CHAPITRE Y
Si l’on avait souvent passé ensemble des heures agréables entre quatre murailles, il est naturel de penser que l’on fut encore bien plus animé dans cet asile, où la libre étendue du ciel et la beauté de la campagne semblaient épurer tous les cteurs. Ils se sentaient tous plus unis; chacun aurait voulu couler sa vie dans une si agréable retraite. On portait envie aux chasseurs, aux charbonniers, aux bûcherons, que leur état fixe dans ces demeures fortunées; mais on vantait surtout la séduisante existence d’une bande de bohémiens. On enviait ces drôles bizarres , autorisés à goûter, dans un délicieux loisir, tous les charmes pittoresques de la nature; on se félicitait d’avoir avec eux quelque ressemblance.
Sur l’entrefaite , les femmes avaient fait cuire des pommes de terre, déballé et préparé les provisions qu’on avait apportées; quelques marmites étaient rangées autour du feu ; la société se groupait sous les arbres et les buissons. Ses costumes bizarres
et ses armes de toute sorte lui donnaient un air étrange. Les chevaux mangeaient à l'écart , et , si l’on avait pu cacher les voitures, l’aspect de cette petite caravane eût été romantique jusqu’à l’illusion.
Wilhelm goûtait un plaisir tout nouveau; il pouvait se figurer une colonie errante, dont il était le chef. Il s’entretenait, dans cet esprit, avec chacun de ses compagnons, et prêtait à l’illusion du moment tout le charme de la poésie. Les sentiments de la société s’exaltèrent; on but, on mangea, on poussait des cris d’allégresse , et l’on ne pouvait assez dire qu’on n’avait jamais passé de plus beaux moments.
Le progrès de la joie ne tarda pas à réveiller chez les jeunes gens le besoin de l’activité. W’ilhelm et Laërtes prirent des fleurets, et commencèrent cette fois leurs exercices dans une intention dramatique. Ils voulaient représenter le combat singulier dans lequel Hamlet et son adversaire trouvent une fin si tragique. Les deux amis étaient persuadés que, dans cette scène importante, on ne doit pas se contenter de pousser maladroitement quelques bottes, comme on fait d’ordinaire sur les théâtres ; ils espéraient montrer par leur exemple comme on peut offrir, dans la représentation, un digne spectacle, même au connaisseur dans l’art de l’escrime. On forma un cercle autour des champions; tous deux se montraient pleins d’ardeur et d’adresse; l’intérêt croissait à chaque passade.
Soudain une détonation se fit entendre dans les baissons voisins, et puis une autre encore, et la troupe, effrayée, se dispersa. Bientôt on vit paraître des gens armés, qui couraient à l’endroit où les chevaux mangeaient, non loin des voitures chargées de bagages. Toutes les femmes poussèrent des cris, nos héros jetèrent leurs fleurets , prirent leurs pistolets, coururent aux brigands, et, avec de vives menaces, leur demandèrent raison de leur entreprise.
Comme on leur répondit laconiquement par quelques coups de fusil, Wilhelm déchargea son pistolet sur un drôle à tête frisée, qui était grimpé sur une voiture, et coupait les cordes des bagages : atteint du coup, il roula par terre. Laërtes aussi avait bien ajusté, et les deux amis avaient dégainé hardiment leurs couteaux de chasse, quand une partie des brigands se jeta sur
eux, avec des imprécations et des iiurlements, leur tira quelques coups de fusil et lit tète à ces braves , le sabre à la main. Nos jeunes héros se défendirent vaillamment ; ils appelaient leurs compagnons, et les exhortaient à se rallier pour la défense commune : mais bientôt Wilhelm ne vit plus rien et perdit connaissance; étourdi par un coup de feu, qui le blessa entre la poitrine et l’épaule gauche, et par un coup de sabre, qui fendit son chapeau et pénétra presque jusqu’à la cervelle, il tomba, et n’apprit que plus tard la malheureuse issue de cette surprise.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, il, se trouva dans la plus étrange situation. Le premier objet qu’il aperçut, à travers le voile encore étendu sur sa vue, fut le visage de Philine, qui se penchait sur le sien, il se sentait faible, et, comme il fit un mouvement pour se lever, il se touva sur le sein de cette jeune fille et il y retomba. Elle était assise sur le gazon ; elle avait doucement appuyé contre sa poitrine la tète du jeune homme étendu devant elle , et lui avait fait, de son mieux , une couche moelleuse dans ses bras. Mignon, les cheveux épars et sanglants, était agenouillée aux pieds de Wilhelm et les embrassait en pleurant.
Quand il vit ses habits sanglants, il demanda, d’une voix éteinte, où il se trouvait, ce qui lui était arrivé à lui et aux autres. Philine lè pria de rester tranquille; les autres, dit-elle, étaient tous en sûreté ; il n’y avait de blessés que lui et Laërtes, Elle n’en voulut pas dire davantage, et pria instamment Wilhelm de vouloir bien rester immobile, parce que ses blessures n’avaient été pansées que fort mal et à la hâte. Il tertdit la main à Mignon, et demanda pourquoi ses cheveux étaient sanglants: il la croyait aussi blessée^
Pour le tranquilliser, Philine lui raconta que cette bonne petite, ayant vu son ami blçssé , et ne sachant que prendre, dans sa précipitation, pour étancher le sang, s’était servie de ses cheveux flottants pour bander les blessures, mais quelle avait dû bientôt renoncer à son inutile entreprise. On les avait ensuite pansées avec de l’agaric et de la mousse : Philine avait donné son fichu.
Wilhelm remarqua qu’elle était assise, le dos appuyé contre son coffre, qui paraissait encore bien fermé et intact. Il lui demanda si les autres avaient été, comme elle, assez heureux pour
sauver leurs effets . Elle répondit en haussant les épaules, et en jetant un regard sur la pelouse, où les caisses brisées, les coffres rompus, les portemanteaux coupés en morceaux et une foule de petits effets étaient dispersés çà et là. On ne voyait personne sur la place, et ce groupe étrange se trouvait seul dans ce lieu désert.
Wilhelm en apprenait toujours plus qu’il n’en aurait voulu savoir. Les autres hommes, qui auraient pu tout au moins opposer encore de la résistance, avaient d’abord pris peur et avaient bientôt cédé. Les uns s'étaient enfuis, les autres avaient assisté avec horreur au désastre. Les voituriers, qui avaient défendu opiniâtrement leurs chevaux, s’étaient vus terrassés et garrottés, et, en un moment , les brigands avaient tout pillé et emporté. Les malheureux voyageurs, aussitôt qu’ils eurent cessé de craindre pour leur vie, s’étaient mis à déplorer leur perte, et avaient couru en diligence au premier village, emmenant avec eux Laërtes, légèrement blessé, et sans avoir sauvé que de rares débris de leur bagage. Le joueur de harpe avait appuyé contre un arbre son instrument brisé, et s’était hâté de courir avec eux au village, pour chercher un chirurgien et procurer tous les secours possibles à son bienfaiteur, laissé pour mort sur la place.