , tout ce que les livres , ce que le monde nous présente sous le nom d'amour, ne m’a jamais semblé qu’une fable.

— Vous n’avez jamais aimé?

— Jamais ou toujours , » répondit Nathalie.

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