‹ Œuvres de Goethe traduction nouvelleChapitre 96 sur 108 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Wilhelm, en retournant à la ville, rêvait aux nobles femmes qu’il avait connues et dont il avait ouï parler ; il se représentait douloureusement leurs singulières destinées , où le bonheur tenait si peu de place.

* Pauvre Marianne ! se disait-il, que dois-je apprendre encore sur ton sort? Et toi, belle amazone, génie tutélaire, à qui je suis si redevable, que je me flatte partout de rencontrer, et ne trouve, hélas! nulle part, dans quelle triste situation te verrai-je peut-être, si tu dois un jour t’offrir à mes yeux! »

Arrivé à la ville, il ne rencontra aucune de ses connaissances au logis. 11 courut au théâtre, où il croyait trouver les comédiens à la répétition : tout était silencieux ; la maison semblait vide; cependant il vit un volet ouvert. Quand il fut sur la scène, il trouva la vieille servante d’Aurélie occupée à coudre des toiles pour une décoration nouvelle ; il n’entrait dans la salle que la lumière nécessaire pour son travail. Félix et Mignon étaient assis aüprès d’elle sur le plancher. Ils tenaient ensemble un livre, et, tandis que Mignon lisait à haute voix, Félix Tépétait tous les mots après elle, comme s’il avait su lire lui-mème.

Les enfants se levèrent en sursaut et saluèrent le voyageur. Il les embrassa avec la plus vive tendresse et les mena près de la vieille.

« Est-ce toi, lui dit-il d’un ton grave, qui as amené cet enfant à Aurélie? »

Elle leva les yeux de dessus son ouvrage et regarda Wilhelm ; il la vit en pleine lumière, fut saisi de frayeur, et recula de quelques pas : c'était la vieille Barbara!

« Où est Marianne? s’écria-t-il.

— Bien loin d’ici.

— Et Félix ?

— Est le fils de cette infortunée, trop aimante et trop tendre. Puissiez-vous ne jamais sentir les maux que vous nous avez faits! Puisse le trésor que je vous livre vous rendre aussi heureux qu’il nous a rendues malheureuses ! »

Elle se leva pour sortir : Wilhelm la retenait.

« Je ne songe pas à vous échapper, dit-elle. Soutirez que j’aille chercher un papier, qui sera pour vous un sujet de joie et de douleur. »

Elle s’éloigna; Wilhelm regardait l’enfant avec une joie inquiète; il n’osait encore le croire à lui.

« Il est à toi! s’écria Mignon; il est à toi! »

En disant ces mots, elle poussait l’enfant vers les genoux de Wilhelm. La vieille revint et lui présenta une lettre.

« Voici les derniers mots de Marianne, lui dit-elle.

— Elle est morte!

— .Morte. Si je pouvais vous épargner tous les reproches! »

Surpris et troublé, Wilhelm rompit le cachet, mais il avait à

peine lu les premiers mots, qu’une amère douleur le saisit : il laissa tomber la lettre, se jeta sur un banc, et resta quelque temps immobile. Mignon s’empressait autour de lui. Cependant Félix avait ramassé la lettre, et il tirailla si longtemps sa petite amie, qu’elle finit par céder; elle se mit à genoux auprès de lui et lut la lettre. Félix répétait chaque mot, et Wilhelm fut contraint de les entendre deux fois.

« Si ce papier arrive jamais jusqu’à toi, pleure sur ta malheureuse amante. Ton amour lui a donné la mort. L’enfant que je laisse orphelin, au bout de quelques jours, est à toi. Je meurs fidèle, malgré toutes les apparences qui parlent contre moi. Avec toi, j’ai perdu tout ce qui m'attachait à la vie : je meurs contente, puisqu'on m’assure que l'enfant est bien portant et qu’il vivra. Ecoute la vieille Barbara, pardonne-lui : sois heureux et ne m’oublie pas. »

Quelle lettre douloureuse! Encore, par une sorte de bonheur, lui sembla-t-elle d’abord à moitié énigmatique, et il n’en saisit toute la pensée qu’à une seconde lecture, que les enfants firent en bégayant et balbutiant.

« Vous savez tout à présent! cria la vieille, sans attendre qu’il se fut remis. Remerciez le ciel de ce qu’après la perte de cette bonne jeune tille, il vous reste un si délicieux enfant. Rien n’égalera votre douleur, quand vous apprendrez comme la bonne Marianne vous est restée fidèle jusqu’à la fin, comme elle a été malheureuse , et tout ce qu’elle vous a sacrifié.

— Fais-moi vider d’un seul trait , s’écria Wilhelm , le calice de la douleur et de la joie! Prouve-moi, fais-moi du moins accroire, qu’elle était bonne, qu elle méritait mon estime autant que mon amour, et laisse-moi déplorer ensuite ma perte irréparable.

— Ce n’est pas le moment, dit Barbara : j’ai affaire et je ne voudrais pas que l’on nous surprît ensemble. Ne dites à personne que Félix vous appartient; j’aurais trop de reproches à essuyer des comédiens pour ma dissimulation. Mignon ne nous trahira pas : elle est bonne et discrète.

— Je le savais depuis longtemps, et ne disais rien, repartit Mignon.

— Est-ce possible? dit Barbara.

— Comment le savais-tu? s’écria Wilhelm.

— L’esprit me l’a dit.

— Où donc? parle !

— Dans le passage voûté. Quand le vieux tira son couteau, j’entendis crier : * Appelle son père! » Et soudain je pensai à toi.

— Qui donc t’appela?

