‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 31 sur 108 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Au bout de quelques moments, que Wilhelm avait passés, agité de mille pensées, assis sur le banc, le regard fixe et rêveur, Philine s'avança doucement vers la porte de l’auberge, en fredonnant quelques airs, s’assit auprès de lui, on pourrait presque dire sur lui, tant elle s'était approchée; elle s’appuyait sur sou épaule , jouait avec ses cheveux , lui caressait le visage, et lui disait les plus jolies choses du monde. Elle le supplia de rester, et de ne pas la laisser seule dans une société où elle mourrait d'ennui; elle ne pouvait plus vivre sous le même toit que Mélina , aussi s’était-elle transportée dans l’auberge de Wilhelm.

Vainement chercha-t-il à se délivrer d’elle, à lui faire comprendre qu'il ne pouvait ni ne devait rester plus longtemps; elle ne cessa de le conjurer; elle lui passa même, à l’improviste, le bras autour du cou, et lui donna des baisers passionnés.

* Êtes-vous folle, Philine ? s’écria Wilhelm, en cherchant à se dégager ; rendre la place publique témoin de semblables caresses , que je ne mérite en aucune façon! Laissez-moi , je ne puis rester; je ne resterai pas.

— Et je ne te lâcherai pas, dit-elle, et je t'embrasserai ici en pleine rue, jusqu'à ce que tu m’aies promis ce que je désire. J’en mourrai de rire, poursuivit-elle : après ces familiarités, les gens croiront assurément que nous sommes de nouveaux époux , et les maris , témoins d'une scène si agréable , me vanteront à leurs femmes, comme un modèle d’ingénue et naïve tendresse. »

Quelques personnes passèrent justement, et Philipe fit à Wilhelm les plus douces caresses, et lui, pour éviter le scandale, il fut contraint de jouer le rôle de mari commode. Puis elle faisait des grimaces aux gens par derrière, et la folle étourdie continua de faire tantde sortes d’impertinences, qu’il dut enfin lui promettre de rester encore ce jour-là et le lendemain et le surlendemain.

« Vôus êtes une véritable souche! dit-elle là-dessus, en le laissant aller, et moi je suis une folle de vous prodiguer ainsi mes caresses. »

Elle se leva de mauvaise humeur et fit quelques pas, puis elle revint en riant et s’écria :

« Je crois que c'est justement pour cela que je raffole de toi. Je cours chercher mon tricot , pour avoir quelque chose à faire. Reste là, et que je retrouve l'homme de pierre sur le banc de pierre! »

Cette fois elle lui faisait tort : car , malgré tous ses efforts pour se contenir , s'il se fût trouvé avec elle en ce moment sous un berceau solitaire, selon toute vraisemblance, il n’aurait pas manqué de répondre à ses caresses.

Après lui avoir jeté une œillade agaçante , elle entra dans l'auberge. Il n’avait aucune envie de la suivre; sa conduite avait même excité chez lui une nouvelle répugnance : cependant il se leva , sans savoir pourquoi , afin de la rejoindre.

11 était sur le point d’entrer , quand Mélina survint, lui adressa la parole avec politesse, et lui demanda pardon de quelques expressions trop dures, qui lui étaient échappées dans la dispute.

« Vous ne m’en voudrez pas , poursuivit-il , si , dans la posi-

tion où je me trouve, je laisse peut-être voir trop d’inquiétude : le souci que j’ai pour une femme , bientôt peut-être pour un enfant, m’empêche de vivre tranquillement au jour le jour, et de passer mon temps dans la jouissance de sensations agréables, comme cela vous est encore permis. Veuillez y réfléchir , et , s’il vous est possible, mettez-moi en possession du mobilier théâtral qui se trouve ici : je ne serai pas longtemps votre débiteur, et je vous serai éternellement obligé. »

Wilhelm , fâché de se voir arrêté sur le seuil , qu’un penchant irrésistible le portait alors à franchir, pour joindre Philine, dit, avec une distraction soudaine et une bienveillance précipitée :

« Si je puis vous rendre par là heureux et content , je ne veux pas balancer davantage. Allez, arrangez tout; je suis prêt à payer ce soir même ou demain matin. »

Là-dessus il tendit la main à Mélina , pour gage de sa promesse, et fut très-satisfait de le voir s’éloigner promptement. Par malheur, un nouvel obstacle, plus désagréable que le premier, l’empêcha de pénétrer dans la maison.

Un jeune garçon, la valise sur le dos, arrivait à la hâte et s’approcha de Wilhelm , qui reconnut d'abord le petit Frédéric.

« Me revoici ! s’écria-t-il , en promenant avec joie ses yeux bleus de tous côtés et à toutes les fenêtres. Où est mademoiselle ? Qui diable pourrait durer plus longtemps au monde sans la voir? »

L’aubergiste, qui venait de s’approcher, répondit : * Elle est là-haut. » En quelques sauts, Frédéric eut franchi l’escalier , et Wilhelm resta sur le seuil, comme pétrifié. Au premier moment, il aurait pris le jeune drôle par les cheveux , pour lui faire dégringoler l'escalier; mais l'accès violent d’une furieuse jalousie suspendit tout à coup le cours de ses esprits et de ses idées , et , lorsqu’il se fut remis peu à peu de sa stupeur, il fut saisi d’une inquiétude, d’un malaise, tel qu’il n’en avait éprouvé de sa vie.

11 entra chez lui et trouva Mignon occupée à écrire. L’enfant s’était exercée depuis quelque temps, avec une grande application, à écrire tout ce quelle savait par cœur, et l’avait donné à corriger à son maître et son ami. Elle était infatigable et comprenait bien , mais les lettres étaient toujours inégales et les lignes irrégulières. Ici , comme toujours, son corps semblait en lutte

avec son esprit. Wilhelm , à qui l’attention de l’enfant faisait grand plaisir , lorsqu'il était de sang-froid , s’arrêta peu cette fois à ce qu’elle lui montrait : elle s’en aperçut , et en fut d’autant plus affligée, qu’elle croyait avoir très-bien fait ce jour-là.

L’inquiétude poussa Wilhelm dans les corridors ; il montait il descendait , et il retourna bientôt à la porte d’entrée. A ce moment, arriva au galop un cavalier de bonne mine , et qui, dans l’âge mûr, paraissait très-vert encore. L’aubergiste courut audevant de lui , et lui tendit la main comme à une ancienne connaissance , en s'écriant :

« Eh ! monsieur l'écuyer, on vous revoit donc une fois !

— Je ne veux que donner l'avoine à mon cheval, dit l'étranger : je dois me rendre sans tarder au château , pour faire tout préparer bien vite. Le comte et la comtesse y seront demain; ils y séjourneront quelque temps, pour recevoir de leur mieux le prince de *** , qui établira probablement dans le pays son quartier général.

— C’est dommage que vous ne puissiez rester chez nous , reprit l’aubergiste : nous avons bonne compagnie. »

Un piqueur , arrivé au galop , prit le cheval de l’écuyer , qui s’entretenait avec l’hôte sur le seuil de la porte et paraissait observer Wilhelm.

Wilhelm, s’apercevant que l’on parlait de lui, s’éloigna, et se promena dans quelques rues

Page 1