CHAPITRE YL
Plusieurs personnages d'Hamlei avaient disparu dans le remaniement, mais le nombre en était encore assez grand, et la troupe semblait ne pouvoir y suffire.
« Je commence à croire, dit Serlo, que notre souffleur devra lui-même sortir de son trou, se mêler parmi nous, et devenir un personnage.
— Je l'ai souvent admiré dans ses fonctions, dit Wilhelm.
— Je ne crois pas, dit Serlo, qu’il existe un souffleur plus accompli; nul spectateur ne l’entend jamais, et nous, sur la scène, nous saisissons chaque syllabe. Il s’est fait en quelque sorte un organe particulier, et il est comme un génie, qui nous fait entendre au besoin un murmure intelligible. 11 devine quelle partie de son rôle l’acteur possède parfaitement, et prévoit de loin quand la mémoire lui manquera. En certaines occasions , que j’avais eu à peine le temps de parcourir mon rôle, et qu’il me l’a soufflé d’un bout à l’autre, je l’ai joué avec succès. Il a cependant quelques singularités, qui rendraient incapable tout autre que lui : il prend un intérêt si véritable aux pièces qu’on joue, que, sans déclamer précisément les passages pathétiques, il les lit avec émotion. Par cette mauvaise habitude, il m’a égaré assez souvent.
— Et, par une autre singularité, dit Aurélie, il me laissa un jour dans l’embarras, au milieu d’un endroit très-difficile.
— Puisqu’il est si attentif, comment cela s’est-il pu faire? demanda Wilhelm.
— Il est si ému dans certains passages, répondit Aurélie, qu’il fond en larmes, et perd contenance pour quelques instants; et ce ne sont pas proprement les endroits qu’on appelle
touchants , qui le mettent dans cet état , ce sont , pour essayer de rendre clairement ma pensée , les beaux passages, où le pur génie du poète brille comme un regard de son œil étincelant ; ces passages qui nous charment le plus , et que la foule ne remarque point.
— Avec une sensibilité si vive, pourquoi ne parait— il pas sur le théâtre?
— Un organe rauque, une contenance embarrassée, l’excluent de la scène, répondit Serlo, et son humeur triste l’éloigne de la société. Quelle peine ne me suis-je pas donnée pour l’apprivoiser! Peine inutile! Il lit parfaitement, comme je n’ai jamais entendu lire; nul n'observe, comme lui, la ligne délicate qui sépare la déclamation de la lecture animée.
— Il est trouvé! s'écria Wilhelm; il est trouvé! Quelle heureuse découverte ! Nous avons l’acteur qui pourra nous lire le passage du farouche Pyrrhus!
— Il faut avoir votre passion, reprit Serlo, pour faire tout concourir à son but.
— En vérité , je craignais fort qu’il ne fallût peut-être supprimer cet endroit, et toute la pièce en aurait souffert.
— J’en doute un peu, dit Aurélie.
— J’espère que vous serez bientôt de mon avis, dit Wilhelm. Shakspeare a un double but , en produisant les comédiens de passage. L’homme qui déclame, avec une émotion si singulière, la mort de Priam , fait sur Hamlet lui-même une impression profonde ; il stimule la conscience du jeune prince, qui hésite encore, et, par là, cette scène est le prélude de celle dans laquelle le petit spectacle produit sur le roi un si grand effet. Hamlet se sent humilié par le comédien, qui prend une si grande part à des douleurs fictives, étrangères, et cela lui suggère aussitôt l’idée de faire une tentative pareille sur la conscience de son beau-père. Quel magnifique monologue que celui qui termine le second acte ! Que j’aurai de plaisir à le réciter !
« Oh! quel misérable, quel vil esclave je suis!... N’est-ce pas « monstrueux, que ce comédien, par une üction, par le rêve « d’une passion , tourmente son âme à son gré , au point que la « pâleur couvre son visage! Des yeux en pleurs! des gestes « égarés ! une voix brisée ! tout son être possédé d’un seul sen-
« tiroentl... Et tout cela pour rien.... pour Hécube!... Hécube, « qu’est-elle pour lui, ou lui pour Hécube, pour qu’elle fasse « couler ses pleurs ? »
— Pourvu, dit Aurélie, que nous puissions décider notre homme à paraître sur la scène !
— Nous l’y amènerons par degrés, dit Serlo. Dans les répétitions, je lui ferai lire le rôle, et nous dirons que nous attendons un acteur qui doit le jouer ; nous verrons ensuite comment nous pourrons venir à bout de lui. »
Lorsqu’ils furent d’accord sur ce point, ils parlèrent du spectre. Wilhelm ne pouvait se résoudre à confier au pédant le rôle du roi vivant, afin que le bourru pût jouer le fantôme, et son avis était d’attendre plutôt l’arrivée de quelques acteurs qui s’étaient annoncés, et parmi lesquels pourrait se trouver l’homme qu’il fallait.