— Je ne sais.... dans le cœur, dans la tête..., je sentais une angoisse.... je tremblais, je priais. Alors j’entendis crier et je compris. »

Wilhelm pressa Mignon sur son cœur; il lui recommanda Félix et s’éloigna. 11 n’avait observé qu’au dernier moment, qu’elle était beaucoup plus pâle et plus maigre qu’à son départ.

Parmi ses connaissances, Mme Mélina fut la première qu’il rencontra. Elle lui fit l'accueil le plus amical.

« Si vous pouviez, lui dit-elle, trouver chez nous les choses dans l’état que vous désirez!

— J’en doute, répondit Wilhelm. Avouez qu'on s’est arrangé de manière à pouvoir se passer de moi.

— Aussi, pourquoi vous être éloigné ?

— On ne saurait apprendre trop tôt combien l'on est peu nécessaire dans le monde. Quels importants personnages ne croyons-nous pas être! Nous croyons seuls animer le cercle dans lequel nous agissons; nous imaginons qu’en notre absence la vie, la nourriture et la respiration vont manquer à chacun, et le vide que nous avons fait se remarque à peine; il se comble aussitôt ; souvent même la place est occupée par quelque chose de meilleur, ou du moins de plus agréable.

— Et les regrets de nos amis, dit Mme Mélina, n’en tiendronsnous aucun compte?

— Nos amis eux-mêmes feront sagement, s’ils prennent bientôt leur parti, et s’ils se disent : « Aux lieux où tu es, où tu « séjournes, fais ce que tu peux, sois actif et serviable, et jouis « gaiement de l'heure présente. *

De nouvelles explications apprirent à notre ami ce qu'il avait soupçonné : l’opéra était en pleine activité et attirait toute l’attention du public. Ses rôles étaient remplis par Laërtes et Horatio, et tous deux étaient plus vivement applaudis que lui-même ne l'avait jamais été.

Laërtes survint et Mme Mélina s’écria :

« Voyez l’homme heureux, qui sera bientôt capitaliste, et Dieu sait quoi encore ! »

Wilhelm l’embrassa et s’aperçut que son habit était du drap le plus fin : le reste de son habillement était simple, mais de la plus belle étoffe.

« Expliquez-moi cette énigme, dit Wilhelm.

— Vous aurez le temps d’apprendre , lui répondit Laërtes, que mes allées et venues sont désormais payées ; le chef d’une grande maison decômmerce tire parti de mon humeur inquiète, de mes connaissances et de mes relations, et il m’abandonne une part des bénéfices. Je donnerais beaucoup pour pouvoir gagner aussi à ce commerce de la confiance dans les femmes, car il y a dans la maison une jolie nièce, et je vois fort bien qu’il ne tiendrait qu’à moi de voir ma fortune faite.

— Vous ne savez pas encore, je présume, dit Mme Mélina, qu’il s'est fait aussi parmi nous un mariage? Serlo est l’époux légitime de la belle Elmire, le père n’ayant pas voulu souffrir leur intrigue secrète. »

Ils s'entretinrent de la sorte de ce qui s’était passé en l’absence de Wilhelm, et il put fort bien juger que , dans le fond , la troupe lui avait donné depuis longtemps son congé.

Il attendait avec impatience la vieille Barbara , qui lui avait annoncé, pour une heure avancée de la nuit, sa mystérieuse visite. Elle ne voulait pas se rendre chez lui avant que tout le monde fût endormi, et demandait les mêmes précautions que la plus jeune fille qui voudrait se glisser chez son amant. En attendant , Wilhelm relut cent fois la lettre de Marianne; il lisait avec un ravissement inexprimable le mot fidèle, tracé par cette main chérie, et avec horreur l’annonce de sa mort, dont elle ne semblait pas craindre l’approche.

Il était plus de minuit lorsqu’il se fit quelque bruit à la porte entrouverte, et la vieille entra, un panier à la main.

« Il faut , lui. dit-elle , que je vous fasse l’histoire de nos malheurs, et, je dois le supposer, vous êtes là assis tranquillement; si vous m’attendez ponctuellement, ce n’est que pour satisfaire votre curiosité, et, maintenant comme autrefois, vous vous enveloppez de votre froid égoïsme, tandis que nos cœurs se brisent. Mais voyez! de même qu’en cette heureuse soirée, j’apportai une bouteille de champagne; que je plaçai les trois verres sur la table, et que vous commençâtes à nous tromper et nous endormir avec vos agréables contes d’enfance, je vais vous éclairer et vous réveiller aujourd’hui avec de tristes vérités. »

Wilhelm ne savait que se dire, quand il vit la vieille faire sauter le bouchon et remplir les trois verres.

« Buvez, s’écria-t-elle, après avoir vidé tout d’un trait son verre écumant, buvez, avant que l’esprit s'évapore. Ce troisième verre , versé à la mémoire de l’infortunée Marianne , laissons-le sans emploi ; laissons tomber la mousse. Comme ses lèvres étaient vermeilles, lorsqu’elle buvait à votre santé! Hélas! et maintenant, pâles et glacées pour jamais!...

— Sibylle! furie! s’écria Wilhelm, en se levant et frappant du poing sur la table, quel mauvais esprit te possède et te presse? Pour qui me prends-tu, si tu crois que le plus simple récit des souffrances et de la mort de Marianne ne m’affligera pas assez profondément , sans que tu mettes en œuvre cette in-

fernale adresse, pour doubler mon martyre? S'il faut que ton insatiable intempérance fasse une orgie d’un repas funèbre, alors bois et parle. Tu m’as toujours fait horreur, et je ne puis encore me figurer Marianne innocente , quand je te vois , toi qui fus sa compagne.

