‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 108 sur 108 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L’abbé cessa de lire : personne ne l’avait écouté sans verser des larmes. La comtesse avait tenu constamment son mouchoir sur ses yeux : enfin elle se leva et sortit avec Nathalie. Le reste de la compagnie gardait le silence; l’abbé reprit la parole et dit :

« Il s’agit de savoir maintenant si nous devons laisser partir le marquis sans lui découvrir notre secret. Car on ne peut douter un moment qu’ Augustin et notre joueur de harpe ne soient la même personne. Voyons ce que nous devons faire, aussi bien pour cet homme infortuné que pour sa famille. Mon avis serait de ne rien précipiter, d’attendre les nouvelles que va nous apporter le docteur. »

Tout le monde trouva que c’était le parti le plus sage , et l’abbé continua.

« Une autre question, qui exige peut-être une solution plus prompte, se présente en même temps. Le marquis est infiniment touché de l’accueil que sa pauvre nièce a trouvé parmi nous, surtout auprès de notre jeune ami. Je lui ai raconté en détail toute l’histoire ; j'ai dû même la lui répéter, et il témoignait la plus vive reconnaissance. « Ce jeune homme disait-il, refusé de voyager avec moi, avant de savoir le lien qui « nous unit : désormais je ne suis plus pour lui un étranger, » dont il ne pouvait connaître l’humeur et les habitudes; je » suis son allié, ou, si vous le voulez, son parent ; et son fil? , « qu’il ne voulait pas quitter , qui auparavant aurait pu « l'empêcher de se joindre à moi , doit devenir maintenant le * doux lien qui nous unira plus étroitement l’un à l’autre. « Après tout ce qu'il a fait pour moi, qu’il veuille encore m'être « utile dans ce voyage; qu’il m’accompagne ensuite en Italie.

DE WII.FELM MEISTEB.

« Mon frère ainé le recevra avec joie. Que votre ami ne dédai-

* gne pas l'héritage de son enfant adoptif : d’après une conven-

* tion secrète entre notre père et son ami, la part qu’il avait « assignée à sa fille nous est dévolue, et certainement nous « ne priverons pas le bienfaiteur de notre nièce de ce qu’il a « mérité. »

Thérèse prit Wilhelm par la main et lui dit :

« Nous voyons de nouveau, par un bel exemple, qu’un bienfait désintéressé est payé avec usure. Suivez ce mystérieux appel, et, en doublant les obligations que le marquis vous aura, tournez vos pas vers un beau pays qui plus d’une fois séduisit votée imagination et votre cœur !

— Je m’abandonne entièrement à mes amis et à leurs directions, dit Wilhelm : c’est vainement qu’on voudrait suivre dans ce monde sa propre volonté. Ce que je désirais posséder, il faut que je l’abandonne, et un bienfait immérité s’impose à moi. • Wilhelm serra la main de Thérèse et dégagea la sienne, puis il dit h l’abbé:

* Je vous laisse disposer absolument de moi. Si l’on ne m'oblige pas à me séparer de Félix, je consens d’aller oh l’on voudra et d’entreprendre tout ce qu’on jugera convenable. »

Après cette déclaration, l’abbé proposa sur-le-champ de laisser partir le marquis; Wilhelm attendrait le rapport du médecin, et, aussitôt qu’on aurait décidé ce qu’il y avait à faire, U partirait avec Félix. L’abbé, alléguant au marquis qu’il n’était pas obligé d'attendre que son jeune compagnon eût achevé ses préparatifs de voyage, lui conseilla de visiter dans l’intervalle les curiosités de la ville. Le marquis partit, non sans avoir encore exprimé vivement sa reconnaissance, dont il donna des marques, en laissant des présents magnifiques en joyaux, en pierres taillées et en étoffes brodées.

Wilhelm était lui-mème prêt à se mettre en voyage, et l'on se sentait d’autant plus impatient de n’avoir aucunes nouvelles du docteur; on craignait qu’il ne fût arrivé malheur au pauvre joueur de harpe, dans le temps même où l'on pouvait espérer de rendre sa situation infiniment meilleure. On dépêcha le courrier, et, à peine fut-il parti, que le médecin arriva, le soir, avec un étranger, d’une figure et d’un maintien sérieux, grave, im-

posant, et que nul ne connaissait. Les deux armants gardèrent quelques moments le silence; enlin l’étranger s’approcha de Wilhelm, lui tendit la main et lui dit :

« Ne reconnaissez-vous plus votre ancien ami ? »

C’était la voix du joueur de harpe, mais tout son extérieur était changé. Il portait le costume ordinaire d'un voyageur; il était proprement et décemment vêtu; sa barbe avait disparu, ses cheveux étaient bouclés avec quelque soin; et, ce qui le rendait tout à fait méconnaissable, c’est que sa figure expressive ne portait plus les marques de la vieillesse. Wilhelm l’embrassa avec la joie la plus vive; on le présenta aux autres personnes; il se comporta d’une manière fort convenable, et ne se doutait pas que, depuis peu, tout ce monde le connût si bien.

