CHAPITRE XI Y
On s’était pourvu de logements à la hâte, et la troupe se trouvait par là fort dispersée. Wilhelm avait pris en affection le pavillon du jardin , auprès duquel il avait passé la nuit; il en obtint facilement la clef, et s’y établit; et, comme Aurélie était fort à l’étroit dans sa nouvelle demeure, il garda Félix auprès de lui ; Mignon ne voulut pas se séparer du petit garçon.
Les enfants avaient une jolie chambre au premier étage; Wilhelm occupait la salle du rez-de-chaussée; Félix et Mignon s’endormirent, mais, lui, il ne put trouver le sommeil.
DK WILHELM MEISTER.
A côté de l’agréable jardin, que la pleine lune, à son lever, éclairait magniiiquement, il contemplait les tristes ruines, d’où s’élevait encore quelque fumée; l’air était doux et la nuit admirablement belle. A la sortie du théâtre, Pliiline l’avait légèrement pressé du coude, et lui avait chuchoté quelques mots, qu’il n’avait pas compris. 11 était troublé et mécontent, et ne savait ce qu’il devait attendre ou faire. Philine l’avait évité pendant quelques jours, et c’était la première fois quelle lui redonnait un signe d’intelligence. Hélas! elle était brûlée maintenant, la porte qu’il ne devait pas fermer, et les pantoufles s’étaient envolées en fumée. Comment la belle viendrait dans le jardin, si tel était son projet , il ne le savait point ; il ne désirait pas la voir, et pourtant il se serait bien volontiers expliqué avec elle.
Mais ce qui lui pesait bien plus sur le cœur, c’était le sort du joueur de harpe, car on ne l’avait pas revu. Wilhelm craignait qu’en déblayant la place, on ne le trouvât mort sous les décombres. Il avait caché à tout le monde les soupçons qu’il avait, que le vieillard ne fût l'auteur de l’incendie : car c’était lui qu’il avait vu descendre le premier du grenier déjà plein de flammes et de fumée, et son désespoir, dans la galerie voûtée, semblait être la suite d’un ’si malheureux évéûement. Cependant les recherches que la police avait faites sur-le-champ avaient rendu très-vraisemblable l’idée que ce n’était pas dans la maison qu’ils habitaient, mais dans la troisième plus loin, que l’incendie avait éclaté, et s’était aussitôt répandu sous les toitures.
Wilhelm rêvait à ces choses, assis sous un berceau, lorsqu’il en lendit quelqu’un se glisser dans une allée voisine. A de tristes accents, qui se firent entendre dans l’instant même, il reconnut lejoueur de harpe. Léchant, qu’il put très-bien saisir, exprimait la consolation d’un malheureux, qui se sent tout près de la folie. Il est à regretter que Wilhelm n’en ait retenu que la dernière strophe :
« Je me glisserai de porte en porte ; je me présenterai, silencieux et modeste; une main pieuse me donnera la nourriture, et je passerai plus loin. Chacun se trouvera heureux, quand il me verra paraître; une larme tombera de ses yeux, et je ne saurai pas pourquoi il pleure. »
GOETHB, — ANN. o’APM. 21
A ces derniers mots, il était arrivé vers la porte du jardin, qui donnait sur une rue écartée: la trouvant fermée, il voulut franchir le mur, en grimpant aux espaliers; mais Wilhelm le retint, et lui parla avec bonté. Le vieillard le pria d'ouvrir la porte, parce qu’il voulait et devait fuir. Notre ami lui représenta qu’il pourrait bien sortir du jardin, mais non de la ville, et lui montra combien il se rendrait suspect par une semblable démarche. Peine inutile ! Le vieillard persistait dans sa résolution. Wilhelm ne lui céda point, et finit par l’entraîner, avec une certaine violence, dans le pavillon, où ils curent ensemble un entretien bizarre, que nous passerons sous silence, afin de ne pas fatiguer nos lecteurs par des idées incohérentes et des impressions pénibles.