— Doucement, monsieur! répondit la vieille. Vous ne me ferez point perdre contenance. Vous avez contracté envers nous une grosse dette , et l’on ne se laisse pas malmener par un débiteur. Mais vous avez raison , le plus simple récit sera pour vous une peine suffisante. Écoutez donc la lutte que Marianne a soutenue, la victoire qu’elle a remportée, pour vous rester fidèle.

— Fidèle! s’écria Wilhelm : quelconte me vas-tu faire?

— Ne m’interrompez pas. Écoutez-moi et croyez-en ce qu’il vous plaira. Aujourd’hui la chose est fort indifférente. Le dernier soir que vous fûtes chez nous , n’avez-vous pas trouvé et emporté un billet ?

— Je ne trouvai ce billet qu'après l’avoir emporté ; il était enveloppé dans le mouchoir , dont je m’étais emparé par un mouvement d’amoureux délire et que j’avais caché sur moi.

— Que contenait ce billet?

— Un amant mécontent exprimait l’espérance d’être mieux reçu la nuit prochaine qu’il ne l’avait été la veille. Et, qu’on lui ait tenu parole, je l’ai vu de mes propres yeux, car je l’ai aperçu qui s’échappait de chez vous avant le jour.

— Vous pouvez l’avoir vu ; mais ce qui se passa chez nous , combien cette nuit fut triste pour Marianne et pénible pour moi, c'est ce qui vous reste à savoir. Je veux être sincère ; je ne veux point nier ni m’excuser d'avoir persuadé Marianne de se livrer à un certain Norberg; elle m’écouta, je puis dire même , elle m’obéit, avec répugnance. 11 était riche , il semblait fort épris et j’espérais qu’il serait constant. Aussitôt après, il dut faire un voyage , et Marianne fit votre connaissance. Que de choses il me fallut endurer, empêcher, souffrir!...

« Ah ! s’écriait-elle quelquefois, si seulement tu avais épar- « gné ma jeunesse, mon innocence, quatre semaines encore, * j’aurais trouvé un digne objet d’amour, j’aurais été digne de « lui, et l’amour aurait pu donner , avec une conscience tran- « quille, ce que j’ai vendu à contre-cœur! »

458 LES ANNÉES D'A P PRE Nîl SS AGE

« Elle s’abandonna tout entière à sa passion, et je n’ai pas besoin de vous demander si vous fûtes heureux. J’avais un pouvoir sans bornes sur son esprit, parce que je savais tous les moyens de satisfaire ses fantaisies ; je ne pouvais rien sur son cœur , parce qu'elle n’approuvait jamais ce que je faisais pour elle, ce que je lui conseillais, contre ses sentiments secrets. Elle ne cédait qu’au besoin impérieux , et le besoin lui parut bientôt extrême. Dans ses plus jeunes années, elle n'avait manqué de rien. Sa famille fut ruinée par de malheureuses circonstances; la pauvre fille s’était fait toutes sortes de besoins , et l’on avait gravé dans sa petite âme dç bons principes , qui la rendaient inquiète, sans lui servir à grand’chose. Elle n’avait pas la moindre habileté dans les affaires de la vie ; elle était innocente, dans le vrai sens du mot ; elle n’avait pas l’idée qu’on pût acheter sans payer : rien ne l’inquiétait plus que les dettes; elle était toujours plus disposée à donner qu’à recevoir , et une pareille situation pouvait seule la contraindre à se livrer elle-méine, pour payer une foule de petites dettes.

— Et tu n’aurais pu la sauver ! s’écria Wilhelm avec colère.

— Fort bien, dit la vieille , en souffrant la gène et la faim , le chagrin et l’indigence ! Et c’est à quoi je ne fus jamais disposée.

— Exécrable , infâme entremetteuse ! Ainsi donc tu as sacrifié cette infortunée! Tu l’as immolée à ton gosier, à ton insatiable gourmandise!

— Vous feriez mieux de vous modérer et de m'épargner vos injures. S’il vous plaît d’insulter les gens, allez dans vos grandes et nobles maisons : là vous rencontrerez des mères tourmentées du souci de trouver, pour une aimable et délicieuse jeune fille, l’époux le plus abominable, pourvu qu’il soit le plus riche. Voyez la pauvre enfant trembler et frémir du sort qu’on lui prépare, et ne trouver de consolation que lorsqu’ une amie expérimentée lui fait comprendre que, par le mariage, elle acquiert le droit de disposer à son gré de son cœur et de sa personne.

— Tais-toi ! crois-tu donc qu’un crime puisse être excusé par un autre? Poursuis ton récit, sans plus faire d’observations.

— Écoutez-moi donc sans me blâmer. Marianne fut à vous contre ma volonté , et , du moins dans cette aventure , je n’ai

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rien à me reprocher. Norberg était de retour ; il revint bien vite chez Marianne, qui le reçut froidement et de mauvaise grâce, et ne lui permit pas même un baiser. J’usai de toute mon adresse pour excuser sa conduite ; je dis à Norberg qu’un confesseur avait alarmé la conscience de Marianne, et qu’il faut respecter une conscience tant qu’elle parle. Je réussis à l'éloigner , et lui promis que je ferais pour le mieux. Il était riche et violent, mais il avait un fonds de bonhomie , et il aimait Marianne éperdument. Il me promit de patienter , et je m’employai avec zèle, pour que l’épreuve ne fût pas trop dure. J’eus à soutenir avec Marianne un rude combat. Je la persuadai , je puis dire môme, je la contraignis enfin, en menaçant de l’abandonner, d’écrire à son amant et de l’inviter pour la nuit. Vous arrivez , et, par hasard , vous enlevez la réponse dans le mouchoir. Votre présence imprévue avait rendu mon rôle difficile. A peine fûtesvous parti , que les angoisses de Marianne recommencèrent. Elle jura qu’elle ne pouvait vous être infidèle, et sa passion et son exaltation furent telles, quelle me fit une sincère pitié. Je lui promis enfin de calmer Norberg encore cette nuit et de l’éloigner sous divers prétextes. Je la priai de se mettre au lit , mais elle parut se défier de moi ; elle se coucha tout habillée , et, tout émue et tout éplorée , elle finit par s’endormir.