« Vous aurez, dit-il avec un grand calme, de la patience pour un homme qui, si avancé dans la vie qu’il vous paraisse, entre dans le monde comme un enfant sans expérience, après de longues douleurs. C'est à cet homme distingué que je dois de pouvoir reparaître dans la société. »

On lui souhaita la bienvenue, et le doateur proposa sur-lechamp une promenade, afin de couper court à la conversation et de l’amener sur des sujets indifférents. Dès qu’il se trouva seul avec ses amis, il leur donna des éclaircissements.

« C’est au plus singulier hasard, leur dit-il, que nous avons dû la guérison de cet homme. Nous l’avions longtemps soumis, selon nos idées, à un traitement physique et moral; son ^tat était sensiblement meilleur, mais sa frayeur de la mort était toujours extrême, et il ne voulait pas nous faire le sacrifice desa barbe et de sa longue robe ; du reste, il prenait plus d’intérêt aux choses du monde, et ses chants, comme ses idées, semblaient se rapprocher de la vie. Vous savez par quelle singulière lettre le pasteur me rappela d’ici. A mon arrivée, je trouvai notre homme tout changé : il avait renoncé de lui-mème à sa longue barbe, et s’était laissé coiffer comme tout le monde; il avait demandé des habits ordinaires, et il semblait tout à coup devenu un autre homme. Nous étions impatients d’approfondir la cause de ce changement, et nous n'osions pas nous en expliquer avec lui : enfin le hasard nous éclaircit ce singulier événement, t’n flacon d’opium manquait dans la pharmacie du pasteur : on

jugea nécessaire de faire les plus exactes recherches. Chacun s'efforcait de repousser les soupçons loin de soi; il y eut parmi les gens de la maison des scènes violentes : enfin notre homme vint nous avouer que c’était lui qui l’avait en sa possession. On lui demanda s’il en avait pris, il dit que non et il ajouta : « Je

* dois à la possession de cet objet le retour de ma raison. 11 « dépend de vous de me reprendre ce flacon, mais vous me

* verrez retomber sans espoir dans mon premier état. Le sen-

* timent qu’il serait désirable pour moi de voir mes souffrances « terrestres terminées par la mort fut mon premier pas dans la « voie de la guérison ; bientôt l’idée me vint de les faire cesser « par une mort volontaire, et c'est dans ce dessein que j’enlevai « le flacon ; le pouvoir de mettre fin , en un instant et pour ja-

* mais, à mes grandes douleurs m’a donné la force de les sup- « porter, et, depuis que je possède ce talisman, le voisinage de « la mort m’a ramené vers la vie. Ne craignez pas que j’en fasse

* usage, mais décidez-vous, en hommes qui connaissez le cœur « humain, à me faire aimer la vie en me laissant maitre de la

* quitter. » Après de mûres réflexions, nous n’insistâmes pas davantage, et il porte maintenant sur lui, dans un solide petit flacon de cristal, ce poison, comme le plus singulier antidote. *

On instruisit le médecin de tout ce qu’on avait découvert, et l’on résolut de garder avec Augustin le plus profond silence. L’abbé se proposa de lui tenir fidèle compagnie et de le faire avancer dans la bonne route où il venait d’entrer. Pendant ce temps, Wilhelm ferait avec le marquis le voyage d'Allemagne. Si l'on pouvait réveiller chez Augustin le désir de revoir sa patrie, on découvrirait à ses parents sa situation, et Wilhelm le ramènerait dans sa famille.

Ses préparatifs de voyage étaient achevés, et, s’il parut d’abord étrange qu’Auguslin témoignât de la joie en apprenant que son ancien ami, son bienfaiteur, allait sitôt s’éloigner, l'abbé ne tarda pas h découvrir la cause de ce singulier sentiment. Augustin ne pouvait surmonter l’ancienne peur qu’il avait de Félix, et il souhaitait de voir l’enfant s’éloigner le plus tôt possible.

