CHAPITRE XL
La guérison faisait des progrès rapides. Wilhelm espérait pouvoir se mettre en chemin dans peu de jours. 11 ne voulait plus mener à l'aventure une vie indolente; une marche calculée devait régler désormais sa carrière. Il voulait d’abord chercher les secourables seigneurs, afin de leur témoigner sa reconnaissance; ensuite il se hâterait de rejoindre le directeur, son ami, alin de pourvoir de son mieux aux intérêts des malheureux comédiens; il verrait en même temps les correspondants auxquels il était adressé, et il traiterait les affaires dont il était chargé.
Il se flattait que la fortune le seconderait à l'avenir comme auparavant, et lui fournirait l’occasion de réparer ses pertes par quelque heureuse opération de commerce, et de combler le vide qui s’était fait dans sa caisse.
Son désir de revoir sa libératrice croissait de jour en jour. ' Pour fixer son itinéraire, il consulta le pasteur, qui avait de grandes connaissances en géographie et en statistique, et qui possédait une belle collection delivres et de cartes. On chercha le», lieu que les nobles voyageurs avaient choisi pour leur résidence pendant la guerre; on chercha des renseignements sur euxmêmes : mais le lieu ne se trouvait dans aucune géographie, dans aucune carte, et les manuels de généalogie ne disaient rien de la famille.
Wilhelm prit de l’inquiétude, et, comme il laissait paraître du chagrin, le joueur de harpe lui fit entendre qu’il avait lieu de croire que, par un motif quelconque, le chasseur lui avait caché le véritable nom.
Mais notre ami, se croyant dans le voisinage de la belle dame, espéra en recueillir quelques nouvelles, s’il envoyait le joueur
de harpe à la découverte. Cette espérance fut encore trompée. Le vieillard eut beau prendre des informations, elles ne le mirent point sur la trace. On avait vu à cette époque beaucoup de mouvements rapides et de marches imprévues dans la contrée; personne n’avait pris garde à ces voyageurs, si bien que le messager envoyé à la découverte avait dù revenir, de peur qu'on ne le prît pour un espion juif, et reparaître devant son maître et son ami sans rameau d’olivier. 11 rendit un compte exact de la manière dont il avait cherché à remplir son message, voulant éloigner de lui tout soupçon de négligence. Il cherchait par tous les moyens à calmer le chagrin de Wilhelm; il repassait en luiméme tout ce qu’il avait appris du chasseur, et mettait en avant maintes conjectures, parmi lesquelles il se présenta enfin une circonstance qui permit à Wilhelm de s!expliquer quelques paroles énigmatiques de la belle inconnue.
En effet, ce n’était pas la troupe ambulante que les brigands attendaient au passage; c’était cette noble famille, qu’ils supposaient avec raison pourvue de beaucoup d’or et d’objets précieux, et dont la marche devait leur être parfaitement connue.
On ne savait s'il fallait accuser de l'attentat un corps franc, des maraudeurs ou des brigands. Quoi qu’il en fût, heureusement pour la noble et riche caravane, les chétifs et les pauvres avaient occupé les premiers la place, et subi le sort que l'on réservait aux autres. Tel était le sens des paroles de la jeune dame, que Wilhelm avait fort bien retenues. Si donc il pouvait être heureux et satisfait de ce qu’un génie prévoyant l'avait choisi pour être la victime qui devînt sauver une mortelle accomplie, en revanche, il était comme désespéré de voir que, du moins pour le moment, toute chance de la retrouver, de la revoir, avait disparu.
Ce qui augmentait son trouble, était la ressemblance qu’il croyait avoir découverte entre la comtesse et la belle inconnue. Eiles se ressemblaient comme peuvent se ressembler deux sœurs, dont aucune ne saurait être appelée l'aînée ou la cadette, et que l’on dirait deux sœurs jumelles.
Le souvenir de l’aimable comtesse lui était d’une douceur infinie; il ne se rappelait que trop tendrement son image : maintenant la figure de la noble amazone venait d’abord à la traverse;
ces apparitions se transformaient mutuellement, sans qu’il fût capable de lixer à part l'une ou l’autre dans son esprit.
Aussi, combien ne dut-il pas être surpris, en voyant la ressemblance de leur écriture! Il conservait dans son portefeuille une charmante poésie écrite de la main de la comtesse, et il avait • trouvé dans le manteau un petit billet, par lequel on s’informait, avec un soin fort tendre, de la santé d’un oncle.
Wilhelm était persuadé que sa libératrice avait écrit ce billet pendant le voyage, quelle l’avait envoyé, dans une auberge, d’une chambre à une autre, et que l’oncle l’avait serré dans sa poche. Wilhelm confrontait les deux écritures, et, si les gracieux caractères tracés par la main de la comtesse l’avaient jusqu’alors enchanté, il trouvait dans les traits pareils, mais plus libres, de l’inconnue, une admirable et facile harmonie. Le billet était insignifiant, mais les caractères semblaient exalter notre ami, comme avait fait la présence de cette belle.
Il tomba dans une rêveuse langueur, à laquelle répondaient parfaitement les strophes que Mignon et le joueur de harpe chantèrent en ce moment avec la plus tendre expression :
« Celui qui connaît la langueur dira seul ce que je souffre. Isolée, étrangère à toute joie, je regarde au firmament, de ce côté là-bas.
« Hélas! celui qui me connaît et qui m'aime est loin de moi.
Le vertige me prend, un feu me dévore le sein. Celui qui con7 naît la langueur dira seul ce que je souffre. »