« Norberg arriva et je cherchai à le contenir; je lui peignis les remords et le repentir de Marianne sous les plus noires couleurs. Il demanda seulement de la voir, et j’entrai dans sa chambre pour la préparer. Il me suivit, et nous approchâmes ensemble de son lit. Elle s’éveille, s’élance du lit avec fureur et s’arrache de nos bras; elle conjure, prie, supplie, menace, et finit par déclarer qu’elle ne cédera point. Elle fut assez imprudente pour laisser échapper, au sujet de son véritable amour, quelques mots, que le pauvre Norberg dut s’expliquer dans un sens spirituel. 11 finit par la quitter et elle s'enferma. Je le retins longtemps encore auprès de moi, et l'entretins de l’état de Marianne, qu’elle était enceinte, et qu’il fallait ménager la pauvre enfant. 11 se sentit si fier de sa paternité; il fut si joyeux de pouvoir espérer un beau garçon, qu’il consentit à tout ce qu’elle exigeait de lui, et promit de voyager quelque temps, plutôt que de tourmenter sa maltresse, et de nuire à sa santé par cés émotions

violentes. C’est dans ces sentiments qu’il s’esquiva de grand matin, et vous, monsieur, si vous avez fait sentinelle, il n’aurait rien manqué à votre bonheur que de pouvoir lire dans le cœur de votre rival, que vous avez cru si heureux, si favorisé, et dont l’apparition vous réduisit au désespoir.

— Dis-tu vrai? s’écria Wilhelm.

— Aussi vrai que j’espère vous y réduire encore : oui , sans doute, vous seriez désespéré, si je pouvais vous faire une vive peinture de notre matinée après cette nuit. Que Marianne fut joyeuse à son réveil ! Avec quelle amitié elle m’appela auprès d’elle! Comme elle me remercia vivement! Comme elle me pressa tendrement sur son cœur !

« A présent, disait-elle, en souriant à son miroir, je puis jouir « de moi-même , jouir de ma beauté , puisque je m’appartiens « encore, que j’appartiens à mon unique ami! Qu’il est doux « d’avoir triomphé! Quelle jouissance céleste on goûte à suivre « son cœur! Combien je te remercie d’avoir eu pitié de moi, « d’avoir une fois employé ton esprit, ton adresse, pour mon « avantage! Assiste-moi, et songe à ce qui peut me rendre par- « faitement heureuse! »

« Je cédai, je ne voulais pas l’irriter ; je flattai ses espérances ; elle me fit les plus agréables caresses. S’éloignait-elle un moment de la fenêtre, il me fallait faire sentinelle ; car vous ne pouviez manquer de passer; on voulait du moins vous voir.. Ainsi s’écoula dans l’agitation toute la journée. Le soir, nous vous attendions, pour sûr, à l’heure accoutumée. J’étais déjà aux aguets dans l’escalier; le temps me parut long; je revins près d'elle. Je fus bien surprise de la trouver en habit d’officier : elle était d’une grâce et d’une gaieté surprenantes.

« Ne mérité-je pas, dit-elle, de paraître aujourd’hui en habit * de soldat? Ne me suis-je pas conduite en brave? Je veux que « mon amant me voie aujourd’hui comme la première fois; je « le presserai sur mon cœur avec la même tendresse et avec « plus de liberté : car ne suis-je pas aujourd’hui sa Marianne, « beaucoup plus que dans le temps où une noble résolution ne « m’avait pas encore affranchie? Mais, ajouta-t-elle, après quel- « que réflexion, ma victoire n'est pas complète encore; il me « faut tout risquer, pour être digne de lui, pour être assurée de

DE WILHELM MEISTF.R.

« sa constance. Je dois tout lui découvrir , lui révéler toute ma « situation , et qu’il juge s’il veut me garder ou me rebuter. « Voilà l’entrevue que je ldi prépare ainsi qu’à moi-même. Si « son cœur était capable de me repousser, je n’appartiendrais « plus qu’à moi seule; je trouverais ma consolation dans mon « châtiment, et je souffrirais tous les maux que le sort voudrait « m’infliger. »

« Voilà, monsieur, les espérances, les sentiments avec lesquels cette aimable fille vous attendait. Vous ne vîntes pas. Oh! comment décrire son espoir, jon attente ? Pauvre Marianne, je te vois encore devant moi : avec quel amour, avec quelle ardeur, tu parlais de l’homme dont tu n’avais pas encore éprouvé la cruauté!

— Ma bonne, ma chère Barbara, s’écria Wilhelm, en se levant tout à coup, et prenant la vieille parla main, assez de dissimulation, assez de préparatifs ! Ton accent paisible, tranquille et joyeux t’a trahie. Rends-moi Marianne! Elle vit, elle est près de nous! Ce n’est pas en vain que tu as choisi pour ta visite cette heure tardive et solitaire; ce n’est pas en vain que tu m’as préparé par ce récit ravissant. Où est-elle ? Où la tiens-tu cachée ? Je croirai tout, je promets de tout croire, si tu me la montres, si tu la ramènes dans mes bras. J’ai déjà vu passer son ombre : fais que je la presse contre mon cœur. Je veux tomber à ses genoux ; je veux lui demander pardon; je veux la féliciter de son combat, de sa victoire sur elle et sur toi ; je veux lui présenter mon Félix. Viens! où l’as-tu cachée? Ne la laisse pas, ne me laisse pas plus longtemps dans Fincertitude! Tu as atteint ton but. Où l’as-tu retirée? Viens, que je t’éclaire avec ce flambeau, que je revoie son doux visage! »

Wilhelm avait arraché la vieille femme de sa chaise; elle le regarda fixement, elle fondit en larmes, et une affreuse douleur la saisit.