Tant de personnes étaient arrivées les unes après les autres, qu’on pouvait à peine les loger dans le château et les ailes, d’autant qu’on n’avait pas compté d’abord sur de si nombreuses

visites. On déjeunait, on dtnait ensemble, et l’on se serait persuadé volontiers qu'on vivait dans une agréable harmonie, tandis que les cœurs aspiraient en secret à se séparer.Thérèse avait fait des promenades à cheval , seule le plus souvent et quelquefois avec Lothaire. Elle avait fait la connaissance de tous les agriculteurs du voisinage, ainsi que de leurs femmes. C'était chez elle une maxime de vie domestique (et elle pouvait bien n'avoir pas tort), qu’il faut être avec voisins et voisines dans les meilleurs • rapports et dans un échange perpétuel de bons offices. 11 ne semblait pas qu’il fût question de mariage entre elle et Lothaire. Les deux sœurs avaient beaucoup de choses à se dire; l’abbé paraissait chercher la société d'Augustin ; Jarno avait de fréquentes conférences avec le docteur; Frédéric s’attachait à Wilhelm, et Félix était partout où il se trouvait à son gré. C'est de la sorte qa'on se réunissait le plus souvent, par couples, à la promenade, quand la société se séparait; lorsqu’elle était rassemblée, on se hâtait de recourir à la musique, afin de réunir tout le monde en rendant chacun à lui-même.

Le comte vint à l’improviste accroître la société; il venait Chercher la comtesse, et, à ce qu’il paraît, prendre un congé solennel de tous ses parents. Jarno courut le recevoir à sa voiture, et, le nouveau venu lui ayant demandé quelle société il trouverait, il lui répondit, dans un accès d’humeur bouffonne, qui le prenait toujours dès qu’il voyait le comte ;

« Vous trouverez réunie toute la noblesse du monde , marquis, marchêsi, lords et barons; il ne nous manque plus qu’un comte. »

Ils montèrent ensemble l’escalier, et Wilhelm fut la première personne qu’ils rencontrèrent dans le vestibule.

« Milord, lui dit en français le comte, après l’avoir considéré un moment , je ne m’attendais pas au plaisir de renouveler ici connaissance avec vous : ou je me trompe fort ou je vous ai vu, à la suite du prince, dans mon château.

— J’eus le bonheur de faire alors ma cour à Votre Excellence , répondit Wilhelm; seulement vous me faites trop d’honneur en me prenant pour un Anglais de la première noblesse ; je suis Allemand et....

— Un excellent jeune homme!» dit Jarno, en l’interrompant.

Le comte regarda Wilhelm en souriant et allait répliquer, quand le reste de la société s’avança et lui lit le plus aimable accueil. On s’excusa de ne pouvoir lui offrir sur-le-champ un appartement convenable, et l’on promit d’y pourvoir incessamment.

« Hé! hé! répondit-il en souriant, je vois bien qu’on a laissé au hasard le soin de distribuer les logements. Avec de l’ordre et de la prévoyance, que de choses ne peut-on faire! A présent, je vous en prie, ne déplacez pas pour moi une pantoufle; autrement, je le vois bien, cela causera un grand désordre; chacun sera mal logé, et je ne veux pas que personne le soit une heure à cause de moi. Vous avez vu de vos yeux, poursuivit-il, vous, Jarno, et vous aussi, Meister, combien de monde je sus loger commodément dans mon château. Qu'on me donne la liste des hôtes et des domestiques; qu’on me fasse voir comment chacun est installé maintenant: je ferai un plan de dislocation, tel qu’avec fort peu de peine, chacun trouvera un logement spacieux, et qu’il restera de la place pour les hôtes qui pourront encore nous arriver. »

Jarno se fit aussitôt l’aide-major du comte, lui procura tous les renseignements nécessaires, et se divertit beaucoup, à sa manière , en donnant quelquefois au vieux seigneur de fausses directions. La distribution était achevée; le comte fit inscrire en sa présence les noms sur toutes les portes , et l'on dut reconnaître qu’avec peu de changements et d’embarras, le but se trouvait atteint parfaitement. Jarno avait d'ailleurs tout dirigé de sorte que les personnes qui se trouvaient alors bien ensemble eussent le même logement.

Quand tous ces arrangements furent terminés, le comte dit à Jarno :

« Aidez-moi à me rappeler; ce jeune homme que vous nommez Meister, et qui se dit Allemand. »

Jarno garda le silence, car il savait bien que le comte était de ces gens qui ne font des questions que pour instruire les autres. Le comte poursuivit en effet, sans attendre la réponse :

« Vous me l’avez présenté à celte époque et recommandé vivement au nom du prince. Sa mère était peut-être Allemande, mais je réponds que son père est Anglais et homme de qualité.

