CHAPITRE XII
Le lendemain , Marianne ne s’éveilla que pour sentir un nouveau chagrin. Elle se trouvait isolée; elle ne pouvait voir le jour; elle restait au lit et pleurait. La vieille s’assit auprès
DE WILHELM MEISTEK,
d'elle. Elle cherchait à l’encourager, à la consoler; mais elle ne réussit pas à guérir sitôt ce cœur blessé. Le moment approchait, que la pauvre tille avait envisagé comme le dernier de sa vie. Et pouvait-on se voir dans une situation plus douloureuse ! Le bién-aimé s'éloignait; un galant importun la menaçait de son retour; et le plus grand malheur était à craindre, s'ils venaient à se rencontrer , comme il était bien facile.
« Calme-toi , ma chère enfant, s’écria la vieille; ne me gâte pas tes beaux yeux à force de pleurer. Est-ce donc un si grand malheur d’avoir deux amants ? Si tu ne peux accorder qu’à l’un d’eux ta’ tendresse, sois du moins reconnaissante envers l’autre, qui , par les attentions qu'il a pour toi , mérite assurément de devenir ton ami.
— Mon amant lui-même , répondit Marianne éplorée, a pressenti qu’une séparation nous menaçait; un songe lui a découvert ce que nous cherchons à lui cacher avec tant de soin. 11 dormait tranquille à mes côtés : tout à coup je l’entends murmurer quelques paroles inquiètes, inintelligibles. Je suis alarmée , je l’éveille. Avec quel amour, quelle tendresse, quelle ardeur, il m’embrasse! «O Marianne, s’est-il écrié, à quelle
■ horrible situation tu m’as arraché ! Comment puis-je assez te « remercier pour m’avoir délivré de cet enfer? Je révais, pour- « suivit-il , que je me trouvais éloigné de toi, dans une contrée « inconnue; mais ton image planait devant moi; je te voyais sur
■ une belle colline; le soleil éclairait tout ce lieu. t)ue tu me pa- « raissais ravissante! Mais, au bout de quelques moments, je « vis ton image descendre en glissant , descendre toujours. Je te » tendis les bras : ils ne pouvaient atteindre si loin. Ton image « s'abaissait toujours et s’approchait d’un grand lac , ou plutôt « d’un marais , qui s'étendait au pied de la colline. Tout à coup « un homme te donna la main ; il semblait vouloir te ramener « en haut, mais il te mena du côté d’en bas, et parut t’entraîner « après lui. Je poussai des cris, voyant que je ne pouvais attein- « dre jusqu’à toi : j’espérais t'avertir. Si je voulais marcher, mes « pieds étaient comme attachés à la terre. Si je parvenais à faire « quelques pas , l'eau m’arrêtait , et même mes cris expiraient « dans ma poitrine oppressée.» Voilà ce que m’a raconté Je pauvre Wilhelm, en se remettant de sa frayeur sur mon sein, et
se félicitant de voir un songe horrible s’évanouir devant la plus délicieuse réalité. »
La vieille chercha , comme elle put , à faire redescendre, avec le secours de sa prose , 'la poésie de Marianne dans le domaine de la vie ordinaire , et se servit pour cela du moyen qui réussit aux oiseleurs : c’est d’imiter de leur mieux , avec un appeau , le chant des oiseaux qu’ils désirent voir bientôt par troupes dans leur filet. Elle fit l’éloge de Wilhelm , vanta sa tournure, ses yeljx , son amour. La pauvre fille l’écoutait avec plaisir : elle se leva , se laissa habiller et parut plus tranquille.
« Mon enfant , ma chère , poursuivit Barbara , d’une voix caressante , je ne veux ni t’aflliger ni t’offenser ; je ne songe pas à te ravir ton bonheur. Peux-tu méconnahre mes intentions? As-tu donc oublié que je me suis toujours plus inquiétée de toi que de moi-même? Dis-moi seulement ce que tu veux : nous chercherons le moyen de te satisfaire.
— Que puis-je vouloir? reprit Marianne. Je sûis malheureuse, malheureuse pour toute ma vie. Je l’aime, il m’aime, je vois qu’il faut me séparer de lui, et ne sais pas comment je pourrai y survivre. Voici Norberg, à qui nous devons toute notre existence , et dont nous ne pouvons nous passer. Les ressources de Wilhelm sont très-bornées , il ne peut rien faire pour moi.
— Oui, il est malheureusement du nombre de ces amoureux qui n’apportent autre chose que leur cœur, et ce sont justement ceux-là qui ont les plus hautes prétentions.
— Ne raille pas; le malheureux songe à quitter la maison paternelle, A monter sur le théâtre, à m’offrir sa main.
— Nous avons déjà quatre mains vides.
— Je ne sgiS que résoudre, poursuivit Marianne. Prononce; pousse-moi d’un côté ou de l’autre, mais sache que je crois porter dans mon sein un gage qui dêvrait nous unir plus encore l’un à l’autre. Réfléchis et décide lequel je dois' quitter, lequel je dois suivre. »
Après un moment de silence, la vieille s’écria :
« Faut-il que la jeunesse flotte sans cesse entre les extrêmes! Je ne trouve rien de plus naturel que d’unir ensemble ce qui nous procure plaisir et profit. Tu aimes l’un, eh bien, que l’autre -
DE WILHELM MEISTEH.
paye! Il s’agit seulement de veiller à ce qu'ils ne se rencontrent pas.
— Fais ce que tu voudras; je suis hors d’état de réfléchir; je nie laisserai conduire.
— Nous avons l’avantage de pouvoir alléguer le caprice du directeur, qui est fier des mœurs de sa troupe. Les deux amants ont déjà J’habitude des précautions et du mystère. C’est moi qui réglerai l'heure et l’occasion. Sois prête seulement à jouer le rôle que je te prescrirai. Qui sait quelles circonstances viendront à notre secours? Si seulement Norberg arrivait tandis que Wilhelm est absent ! Qui te défend de penser à l’un dans les bras de l’autre? Je te souhaite un fils! Crois-moi, son père sera riche. »
Ces représentations ne tranquillisèrent Marianne que peu de temps : elle ne pouvait accorder sa position avec ses sentiments, avec la voix de son cœur. Elle désirait oublier cette douloureuse situation , et mille petites circonstances la lui rappelaient sans cesse.