« Quelle erreur déplorable, s’écria-t-elle, vous laisse éncore un moment d’espérance! Oui, je l’ai cachée, mais sous la terre; ni la lumière du soleil ni une lampe discrète n’éclaireront jamais son doux visage! Conduisez le bon Félix auprès de sa tombe, et dites-lui : • Là repose ta mère, que ton père a con- * damnée sans l’entendre ! * Son cœur aimant ne bat plus d'im-

patience de vous revoir ; elle n’attend point dans une chambre voisine le succès de mon récit ou de ma fable; elle est descendue dans la noire cellule où l’on n’est pas suivie du fiancé, d’où l'on ne vient pas au-devant du bien-aimé. »

À ces mots, la vieille se prosterna sur le plancher devant une chaise et pleura amèrement. Alors enfin Wilhelm fut persuadé que Marianne était morte : il était dans la plus vive douleur. La vieille se releva.

« Je n’ai plus rien à vous apprendre, dit-elle, en jetant un paquet sur la table. Les lettres quq voici achèveront peut-être de confondre votre cruauté. Lisez-les d’un œil sec , si vous pouvez. »

Elle s'échappa sans bruit, et Wilhelm n’eut pas, cette nuit, le courage d’ouvrir le portefeuille. C’était un cadeau qu’il avait fait à Marianne; il savait qu’elle y renfermait soigneusement le moindre billet qu'elle recevait de lui. Le lendemain, il fit un efTort sur lui-même; il délia le ruban, et il vit tomber de petits billets, écrits au crayon de sa propre main, qui lui rappelèrent chaque moment, depuis le jour de leur agréable rencontre jusqu’à celui de leur cruelle séparation. Mais ce ne fut pas sans la plus vive douleur qu’il parcourut une suite de billets, qui lui étaient adressés, et que Werner avait renvoyés, comme il le vil par le contenu.

« Aucune de mes lettres n'a pu te parvenir; mes prières et mes supplications ne sont pas arrivées jusqu’à toi. As-tu donné toi-méme ces ordres cruels? Ne dois-je plus te révoir! Je fais encore une tentative. Je t’en prie, viens, oh! viens!... Je ne veux pas te retenir; mais que je puisse te presser encore une fois sur mon cœur. »

« Lorsque j'étais assise auprès de toi, tes mains dans les miennes, mes yeux fixés sur les tiens, et te disais, le cœur plein de confiance et d’amour ; « O le plus cher et le meilleur des « hommes !... » tu écoutais avec plaisir ce langage; il fallait te le répéter souvent. Je le répète encore une fois ; O le plus cher ét le meilleur des hommes, sois bon comme tu l’étais, viens et ne me laisse pas périr dans ma misère. »

« Tu me crois coupable : je le suis en effet, mais non comme tu penses. Viens, afin que j’aie du moins la consolation de me faire connaître à toi tout entière, et qu’ensuite l’on fasse de moi ce qu’on voudra. »

« Ce n’est pas pour moi seulement, c'est aussi pour toi-méme que je te supplie de venir. Je sens les douleurs insupportables que tu souffres quand tu me fuis. Viens ; que notre séparation soit moins cruelle! Je ne fus peut-être jamais plus digne de toi, qu'au moment où tu me repousses dans un abîme de misère. »

« Par tout ce qu’il y a de sacré , par tout ce qui peut toucher un cœur d'homme, je t’implore ! Il s’agit d’une âme, il s’agit d’une vie, de deux vies, dont l’une au moins doit t’être chère à jamais. Ta défiance ne voudra pas non plus le croire, et pourtant je le déclarerai à l’heure de la mort : l’enfant que je porte en mon sein est à toi. Depuis que je t’aime, aucun homme ne m’a seulement serré la main. Ah! si ton amour, si ta loyauté, avaient été les compagnons de ma jeunesse! *

« Tu ne veux pas m’entendre? Il faut donc me taire; mais ces feuilles ne périront point; peut-être te parleront-elles encore, quand le linceul couvrira mes lèvres , et quand la voix de ton repentir ne pourra plus parvenir à mon oreille. Pendant ma triste vie, et jusqu’à mon dernier moment, mon unique consolation sera d’avoir été irréprochable envers toi, quand même je ne puis me dire innocente. » v

Wilhelm fut incapable de poursuivre. Il s’abandonna tout entier à sa douleur; mais il souffrit plus encore, lorsqu’il vit entrer Laértes, à qui il s’efforçait de caeher ses sentiments. Laërtes tira de sa poche une bourse pleine de ducats, les compta et recompta, assurant à Wilhelm qu’il n’y avait rien au monde de plus beau que d’être sur le chemin de la fortune ; que rien ne pouvait plus alors nous troubler ou nous arrêter. Wilhelm se rappela son rêve et sourit; mais il réfléchit en même temps avec horreur que, dans ce même rêve, Marianne l’avait quitté pour

suivre son père mort, et qu’entin tous deux avaient fait le tour du jardin et s’étaient envolés comme des ombres.