Qui pourrait dire tout le sang anglais qui, depuis trente ans, circule dans les veines allemandes ? Je ne veux pas insister davantage; vous avez toujours de ces secrets de famille; mais ce n’est pas à moi qu’on en fait accroire là-dessus, »

Puis le comte rapporta encore maintes choses que Wilhelm avait dù faire dans son château , et Jarno continua do garder ie silence , quoique le vieux seigneur confondit plus d’une fois notre ami avec un jeune Anglais de la suite du prince. Le bonhomme avait eu autrefois une excellente mémoire, et il triomphait encore de pouvoir se rappeler les moindres événements de sa jeunesse; mais il donnait , avec la même assurance , comme des choses vraies , des combinaisons et des fables bizarres, que son imagination lui avait présentées, à mesure que sa mémoire s’affaiblissait davantage. Du reste il était devenu fort doux et fort obligeant , et sa présence eut une influence trèsheureuse sur la société. Il demandait que l’on fit ensemble quelque bonne lecture; il indiquait parfois de petits jeux , qu’il dirigeait avec grand soin , s’il n’y prenait point de part, et, comme on admirait ses manières affables, il répondait que c’était le devoir de toute personne qui se retirait du monde pour les grandes' affaires, de se prêter d'autant plus aux choses indifférentes.

, Au milieu de ces amusements, notre ami avait plus d’un moment d’inquiétude et de chagrin; le léger Frédéric saisissait mainte occasion de faire allusion au penchant de Wilhelm pour Nathalie. Qu’est-ce qui pouvait lui en suggérer l’idée? Qui l’autorisait à tenir ce langage? Et la société ne devait-elle pas croire que, ces deux jeunes hommes étant beaucoup ensemble, Wilhelm avait fait à Frédéric cette imprudente et malheureuse confidence?

Un jour, ce badinage les avait égayés plus que de coutume, quand Augustin, ouvrant tout à coup la porte avec fracas, se précipite dans la salle en faisant des gestes forcenés : il avait le visage pâle, l'œil hagard; il voulait parler, et la voix lui manquait. La société fut saisie d’effroi; Lothaire et Jarno, qui craignaient un nouvel accès de démence, se jettent sur lui et le tiennent fortement. Alors, balbutiant d’abord d’une voix étouffée, puis violente et furieuse, il s’écrie:

« Laissez-moi! Courez, sauvez llenfantl Félix est empoisonné! *

On le lécha et tout le monde, saisi d’horreur, courut sur ses pas, en appelant le docteur. Augustin se dirigea vers la chambre de l’abbé, où l’on trouva l’enfant, qui parut effrayé et embarrassé, lorsqu’on lui cria de loin :

* Qu’as-tu fait?

— Cher papa, répondit Félix, je n'ai pas bn à la bouteille; j’ai bu au verre : j’avais soif.... »

Augustin, les mains jointes , s’écria : « 11 est perdu, » puis il se lit jour à travers les assistants et s’enfuit.

On trouva sur la table un Verre de lait d’amande et, à côté, une carafe plus qu’à moitié vide. Le docteur arriva; on le mit au fait, et il reconnut avec effroi, sur la table, le flacon d’opium : il était vide. Il demanda du vinaigre, et mit en usage toutes les ressources de son art. < .

Nathalie fit transporter l’enfant dans une autre chambre; elle lui prodiguait ses soins; l’abbé avait couru à la recherche d’Augustin, pour lui arracher quelques éclaircissements. Le malheureux père l’avait déjà cherché inutilement, et, à son retour, il trouva tous les visages inquiets et troublés. Le docteur avait examiné le lait d’amande qui était dans le verre , et avait reconnu qu’il contenait une très-forte dose d’opium. L'enfant était couché sur un lit de repos et paraissait fort malade; il priait son père qu’on ne lui fît plus avaler rien, qu'on voulût bien ne plus le tourmenter. Lothaire avait envoyé ses gens de tous côtés; il était parti lui-mème à cheval, pour découvrir la trace d’Augustin. Nathalie était assise auprès de Félix : il se réfugia sur ses genoux, la suppliant de le protéger, la priant de lui donner un morceau de sucre : le vinaigre était trop mauvais. Le docteur le permit, disant qu’il fallait laisser un peu de repos à l’enfant , qui était dans la plus affreuse agitation : on avait fait ce que la prudence conseillait; il ferait tout ce qui était possible. Le comte survint, quelque peu mécontent, à ce qu'il semblait. Il avait l’air grave et même solennel : il imposa les mains à l’enfant , leva les yeux au ciel , . et resta quelques moments dans cette attitude. Wilhelm, inconsolable, s'était jeté sur un siège; il se leva brusquement, porta sur Nathalie un re-

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gard plein de désespoir et sortit. Bientôt après, le comte se retira.

