‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 72 sur 108 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Wilhelm s’était occupé depuis longtemps d’une traduction à'Hamlet ; il s’était servi, à cet effet, de l’ingénieux travail de Wieland , par lequel il avait appris d’abord à connaître Shakspeare1. Il rétablit les passages supprimés, et il se trouva de la sorte en possession d'un exemplaire complet, au moment où il venait de s'accorder si bien avec Serlo sur le remaniement. Alors il se mit à retrancher et interpoler, à séparer et réunir, à changer et souvent à restituer; car, si satisfait qu’il fût de son idée, il lui semblait toujours, dans l’exécution, qu’il ne faisait que gâter l’originaL

Aussitôt qu’il eut achevé , il lut son travail à Serlo et à la troupe. Ils s’en montrèrent fort satisfaits, et surtout Serlo, qui fit quelques réflexions favorables.

« Vous avez parfaitement senti, dit-il entre autres choses, que des circonstances étrangères accompagnent la pièce, mais qu’elles doivent être plus simples que le grand poète ne nous les a montrées. Ce qui se passe hors du théâtre, ce que le spectateur ne voit pas, ce qu'il doit se représenter, est comme un fond devant lequel se meuvent les personnages. La grande et simple perspective de la flotte et de la Norvège produira pour la pièce un très-bon effet. Si on la retranchait, il ne resterait

1. Wieland traduisit (I7&2-17G6) les Œuvres dramatiques de Shakspeare; sa traduction, retouchée par Eschenbourg, est aisée et naturelle. Trente ans plus tard, Wilhelm Schlegel fit une traduction plus complète et plus approfondie du poète anglais, et son travail fut achevé par I,. Tieck en 1833. On le regarde comme un chef-d’œuvre. Les beautés et les défauts de Shakspeare sont reproduits avec une scrupuleuse fidélité; le langage et la versification sont conservés jusque dans leurs moindres détails.

plus qu’une scène de famille, et la grande idée que toute une race royale périt par des crimes et des désordres intérieurs ne serait plus représentée avec la dignité nécessaire. Mais, si le fond du tableau restait bigarré , mobile , confus , cela nuirait à l’effet de3 figures. *

Wilhelm prit de nouveau la défense de Shakspeare, et montra qu’il avait écrit pour des insulaires, pour des Anglais, qui sont accoutumés à voir, comme fond du tableau, des vaisseaux et des voyages sur mer, les côtes de France et des corsaires , et il fit sentir que ces choses, tout à fait ordinaires pour eux, suffisent déjà pour nous distraire et nous troubler.

Serlo dut en convenir, et tous deux s’accordèrent à reconnaître que, la pièce devant être jouée sur la scène allemande, ce fond, plus sérieux et plus simple, était le plus convenable à notre génie. On avait déjà distribué les rôles : Serlo avait pris celui de Polonius, Aurélie celui d’Ophélie, le nom de Laërtes lui désignait le sien; un jeune débutant, aux allures vives, à la taille ramassée, fut chargé de jouer Horatio; le roi et le spectre causèrent seuls quelque embarras : on n’avait pour ces deux rôles que le vieux bourru. Serlo proposait le pédant pour jouer le roi ; Wilhelm protestait de toutes ses forces contre un pareil choix. On ne pouvait en finir.

Wilhelm avait d’ailleurs laissé subsister dans sa pièce les deux rôles de Ilosenkranlz et de Guldenstern.

« Pourquoi ne les avez-vous pas fondus en un seul? lui demanda Serlo; cette abréviation serait bien facile.

— Dieu me garde d’abréger ainsi! répliqua Wilhelm : ce serait détruire à la fois le sens et l’effet. Ce que sont et ce que font ccs deux hommes, un seul ne peut le représenter. On retrouve dans ces petits détails la grandeur de Shakspeare. Cet abord insinuant, ces complaisances et ces révérences, cette servilité, ces flatteries et ces cajoleries, cet empressement, ces manières rampantes, cette ubiquité, cette inanité, cette franche fourberie, cette incapacité, comment un seul homme les pourrait-il exprimer? Il en faudrait au moins une douzaine, si l'on pouvait les avoir; car ils ne sont quelque chose qu'en société; ils sont la société, et Shakspeare a montré bien de la modération et de la retenue, de n’en avoir produit que deux représentants. D’ailleurs il me faut ce

couple, dans mon remaniement, pour contraster avec l’unique, l’excellent Horatio.

— Je vous comprends, dit Serlo, et nous trouverons un expédient. Je donnerai un des ces rôles à Elmire (c 'était la tille aînée du bourru) : il n’y a pas de mal à ce que ces drôles aient bonne mine, et je veux si bien parer et dresser mes poupées qu’elles feront plaisir h voir. »

Philine était ravie de faire la duchesse dans la petite comédie*. « Je représenterai au naturel, disait-elle, comme on se dépêche d’épouser un second mari, après avoir aimé le premier d’un amour extraordinaire. J’espère obtenir le plus grand succès, et tous les hommes souhaiteront d’être mon troisième. »

Aurélie parut choquée de ces propos. Son aversion pour Philine augmentait tous les jours.

« C’est bien dommage, dit Serlo, que nous n’ayons point de ballet : vous auriez dansé un pas de deux* avec votre premier et avec votre second mari ; le vieillard s'endormirait à la cadence, et vos pieds mignons et vos jolis mollets produiraient un effet délicieux sur le théâtre enfantin.

— Pour mes mollets, répliqua-t-elle, d’un air dédaigneux, vous n’en savez pas grand’chose; et quant à mes pieds mignons, dit-elle, en portant lestement la main sous la table pour ôter ses mules, qu’elle plaça côte à côte devant Serlo, voici les supports, et je vous défie d’en trouver de plus jolis.

. — En vérité, dit-il, en considérant les élégants demi-souliers, on ne trouverait pas facilement quelque chose déplus coquet. »

Ces pantoufles venaient de Paris. Philine les avait reçues en cadeau de la comtesse, dont le joli pied était célèbre.

« Objet ravissant! reprit Serlo; de les voir, le cœur me bat.

— Quelle extase! dit Philine.

— Non, il n’est rien au-dessus d’une paire de pantoufles d’un travail si fin et si beau! Mais le bruit qu’elles font est encore plus ravissant que la vue. »

Serlo les souleva et les laissa retomber plusieurs fois tour à tour sur la table.

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