Laërtes l’arracha à ses pensées et l’entraîna au café. Aussitôt plusieurs personnes y firent cercle autour de lui. C’étaient des amis de son talent dramatique. Ils étaient joyeux de le revoir, mais ils avaient appris avec regret sa résolution de quitter le théâtre. Ils parlèrent avec tant de justesse et d’intelligence de son jeu, de son talent, de leurs espérances, que Wilhelm leur dit enfin, non sans émotion :

« Oh! que ces encouragements m’auraient été précieux il y a quelques mois! Comme ils m’auraient éclairé et réjoui! Jamais mon cœur ne se fût aussi complètement détaché du théâtre ; je n’aurais jamais été jusqu’à désespérer du public.

— Il ne faudrait jamais en venir jusque-là, dit un homme d’âge mûr : le public est nombreux; le bon sens, le bon goût ne sont pas aussi rares qu’on le croit ; seulement l’artiste ne doit jamais exiger une approbation illimitée pour son œuvre, car cette approbation est la plus insignifiante, et nos messieurs n'en veulent pas de limitée. Je sais bien que, dans la vie comme dans les arts, on doit se consulter soi-même avant d’agir, avant de produire quelque chose; mais, quand l’action, quand l’œuvre est accomplie, il ne reste plus qu’à écouter avec attention beaucoup de monde, et, avec quelque expérience, on peut bientôt se composer de toutes ces voix un jugement complet : car ceux qui pourraient nous en épargner la peine gardent le plus souvent le silence.

— Voilà justement, dit Wilhelm, ce qu’ils ne devraient pas faire. J’ai souvent observé que des hommes qui ne disent mol des bons ouvrages, blâment et déplorent ce silence chez les autres.

— Eh bien, nous parlerons aujourd’hui ! dit vivement un jeune homme. Dînez avec nous, et nous vous rendrons la justice que nous avons négligé de vous rendre et quelquefois aussi à la bonne Aurélie. »

Wilhelm s’excusa, et se rendit chez Mme Mélina, pour l’entretenir au sujet des enfants, qu’il voulait retirer de chez elle.

Il ne garda pas trop bien le secret de Barbara; il se trahi l, en revoyant le beau Félix.

« 0 mon enfant! s'écria-t-il, mon cher enfant ! *

Il le prit dans ses bras et le pressa sur son cœur.

« Papa, que m’as-tu apporté! » dit le petit garçon.

Mignon les regardait tous deux, comme pour les avertir de ne pas se trahir. ‘

« Quelle est cette nouvelle scène? » dit Mme Mélina.

On éloigna les enfants, et Wilhelm, qui ne se croyait pas obligé à un secret rigoureux envers la vieille femme, découvrit toute l’atTaire à son amie. Mme Mélina le regardait en souriant.

* Oh! dit-elle, que les hommes sont crédules! Si quelque chose se trouve sur leur chemin, on peut bien aisément le leur mettre sur les bras; mais ils n’en regardent pas plus, une autre fois, à droite ni à gauche, et ne savent rien estimer que ce qu’ils ont d’abord marqué du sceau d’une aveugle passion. »

Aces mots, Mme Mélina laissa échapper un soupir; et, si Wilhelm avait eu des yeux, il aurait reconnu chez elle une inclination, qu’elle n’avait jamais pu vaincre entièrement. Ensuite il l’entretint des enfants, lui dit qu’il se proposait de garder Félix auprès de lui et de placer Mignon à la campagne. Mme Mélina, quoiqu’elle se séparât à regret des deux enfants à la fois, jugea le projet bon et môme nécessaire. Félix devenait mutin chez elle, et Mignon paraissait avoir besoin du grand air et d’une autre société. La pauvre enfant était souffrante et ne pouvait se rétablir.

«Ne vous laissez pas troubler, dit .Mme Mélina, par les doutes que j’ai étourdiment exprimés sur la question de savoir si Félix vous appartient. Assurément la vieille mérite peu deconliance; mais celui qui peut imaginer un mensonge dans son intérêt peut aussi dire vrai, quand la vérité lui profite. Barbara avait fait croire à Aurélie que Félix était iils de Lothaire, et nous autres femmes, nous avons ce caprice , d’aimer avec tendresse les enfants de nos amants, bien que nous ne. connaissions pas la mère ou que nous la haïssions de tout notre cœur. *

A ce moment, Félix accourut , et Mme Mélina le pressa dans ses bras, avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire.

Wilhelm courut chez lui, et lit demander Barbara, qui promit

GOETHE. — ANN. d’aPPU. UO

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de venir, mais pas avant la nuit tombante. 11 la reçut fort mal

et lui dit :

« Il n’y a bien de plus honteux au monde que de faire métier de fausseté et de mensonge. Tu as déjà fait ainsi beaucoup de mal, et maintenant, que ta parole pourrait décider du bonheur de ma vie, je suis dans le doute, et je n’ose presser dans mes bras l’enfant dont la possession tranquille me rendrait heureux. Infâme créature, je ne puis te voir sans haine et sans mépris !

— S'il faut vous parler franchement , répliqua-t-elle, votre manière d’agir m’est insupportable. Et, quand il ne serait pas votre fils, c’est le plus agréable et le plus bel enfant du monde ; on l’achèterait à grand prix, pour l’avoir toujours près de soi. N’est-il pas digne de votre affection'; N’ai-je pas mérité, pour mes soins et ma peine, un peu de pain jusqu’à la fin de mes jours? Vous autres messieurs, à qui rien ne manque, vous pouvez, tout à votre aise, parler de vérité et de franchise! Mais, de savoir comment une pauvre créature, qui ne trouve pas de quoi subvenir à ses plus pressants besoins; qui se voit, dans sa détresse, sans ami, sans conseil, sans secours ; comment elle pourra se pousser à travers un monde égoïste et mener sans bruit sa misérable vie ; il y aurait là-dessus bien des choses àdire, si vous pouviez et vouliez l'entendre.... Avez-vous lu les lettres de Marianne? Ce sont les mêmes qu’elle vous écrivit dans ce temps malheureux. Je fis de vains efforts pour arriver jusqu’à vous, pour vous les remettre. Votre cruel beau-frère vous avait si bien entouré que toute ma ruse et mon adresse furent inutiles; et, comme il finit par nous menacer l’une et l’autre de la prison, il fallut bien renoncer à toute espérance. Tout ne s’accorde-t-il pas. avec mon récit , et la lettre de Norberg ne met-elle pas toute l’histoire hors de doute?