« Je ne puis concevoir, dit le médecin , au bout de quelque temps, qu’il ne se manifeste pas ch ez l’enfant le moindre symptôme d’un état dangereux. D'une seule gorgée, il doit avoir pris une énorme dose d’opium, et je ne trouve dans l’état de son "pouls rien que je ne puisse attribuer à mes remèdes et à la frayeur que nous lui avons causée. » . .

Bientôt après, Jarno apporta la nouvelle qu’on avait trouvé dans les combles Augustin baigné dans son sang; un rasoir était auprès de lui; il s’était coupé la gorge. Le docteur y courut, et rencontra dans l’escalier les domestiques qui apportaient le blessé. Il fut couché sur un lit, et la blessure soigneusement examinée. L’incision avait atteint la trachée-artère ; une forte hémorragie avait amené un évanouissement, mais on remarqua bientôt qu’il y avait encore de la vie, encore de l’espérance. Le docteur plaça le corps dans l’attitude convenable, rapprocha les parties séparées et banda la plaie. Tout le monde passa la nuit dans l’angoisse et l’insomnie. L’enfant ne voulait pas quitter Nathalie. Wilhelm était assis devant elle sur un tabouret ; les pieds de Félix reposaient sur ses genoux , la tête et la poitrine sur ceux de Nathalie : ils se partagèrent de la sorte ce fardeau chéri et ces soins douloureux, et restèrent jusqu’au jour dans cette posture incommode. Nathalie avait donné sa main à Wilhelm; ils no disaient pas un mot, regardaient l’enfant et se regardaient l’un l’autre. Lothaîre et Jarno étaient assis à l’autre bout de la chambre, engagés dqns une conversation importante, que nous rapporterions volontiers à nos lecteurs, si nous étions moins pressés par les événements. L’enfant dormit doucement, s’éveilla de bon matin tout joyeux, sauta par terre et demanda une tartine de beurre.

Dès qu’Auguslin se fut un peu remis, on tâcha d’obtenir de lui quelques éclaircissements. On apprit, non sans peine, et par degrés seulement, qu’à la suite de la malheureuse dislocation du comte , étant logé dans la même chambre que l’abbé , il avait trouvé le manuscrit et lu son histoire; qu’elle lui avait causé une horreur sans égale, et qu’il s’était jugé indigne de vivre plus longtemps; aussitôt, selon sa pensée habituelle, il

DE WILHELM MEISTF.H.

“avait eu recours à l’opium, l'avait versé dans un verre de lait d’amande; mais, saisi d’effroi en le portant à ses lèvres, il avait posé le verre sur la table pour courir au jardin et contempler encore une fois la nature : à son retour, il avait trouvé l’enfant occupé à remplir de nouveau le verre où il avait bu.

On conjurait le malheureux de se calmer » il pressait la main de Wilhelm, avec des mouvements convulsifs.

«Ah! disait-il, pourquoi ne t’ai-je pas quitté depuis longtemps ? Je savais bien que je tuerais l’enfant et que l’enfant me tuerait.

— 11 est vivant , » répondit Wilhelm.

Le docteur, qui avait écouté attentivement , demanda à Augustin si tout le lait d’amande était empoisonné.

« Non, répondit-il, mais seulement celui qui était dans le verre.

— Ainsi, dit le docteur, par le hasard le plus heureux, l’enfant a bu à la bouteille. Un bon génie a dirigé sa main , et l’a détourné de choisir la mort qui s'offrait îi lui toute prête.

— Non! non! s’écria Wilhelm avec désespoir. Cette déclaration est foudroyante! Félix a dit expressément qu’il avait bu au verre et non à la bouteille. Sa santé n’est qu’une apparence; il va mourir dans nos mains. »

En disant ces mots, il courut à son fils : le docteur le suivit, et dit à l’enfant, en lui faisant des caresses.

« N’est-il pas vrai , Félix , que tu as bu à la bouteille et non au verre?» •.