On peut donc juger combien Wilhelm fut surpris, lorsqu’il trouva, le soir, sur sa table, à l’adresse de son nom de théâtre, ce billet cacheté , écrit en caractères fantastiques :
« Nous savons, ô singulier jeune homme, que tu es dans un grand embarras. Tu trouves à peine des hommes pour ton Hamlet, bien loin de trouver des esprits. Ton zèle mériterait un miracle : nous ne pouvons en faire , mais il arrivera quelque chose de merveilleux. Si tu as confiance en nous , le spectre paraîtra à l'heure voulue. Prends courage et sois tranquille. 11 n'est pas nécessaire que tu répondes : ta résolution nous sera connue. »
Wilhelm courut , avec cet étrange billet, chez Serlo , qui le lut et relut, et assura enfin, d’un air significatif, que l’affaire était de conséquence ; qu’il fallait considérer mûrement si l'on pouvait et si l’on devait risquer la chose. Ils débattirent longtemps la question. Aurélie gardait le silence et souriait par moments , et, quelques jours après , comme on vint encore à parler de l’affaire, elle fit entendre, assez clairement, qu’elle la regardait comme une plaisanterie de son frère. Elle dit à Wilhelm qu’il pouvait être parfaitement tranquille et attendre patiemment le fantôme.
Serlo était de fort bonne humeur; les acteurs qui devaient partir redoublaient de zèle, pour se faire regretter, et la curio-
sité excitée par les nouveaux comédiens lui promettait d’ailleurs d'excellentes recettes.
La société de Wilhelm avait même exercé sur lui quelque influence; il commençait à parler un peu plus de l’art; car enfin il était Allemand, et les Allemands aiment à se rendre compte de ce qu’ils font. Wilhelm mit par écrit quelques-uns de ces entretiens ; mais, comme.nous ne pouvons interrompre si souvent le récit, nous donnerons, dans une autre occasion, ces essais dramaturgiques , à ceux de nos lecteurs qu’ils peuvent intéresser.
Un soir surtout , Serlo se montra fort gai , en parlant du rôlede Polonius, tel qu’il se proposait de le rendre.
* Je promets, disait-il, de vous régaler cette fois d’un digne personnage; je saurai faire, en temps et lieu, le plus bel étalage de calme et d’assurance , de frivolité et d’importance , de grâce et de fadeur, de liberté et de ruse , de franche friponnerie et de fausse sincérité; je présenterai et je développerai, avec une parfaite politesse, ce demi-coquin grisonnant, candide, souffrant tout, se pliant aux circonstances; et les coups de pinceau , un peu durs et grossiers , de notre auteur, me rendront pour cela de bons services. Je parlerai comme un livre , quand je serai préparé, et comme un fou, quand je serai de bonne humeur. Je serai insipide, pour parler à chacun son langage, et toujours assez fin pour ne rien voir, quand les gens se moqueront de moi. J’ai rarement entrepris un rôle avec autant de malice et de plaisir.
— Que ne puis-je espérer autant du mien ! dit Aurélie. Je n’ai pas assez de jeunesse et d’abandon pour me retrouver dans le caractère d’Ophélie. Je ne sais, hélas! qu’une chose, c’est que le sentiment qui égare son esprit ne me quittera jamais.
— N’y regardons pas de si près, dit Wilhelm : car, à vrai dire, mon désir de jouer ilamlet m’a jeté, après toute l’étude que j’ai faite de la pièce, dans la plus étrange erreur. Plus je médite ce rôle, plus je vois que je n’ai pas, dans toute ma personne, un trait de ressemblance avec le Hamlet de Shakspeare. Quand je considère comme tout se lie parfaitement dans ce rôle , j’ose à peine me flatter.d’y paraître supportable.
— Vous entrez dans la carrière avec de grands scrupules, lui ré-
pondit Serlo. L’acteur se plie à son rôle comme il peut, et le rôle s’accommode à lui comme il doit. Mais comment Shakspeare a-t-il dépeint son Hamlet ! Est-il donc si loin de vous ressembler !
— D’abord, Hamlet est blond, répliqua Wilhelm.
— C’est chercher trop loin, dit Aurélie. Quelle preuve en avez-vous!
— Il est Danois , il est enfant du Nord , il est de race blonde et il a les yeux bleus.
— Shakspeare a-t-il pensé à cela?
— Je ne vois pas qu’il le dise formellement ; mais , en rapprochant certains passages, la chose me parait incontestable. Pendant le combat, il est fatigué, la sueur lui baigne le visage, et la reine dit : « Il est gras, laissez-le reprendre haleine. » Eh bien, peut-on se le figurer autrement que blond et corpulent? C’est rarement, dans’leur jeunesse, le cas des hommes bruns. Et sa mélancolie rêveuse, sa molle tristesse, son inquiète irrésolution, ne conviennent-elles pas mieux à ce tempérament, qu’à un jeune homme au corps svelte , aux cheveux bruns , duquel on attend plus de promptitude et de résolution!
— Vous déroutez mon imagination ! s’écria Aurélie. Arrière votre gras Hamlet! Ne nous représentez pas votre prince bien nourri! Offrez-nous plutôt un quiproquo qui nous plaise, qui nous touche! L’intention de l’auteur nous importe moins que notre plaisir, et nous demandons un charme qui réponde à nos sentiments. »