— Quelle lettre ? demanda Wilhelm.

— Ne lavez-vous pas trouvée dans le portefeuille?

— Je n’ai pas encore tout lu.

— Donnez-moi le portefeuille ; cette lettre est la pièce essentielle. Un malheureux billet de Norberg a causé cette fatale confusion ; un autre écrit de sa main déliera le nœud, pour autant que le fil en vaille la peine encore. »

DE WILHELM MEIRTER.

Barbara tira un billet du portefeuille; Wilhelm reconnut la main détestée; il lit un effort sur lui-même et lut ce qui suit :

« Dis-moi, jeune fille, comment tu peux prendre tant d’empire snr moi? Je n’aurais pas cru qu'une déesse même pût faire de moi un soupirant. Au lieu de venir à moi les bras ouverts, tu recules; on aurait pu dire, à ta conduite, que je te fais horreur. Est-il permis de me faire passer la nuitdans une chambre à part, assis sur un coffre, à côté de la' vieille Barbara? Et deux portes seulement me séparaient de ma bien-aimée! C’est trop fort, te dis-je. J’ai promis de te laisser un peu de réflexion, de ne pas me montrer d’abord trop pressant, et chaque quart d’heure perdu me rend furieux. Ne t’ai-je pas donné tout ce que j’ai cru pouvoir t’être agréable? N’es-tu pas encore persuadée de mon amour? Si tu désires quelque chose, parle : tu ne manqueras de rien. Je voudrais qu’il devînt aveugle et muet, le calot in qui t’a mis ces folies dans la tête! Fallait-il en choisir un pareil? Tant d’autres savent passer quelque chose aux jeunes gens ! Tu m’entends : il faut que cela change ; j’exige une réponse dans deux ou trois jours, car je dois repartir bientôt, et, si tu ne redeviens pas aimable et complaisante , tu ne me reverras jamais. »

La lettre continuait longtemps sur ce ton; à la douloureuse satisfaction de Wilhelm, elle tournait toujours autour du même point et témoignait de la vérité du récit de Barbara.

Une seconde lettre prouvait clairement que Marianne n’avait pas cédé non plus dans la suite, et Wilhelm apprit, non sans une douleur profonde, dans toute cette correspondance, l’histoire de la malheureuse jeune fille, jusqu’à l’heure de sa mort.

1a vieille avait apprivoisé peu à peu le farouche Norberg, en lui annonçant la mort de Marianne et lui laissant croire que Félix était son fils; il lui avait envoyé quelquefois de l’argent, qu’elle s’appropriait, car elle avait déjà su persuader à Aurélie de prendre à sa charge l’éducation de l’enfant. Malheureusement, ces secrètes ressources lui manquèrent bientôt : Norberg avait dissipé, par sa mauvaise conduite, la plus grande partie de sa fortune, et de nouvelles galanteries endurcirent son cœur pour son fils prétendu.

Uuoique tout cela parût être fort vraisemblable et s'accorder

fort bien, Wilhelm n'osait encore s'abandonner à la joie; il

semblait se défier d’un présent que lui faisait un mauvais génie.

« Le temps seul peut guérir vos doutes, lui dit la vieille, qui devinait ses sentiments. Regardez l’enfant comme étranger et observez-le avec plus de soin. Observez ses dons, son caractère, ses facultés, et, si vous ne vous reconnaissez pas vous-même insensiblement, vous n’avez pas de bons yeux; car, je vous l’assure, si j’étais un homme, personne ne me mettrait sur les bras un enfant étranger. Mais il est heureux pour les femmes que les hommes ne soient pas là-dessus aussi clairvoyants. »

Après ces explications, Wilhelm congédia Barbara. Son dessein était de prendre Félix avec lui; Barbara conduirait Mignon chez Thérèse, et puis elle irait manger où bon lui semblerait la petite pension qu’il lui promit.

Il fit appeler Mignon , pour la préparer à ce changement.

« Meister, lui dit-elle, garde-moi auprès de toi : ce sera mon bien et mon mal. »

Il lui représenta qu’elle devenait grande et qu’elle avait besoin de s’instruire.

« Je suis assez instruite, reprit-elle, pour aimer et pleurer. »

Il lui lit considérer sa santé, qui exigeait des soins soutenus et les directions d’un habile médecin.

«Pourquoi s’inquiéter de moi? dit-elle : on a tant d’autres soucis à prendre. »

Wilhelm se donna beaucoup de peine pour lui persuader qu'il ne pouvait désormais la garder auprès de lui, qu’il la placerait chez des personnes où il irait la voir souvént; mais elle parut n’avoir pas entendu un seul mot de tout cela.

« Tu ne me veux pas auprès de toi, dit-elle : c’est peut-être le mieux. Envoie-moi près du vieux joueur de harpe! Le pauvre homme est bien seul.»

Wilhelm tâcha de lui faire comprendre que le vieillard était fort bien soigné.

« Je le regrette sans cesse, dit l’enfant.

— Cependant je n’ai pas remarqué, reprit Wilhelm, que tu lui fusses si attachée quand il vivait avec nous.