L’enfant se mit à pleurer. Le docteur rapporta secrètement à Nathalie ce qui s’était passé. Elle fit à son tour d’inutiles efforts pour savoir de Félix la vérité. Il pleurait toujours plus fort et finit par s’endormir. Wilhelm veilla près de lui; la nuit se passa tranquillement. Le lendemain, on trouva Augustin mort dans son lit; il avait trompé la vigilance de ses gardiens, en feignant de dormir, avait arraché sans bruit l’appareil de sa blessure et avait perdu tout son sang.

Nathalie mena l’enfant promener ; il était joyeux comme en ses plus heureux moments.

« Tu es bonne , lui dit-il , tu ne veux pas me gronder ni me battre : je te dirai la vérité; j’ai bu à la bouteille. Maman Auré-

lie me donnait sur les doigts , quand je prenais la carafe; papa me regardait d’un air fâché : j’ai cru qu’il voulait me battre. «

Nathalie vole au château; elle rencontre Wilhelm, encore plein d’angoisse :

« Heureux père, lui dit-elle, en mettant Félix dans ses bras/ ton fils t'est rendu. Il a ’bu à la bouteille, sa mauvaise habitude l’a sauvé. »

rOn rapporta cet heureux événement au comte, qui prêta l’oreille, en montrant cette confiance souriante, tranquille, modeste, avec laquelle on daigne souffrir l’erreur des bonnes gens. Jarno, qui observait tout, ne pouvait cette fois s'expliquer un si haut degré de satisfaction personnelle ; mais il découvrit enlin , après force détours, que le comte était convaincu que l’enfant avait pris réellement le poison, mais qu’il lui avait miraculeusement sauvé la vie par sa prière et par l’imposition des mains. Aussitôt le comte résolut de partir. Suivant son habitude , il eut bientôt plié bagage. Au moryent du départ , la belle comtesse prit la main de Wilhelm, avant d’avoir quitté celle de Nathalie, les pressa l’une et l'autre dans les siennes, détourna vivement la tète et monta en voiture.

Tant d’événements affreux et extraordinaires, qui s’étaient succédé rapidement , qui avaient arraché la société à ses habitudes , et mis tout en désordre et en confusion , avaient répandu dans le château comme une agitation fiévreuse. Les heures de la veille et du sommeil , des repas et de» conversations, étaient bouleversées. Hors Thérèse, personn^n’était resté dans son ornière : les hommes cherchèrent à réveiller leur bonne humeur par des boissons spiritueuses, et, en se procurant une gaieté faclice, ils éloignaient la gaieté naturelle, la seule qui nous donne une sérénité et une activité véritables.

Wilhelm était agité et troublé' par les plus violentes passions; ces secousses affreuses, inattendues, l’avaient mis hors d’état de résister à l’amour qui s’élait emparé de son cœur. Félix lui était rendu , et cependant tout semblait lui manquer; Werner lui avait envoyé les lettres de change : il ne lui fallait plus, pour se mettre en voyage, que le courage de s’éloigner. Tout le pressait de partir. 11 pouvait deviner que Lothaire et Thérèse n’attendaient que son éloignement pour célébrer leur mariage.

Contre son habitude, Jarno était silencieux, et semblait même avoir perdu quelque chose de sa sérénité accoutumée. Heureusement le docteur vint au secours de notre ami, en le déclarant malade et le soumettant à ses ordonnances.

La société se rassemblait tous les soirs , et le pétulant Frédéric , qui d'ordinaire avait bu plus que de raison , s’emparait de la conversation, et, à sa manière, par mille citations et mille allusions facétieuses, provoquait le rire dans toute la société, et la mettait assez souvent dans l’embarras , en se permettant de penser tout haut. 11 semblait ne pas croire du tout à la maladie de son ami. Un soir, que la compagnie était rassemblée : « Docteur , s’écria-t-il , comment appelez-vous le mal qui a surpris notre ami? Ne pouvez-vous y appliquer une des trois mille dénominations dont vous habillez votre ignorance? Des cas semblables n'ont pas manqué sans doute. Il s'en trouve un pareil , poursuivit-il avec emphase , dans l’histoire d’Égypte ou de Babylone. •

On se regardait en souriant.

