‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 68 sur 108 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« ....Il en fut toujours ainsi, et c’est apparemment la bonne règle, que chacun, en chaque occasion, s’occupe de son affaire et déploie son activité. A peine le bon vieillard eut-il cessé de vivre, que, dès le premier quart d’heure, rien n'allait plus dans la maison selon ses idées. Amis, parents, connaissances, arrivaient en foule, et particulièrement les gens de toute sorte qui ont quelque chose à gagner en pareille circonstance. On portait, on traînait, on comptait, on écrivait et l’on calculait : les uns allaient quérir du vin et des gâteaux, les autres mangeaient et buvaient, mais je ne voyais personne plus sérieusement occupé que les femmes, qui choisissaient le deuil.

« Tu me pardonneras donc, mon cher ami, si, dans cette circonstance, j’ai aussi songé à mon intérêt; si je me suis montré aussi officieux, aussi actif que possible à l’égard de ta sœur, et lui ai fait comprendre, dès que la bienséance a semblé le permettre, que notre souci devait être maintenant d’accélérer notre union, retardée jusqu’alors par les lenteurs infinies de nos pères. 1

DE WILHELM MEfSTER.

* Mais ne va pas croire que nous ayons songé à prendre possession de la grande maison vide. Nous sommes plus modestes et plus raisonnables. Voici notre plan : le nouveau ménage s’établira tout de suite dans notre maison , et ta mère elle-même y suivra sa fille.

« Cela peut-il se faire? vas-tu dire. A peine avez-vous place vous-mêmes dans le nid. » Un arrangement habile rend tout possible, et tu ne saurais croire combien de place on trouve, quand on a besoin de peu d’espace. Nous vendrons la grande maison : une bonne occasion se présente tout de suite; l’argent qui en proviendra rapportera le centuple.

« J'espère que tu consentiras, et je désire que tu n’aies pas hérité des infructueuses fantaisies de ton père et de ton grandpère : l’un mettait sa félicité suprême dans un certain nombre d’œuvres d’art sans apparence, dont personne, j’ose. le dire, n’était capable de jouir avec lui; l’autre vivait au milieu d’un ameublement magnifique, dont il ne permettait la jouissance à personne. Nous suivrons d'autres voies, et j’espère avoir ton assentiment.

« Il est vrai que je n’aurai moi-même, dans toute notre maison, d’autre place que mon siège à mon pupitre, et que je ne vois pas encore où l’on pourra placer un berceau ; mais, en revanche, au dehors la place est grande : le café et les clubs pour le mari, les promenades à pied et en voiture pour madame, et, à la campagne, les jolis jardins de plaisance pour tous deux. Le plus grand avantage encore, c’est que notre table ronde sera toute garnie, et que notre père ne pourra plus y faire asseoir des amis, d’autant plus disposés à se moquer de lui , qu’il s’est donné plus de peine pour les recevoir.

« Mais rien de superflu dans la maison : pas trop de meubles et d’ustensiles, point de voiture ni de chevaux. Rien que de l’argent , et nous faisons raisonnablement chaque jour ce qui nous plaît. Point de garde-robe : on porte toujours sur soi ce qu'on a de meilleur et de plus beau. Le mari peut user son habit et la femme vendre sa robe, aussitôt qu'elle n’est plus à la mode. Rien ne m’est plus insupportable que ces amas de vieilles friperies. Si l'on m’offrait la plus précieuse bague , à condition de l’avoir toujours au doigt, je ne l’accepterais pas.

Oui peut en effet trouver le moindre plaisir dans un capital mort? Voici donc ma joyeuse profession de foi : faire ses affaires, gagner de l'argent, se divertir avec les siens, et ne s'inquiéter des autres , qu’autant qu'on peut s’en servir.

« Mais, vas-tu dire, dans votre beau plan avez-vous pensé « à moi ? Où logerai-je , si vous me vendez la maison pater - « nelle, et s'il ne reste pas la moindre place dans la vôtre? »

« C’est là sans doute le point essentiel, mon petit frère, et je te donnerai là-dessus les explications nécessaires , aussitôt que je t’aurai décerné les éloges que tu mérites, pour le merveilleux emploi que tu as fait de ton temps.

« Dis-moi, je te prie, comment tu as fait pour devenir, en quelques semaines , connaisseur en tout ce qu'il y a de choses utiles et intéressantes? Je te sais une grande capacité, mais je ne t’aurais pas supposé si attentif et si appliqué! Ton journal nous a prouvé avec quel profit tu voyages ; la description des forges de fer et de cuivre est excellente, et prouve une grande intelligence des choses. Je les ai aussi visitées autrefois; mais, comparée à la tienne, ma relation parait l’œuvre d’un écolier. Tout ce que tu dis sur la fabrication de la toile est très-instructif, et ton observation sur la concurrence est d’une parfaite justesse. Çà et là tu as fait dans les additions quelques erreurs, qui sont d’ailleurs fort excusables.

« Mais ce qui nous a fait le plus grand plaisir, à mon père et à moi , ce sont tes vues solides sur l’économie domestique, et particulièrement sur l'amélioration des terres. Nous avons l’espérance d’acheter, dans un pays très-fertile, un grand domaine, maintenant en séquestre. Nous y appliquerons la somme que produira la vente de votre maison; une partie sera empruntée , une partie laissée en hypothèque, et nous comptons sur toi pour t’établir dans le domaine et présider aux améliorations. En quelques années la propriété vaudra, pour ne pas trop dire, un tiers de plus. On la revend ; on en cherche une plus grande : on l’améliore et on la revend aussi. Tu es pour cela l’homme qu’il nous faut. Pendant ce temps, nos plumes ne resteront pas oisives au logis , et bientôt nous serons en état de faire envie.

» Maintenant, adieu ! Jouis de la vie en voyage, et va où tu espères trouver plaisir et profit. Avant six mois d'ici, nous n’a-

vons pas besoin de toi : tu peux donc courir le monde à ton gré ; c’est en voyageant qu'un homme habile se forme le mieux. Adieu ! Je me félicite, étant si étroitement uni avec toi , de l’être aussi désormais par l’esprit d’activité. »

Cette lettre , si bien écrite et si remplie de vérités en matière d'économie, déplut cependant à Wilhelm de plus d’une façon. Les éloges qu’il recevait pour ses connaissances supposées en statistique , en technologie et en économie rurale , étaient pour lui de secrets reproches , et l’idéal que son beau-frère lui traçait du bonheur de la vie bourgeoise ne le séduisait nullement; un secret esprit de contradiction le poussait au contraire vivement du côté opposé. Il se persuada que le théâtre seul pourrait lui procurer tout le développement qu’il désirait, et il parut d'autant plus affermi dans sa résolution , que Werner s’y était opposé plus vivement , sans le savoir. Là-dessus il rassembla tous ses arguments , et il s’attacha à ses idées , à proportion qu’il croyait avoir plus de motifs pour les présenter au sage Werner sous un jour favorable. Ainsi fut écrite la réponse que nous allons mettre aussi sous les yeux du lecteur.

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