— 11 me faisait peur quand il était éveillé; je ne pouvais soutenir son regard : mais, lorsqu’il dormait, j’aimais à m’asseoir

auprès de lui; je lui chassais les mouches et ne pouvais me rassasier de le regarder. Oh ! il m’a soutenue dans de terribles moments! Nul ne sait ce que je lui dois. Si j’avais su le chemin, j’aurais couru auprès de lui. »

Wilhelm lui représenta en détail les circonstances, lui dit qu’elle était une enfant raisonnable, et que, cette fois encore, elle se soumettrait sans doute à ce qu’il désirait.

« La raison est cruelle, repartit l’enfant; le cœur vaut mieux. J’irai où tu voudras, mais laisse-moi ton Félix. »

Après un long débat, elle persistait encore , et Wilhelm dut enfin se résoudre à remettre les deux enfants à la vieille , pour les conduire ensemble chez Mlle Thérèse. Cette détermination lui fut d’autant plus facile, qu’il hésitait toujours à regarder le beau Félix comme son fils. 11 le prenait sur son bras et le promenait autour de la chambre ; l'enfant aimait à se regarder au miroir ; sans se l'avouer, Wilhelm le portait devant volontiers, et cherchait à démêler entre lui et Félix des traits de ressemblance. Ce rapport lui paraissait-il un moment vraisemblable, il pressait l'enfant contre son cœur; mais tout à coup, effrayé à la pensée qu’il pouvait se tromper, il le posait par terre et le laissait courir.

« Ah ! disait-il, si j’allais m’approprier cet inestimable trésor, et qu’il me fût ensuite arraché, je serais le plus malheureux des hommes. »

Les enfants étaient partis , et Wilhelm voulait prendre formellement congé du théâtre; mais il sentit qu’il était déjà congédié, et qu’il n’avait plus qu’à s’en aller. Marianne n’était plus ; ses deux anges gardiens s’étaient éloignés, et ses pensées volaient sur leur trace. Le bel enfant lui revenait à la pensée, comme une apparition vague et charmante. Il le voyait courir à travers les champs et les bois, donnant la main à Thérèse, et se former au sein de la libre nature, sous les yeux d’une libre et gracieuse surveillante. Thérèse lui était devenue beaucoup plus chère encore, depuis qu’il se figurait l’enfant près d’elle. Même sur les bancs du théâtre, il souriait à son souvenir, et il sentait, à peu près comme elle , que la scène ne lui taisait plus aucune illusion.

Serlo et Mélina le comblèrent de politesses, dès qu’ils virent

qu’il ne prétendait plus à son ancienne place. Une partie du public souhaitait de le voir paraître encore : la chose lui eût été impossible, et, dans la troupe, personne ne le désirait, sauf peut-être Mme Mélina. En faisant ses adieux à cette amie, il fut ému et lui dit :

« Pourquoi faut-il que l’homme se hasarde à rien promettre pour l’avenir? 11 n’est pas en état de tenir la moindre chose: que sera-ce, s’il se propose un objet important? Quelle est ma confusion, quand je songe à ce que je vous promis à tous dans cette malheureuse nuit, où, dépouillés, malades, blessés et souffrants, nous étions entassés dans un misérable cabaret? Comme le malheur élevait alors mon courage, et quel trésor je eroyais trouver dans ma bonne volonté ! Et tout cela n’a rien produit, absolument rien. Je vous quitte et je reste votre débiteur. Heureusement, on n’a pas attaché à ma promesse plus d’importance qu’elle n’en méritait, et personne ne me l’a jamais rappelée.

— Ne soyez pas injuste envers vous-même, lui répondit Mme Mélina. Si personne ne reconnaît ce que vous avez fait pour nous, moi je ne le méconnaîtrai pas, car notre position serait tout autre, si nous ne vous avions pas possédé. Il en est de nos projets comme de nos désirs : nous ne les reconnaissons plus, une fois qu'ils sont exécutés , qu'ils sont accomplis, et nous croyons n’avoir rien fait , rien obtenu.

— -Vos explications amicales ne tranquilliseront pas ma conscience, répondit Wilhelm, et je me regarderai toujours comme votre débiteur.

— Il est bien possible encore que vous le soyez , reprit Mme Mélina , mais non de la manière que vous entendez. Nous regardons comme une honte de ne pas remplir une promesse sortie de notre bouche : ô mon ami, un homme généreux ne promet que trop par sa présence! La conliance qu’il éveille, l’atfection qu’il inspire, les espéramcesqu’il fait naître, sont intimes : il devient et il demeure notre débiteur sans le savoir. Adieu!... Si notre position extérieure s’est heureusement rétablie sous votre direction, votre départ, laisse au fond de mon âme un vide qui ne sera pas facile à combler. •

Avant de quitter la ville, Wilhelm écrivit à Werner une

longue lettre. Ils en avaient échangé quelques-unes; mais, comme ils ne pouvaient s'entendre, ils avaient fini par ne plus s’écrire. Maintenant Wilhelm s’était rapproché de son ami; il se disposait à faire ce que Werner désirait si fort ; il pouvait dire ; « Je quitte le théâtre et je m’associe à des hommes dont la société doit me conduire, de toute manière , à une activité pure et tranquille. » Il demanda l’état de son bien, et il s’étonnait luimême d'avoir pu si longtemps n'en prendre aucun souci. Il ne savait pas que c’est le propre de tous les hommes qui s’occupent beaucoup de leur culture morale , de négliger absolument les intérêts matériels. Wilhelm s'était trouvé dans ce cas, et il sembla reconnaître, cette fois, que, pour agir d'une manière soutenue, il avait besoin de moyens extérieurs. Il partit avec de tout autres sentiments que dans sa première visite à Lothaire; les perspectives qui s’offraient à lui étaient ravissantes, et il espérait être sur le chemin du bonheur.

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