« Comment s’appelait ce roi?... » poursuivit-il, et il s’arrêta un moment , puis , reprenant la parole :

* Si vous ne voulez pas venir à mon secours je saurai bien m’en tirer moi-même. »

En parlant ainsi, il ouvrit brusquement les deux battants de la porte , et , indiquant du doigt le grand tableau du vestibule :

« Comment appelez-vous ce roi à longue barbe, qui se désole au pied du lit de son tils malade? Comment s’appelle la jeune beauté qui entre dans la salle, et qui porte dans scs yeux fripons et modestes le poison et l’antidote? Comment se nomme le bélître de médecin , qu’un trait de lumière éclaire enfin dans ce moment, et qui trouve, pour la première fois de sa vie, l’occasion de prescrire une ordonnance raisonnable , d’offrir un remède qui guérit radicalement, et qui est aussi agréable que salutaire ? »

Frédéric continua sur ce ton ses plaisanteries. La société faisait aussi bonne contenance qu’elle pouvait, et cachait son embarras sous un rire forcé; une légère rougeur couvrit les joues de Nathalie et trahit les mouvements de son cœur. Heureusement elle se promenait dans le salon avec Jarno : quand elle fut

LES ANNÉES D'APPRENTtSSAÏÎE

' près de la porte, elle sortit doucement . Ut quelques tours dans le vestibule et se retira chez elle. La compagnie gardait le silence; Frédéric se mit à danser et îi chanter ;

« Oh ! vous verrez des merveilles ! Ce qui est fait est fait : ce qui est dit est dit : avant que le jour brille, vous verrez des merveilles. • „ • • .

Thérèse avait suivi Nathalie : Frédéric entraîna le docteur devant le grand tableau, lit une risible apologie de la médecine, .et s’éclipsa. Lothaire s’était tenu jusqu’alors dans l’embrasure d’une fenêtre, et, restant immobile, il regardait dans le jardin; Wilhelm était dans la plus affreuse situation, et, même alors, se trouvant seul avec son ami, il garda quelque temps le silence; il passa rapidement en revue sa vie passée; enfin, jetant les yeux avec effroi sur sa position présente, il se leva brusquement de §on siège et s’écria :

* Si je suis coupable de cet incident, de ce qui nous arrive à l’un et à l’autre, punissez-moi! Pour mettre le comble à mes souffrances, retirez-moi votre amitié, et laissez-moi, sans consolation, errer dans le monde, où j’aurais dû disparaître depuis longtemps. Mais, si vous voyez en moi la victime d’une complication fortuite et cruelle, d’où je ne pouvais mé dégager, donnez-moi l’assurance que votre affection, votre amitié, me suivra dans un voyage que je n’ose plus ditTérer. Un jour viendra où je pourrai vous dire ce que j’éprouve maintenant. Peut-être suis-je puni, pour ne m’être pas ouvert à vous assez tôt, pour avoir dilléré de me montrer à vous sans réserve, tel que je suis. Vous m’auriez secouru, vous m’auriez délivré à propos. Mais encore, encore aujourd’hui, j’ouvre les yeux sur moi-même, toujours trop tard, toujours en vain. Comme je méritais la censure de Jarno! Comme je croyais l’avoir comprise! Comme j’espérais la mettre à prolit et commencer une vie nouvelle! Le pouvaisje? Était-ce mon devoir? C’est en vain que les hommes s’accusent eux-mêmes, qu’ils accusent la destinée. Nous sommes malheureux et nés pour le malheur; et n’est-ce pas absolument égal que notre propre faute, une influence supérieure ou le hasard, la vertu ou le vice, la sagesse ou la folie, nous précipitent dans l’abîme? Adieu, je ne resterai pas un moment de plus dans la maison où , malgré moi , j’ai violé si alfreusemeut

les droits de l’hospitalité. L’indiscrétion de votre frère est impardonnable; elle met le comble à mon malheur; elle me réduit au désespoir.

— Et que diriez-vous, répondit Lothaire en lui prenant la main, si votre union avec ma sœur était la condition secrète sous laquelle Thérèse a résolu de se donner à moi ? La noble fille a imaginé de vous otl'rir ce dédommagement; elle a juré que les deux couples marcheraient le même jour à l’autel. « Sa « raison m’a choisie, dit-elle, son cœur demande Nathalie, et ma « raison viendra au secours de son cœur. Nous sommes convenus de vous observer, vous et Nathalie ; nous avons mis l’abbé dans notre confidence, et nous avons dù lui promettre de ne faire aucune démarche pour avancer cette union, et de laisser les choses suivre leur cours. Nous avons obéi ; la nature a fait son œuvre, et mon étourdi de frère n’a fait que secouer le fruit mûr. Puisque nous sommes si merveilleusement réunis, sachons nous créer une vie qui sorte de la ligne commune. Déployons ensemble une honorable activité. On ne saurait croire tout ce qu’un homme éclairé peut faire pour lui-même et pour les autres, lorsque, sans vouloir dominer, il prend plaisir à être le tuteur de beaucoup de gens, les engage à faire, en temps opportun, ce qu’au fond ils feraient tous volontiers et les mène à leur but, qu’ils voient la plupart fort bien devant eux, mais dont ils manquent le chemin, Formons dans ce dessein une alliance. Ce n’est point une rêverie : c’est une idée parfaitement exécutable, et que de nobles cœurs ont souvent réalisée, mais sans en avoir toujours une idée claire. Ma sœur Nathalie en est un exemple frappant. Il sera toujours impossible d’égaler l’activité bienfaisante dont la nature a doué cette belle âme : oui, elle mérite ce titre d’honneur plus que personne, plus, si j’ose le dire, que notre noble tante elle-même, qui, dans le temps où notre bon docteur mit en ordre son manuscrit, était le plus l»eau caractère de notre famille. Dans l’intervalle, Nathalie s’est développée, et l’humanité se glorifie de l’avoir produite. »

Lothaire allait poursuivre, quand Frédéric accourut, en poussant des cris de joie :

« Quelle couronne ai-je méritée? Et comment me récompenserez-vous? Tressez le myrte, le laurier, le lierre, le chêne le

plus frais que vous pourrez trouver. Vous avez tant de mérites àcouronner en moi! Wilhelm, Nathalie est à toi! Je suis l'enchanteur qui a découvert cé trésor!

— Il extravague! dit Wilhelm; je m'enfuis.

— As-tu des ordres? dit le baron à son frère, en retenant Wilhelm.

— Je parle de ma propre autorité, répliqua Frédéric, et aussi par la grâce de Dieu , si vous voulez : comme j'étais courtier de mariage, maintenant je suis ambassadeur. J’ai écouté à la porte : elle a tout confessé à l’abbé !

— Impudent! s’écria Lothaire : qui t’ordonnait d’écouter!

— Qui leur ordonnait de s’enfermer? J’ai tout entendu parfaitement. Nathalie était fort émue. Dans la nuit où Félix parut si malade, et reposait à moitié sur ses genoux; lorsque tu étais assis, inconsolable, devant elle, et que tu partageais avec elle le fardeau chéri, elle fit vœu , si l’enfant mourait, de t’avouer son amour et de t'offrir elle-même sa main. L’enfant vit, pourquoi changerait-elle de sentiment? Ce qu’on a promis de la sorte une fois, on le tient, quoi qu’il arrive. A présent, le tonsuré va paraître, et il croira nous annoncer des merveilles. »

L’abbé entra dans la chambre.

« Nous savons tout, lui cria Frédéric. Abrégeons, car vous né-venez plus que pour les formalités : c’est tout ce qu’on demande à nos révérends!

— Il a écouté, dit le baron.

— L’impertinent! s’écria l’abbé.

— Vite, reprit Frédéric, à quoi se réduisent les cérémonies? On les peut compter sur les doigts. Vous allez voyager : l’invitation du marquis vient fort à propos. Une fois que vous aurez passé les Alpes, tout s'arrangera chez nous; les gens vous sauront gré, si vous faites quelque entreprise extraordinaire. Vous leur procurez une distraction qui ne leur coûte rien. C’est comme si vous donniez-sm bal public : tous les rangs peuvent y prendre part.

— Vous avez déjà procuré souvent au public de ces fêtes populaires, repartit l’abbé, et il parait qu’aujourd’hui je ne pourrai placer un mot.

— Si tout n’est pas comme j’ai dit, répliqua Frédéric, dites

mieux que moi! Venez chez elle, venez. Allons la voir et nous réjouir. »

Lothaire embrassa son ami et le conduisit chez Nathalie. Elle vint au-devant d’eux avec Thérèse. Tout le monde gardait le silence.

« Point de lenteurs! dit Frédéric. 11 faut que vous soyez prêts à partir dans deux jours. Qu’en dites vous, mon ami? poursutvit-il en s’adressant à Wilhelm.... 4>uand nous fîmes connaissance, quand je vous demandai ce joli bouquet, qui aurait pu croire que vous recevriez un jour de ma main une pareille fleur ?

— Veuillez, dans ce moment de bonheur suprême, ne pas me rappeler ce temps-là!

— Et vous ne devez pas en rougir, pas plus qu’on ne doit rougir de sa naissance. Ce temps était bon, et je nê puis te regarder sans rire : il me semble voir Saul, le fils de Cis, qui partit pour chercher les ânesses de son père, et qui trouva un royaume.

— Je ne sais pas ce que vaut un royaume, répondit Wilhelm, mais je sais que j’ai obtenu un bonheur dont je ne suis pas digne, et que je ne cltangerais pas contre tout l’univers. »

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