Veram beatitutinem in summa deo sitam esse necesse est
in, 10.
2. C'est sur ce point que Jean de Meun avait surtout insisté dans le Roman de la Rose.
table « Remède de Fortune » (vers 2403-28161 — est complètement inspiré des chapitres de la Consolation de Boèce où celui-ci disserte sur ce même sujet, les effets et l'essence de Fortune. Les idées principales émises par Guillaume se trouvent dans l'œuvre latine ; l'ordre et la succession des idées sont à peu près conservés, à part quelques transpositions sans grande importance; certaines comparaisons sont soigneusement reproduites, certains passages presque littéralement traduits; la manière d'argumenter et le fond des raisonnements restent les mêmes. Il n'y a jusqu'à la forme qui n'en soit pareille : la discussion sous forme de dialogue où la dame soutire à son interlocuteur les brèves réponses dont elle a besoin pour appuyer ses longs raisonnements. Il ne saurait donc subsister aucun doute à cet égard : dans la partie du Remède de Fortune qui contient les explications qu'Espérance donne sur Fortune et qui forme la partie centrale de l'œuvre entière, Guillaume suit de très près le traité de Boèce de la Consolation de Philosophie . Toutefois, il y ajoute aussi du sien, développant par moments avec plus d'ampleur ce que sa source n'avait que brièvement indiqué, ajoutant ici une nouvelle image, là un raisonnement personnel, et choisissant judicieusement ce qui, dans le traité de Boèce, lui semblait le plus approprié à son but. Ce n'est donc point une traduction ni une imitation servile qu'il nous en donne, mais une paraphrase raisonnée et d'un caractère personnel, malgré l'imitation évidente du modèle latin.
On peut se demander si Guillaume dans son adaptation a directement suivi l'original latin ou s'il ne s'est pas plutôt servi de l'une ou l'autre des traductions françaises qui en existaient déjà de son temps. A priori il n'y a pas de raison pour admettre que Machaut ne soit pas remonté jusqu'au texte latin : il connaissait cette langue et était à même de comprendre le traité de
XXX INTRODUCTION
Boècc dans l'original; il avait certainement dû lire cet ouvrage, très répandu dans les écoles, durant ses années d'études. Et, en effet, la comparaison du Remède de Fortune avec les traductions de Boèce qui nous sont conservées confirme cette supposition. Machaut n'a sans doute pas connu le Roman de philosophie de Simund de Freine '. Cette première adaptation faite en Angleterre était alors ignorée en France ; autrement Jean de Meun n'aurait pu regretter dans le Roman de la Rose l'absence d'une traduction de l'œuvre de Boèce. En tout cas, le poème de Guillaume contient plusieurs passages de la Consolation que le traducteur n'avait pas reproduits, et que notre poète n'aurait donc pas pu trouver ici \
La traduction en prose, attribuée à Jean de Meun, que je n'ai malheureusement pas pu consulter, ne paraît pas non plus avoir été la source de Machaut; cette version n'était certainement pas très répandue, puisqu'on n'en connaît que très peu de manuscrits. Quant à l'autre, attribuée au même auteur et rédigée en vers et en prose et qui, d'après le nombre des manus-
i. Voy. Les Œuvres de Simund de Freine., éd. par J. E. Matzke (1909), pour la Société des Anciens textes français.
2. Notons cependant quelques ressemblances assez frappantes entre les vers de Simund et de Guillaume :
Sim. 25i-52 : Et fet chascun mal et Guill. 919-20 : Et leplusjoieus mat
[murne. [et mourne
Fait en po d'eure.
« 863-64 : Aussi di des duns « 2737-38: Que tu ne prises une
[Fortune : [prune
Tu; ne valent une Désormais les biens
[prune. [de Fortune.
Ces ressemblances, si curieuses qu'elles soient, peuvent être fortuites, étant amenées par l'identité des rimes. Ce qui est plus frappant, c'est qu'on trouve encore chez l'un et chez l'autre la môme comparaison de Fortune avec la lune qui, elle aussi, varie sans cesse (Sim. 1 1 5 - 1 2 1 ; Guill. 957 ss.). Cette comparaison ne
crits, a dû jouir d'une vogue beaucoup plus considérable (les versions II et III dans rénumération de L. Delisle), Machaut ne l'a certainement pas utilisée, car on trouve dans le Remède de Fortune des passages qui, non seulement dans le texte, mais jusque dans le mouvement oratoire de la phrase, reproduisent bien plus exactement que la traduction elle-même le contenu et le style de l'original et ne peuvent par conséquent dériver de cette version '.
Enfin, il ne me semble pas non plus que Machaut ait profité d'une troisième traduction, la plus répandue de toutes au xive siècle, celle que Renaut de Louens acheva le 3i mai 1 336 \ D'abord, cette rédaction est-
se trouve pas telle quelle dans la source commune; mais elle pourrait avoir été suggérée aux poètes par les vers suivants de Boèce (I 5 poésie) :
. . Ut nunc pleno lucida cornu Fratris totis obvia Jlammis Condat stellas luna minores, Nunc obscuro pallida cornu Phoebo propior lumina perdat.
Peut-être aussi remonte-t-elle aux commentaires qui accompagnèrent de bonne heure le texte si cher au moyen âge.
i. Il suffira de citer l'exemple suivant : Les vers de Guillaume (2541-42)
C'est ses estas, c'est sa nature,
Ce sont ses meurs, c'est sa droiture
rendent infiniment mieux la phrase latine : « Hi semper eius mores sunt, eius Natura » (II 1 Pr.), que la traduction : « c'est tousjours sa manière »; quant à la proposition qui la suit immédiatement dans le texte latin, « Servavit circa te propriam potius in ipsa sui mobilitate constantiam », la traduction l'omet complètement; on la trouve par contre chez Machaut dans les vers 2539-40 :
Comment que sa mobilité
En mouvant soit establetê.
2. Cette version, encore inédite, n'est pour le moment qu'imparfaitement connue grâce aux études indiquées plus haut (p. 32, n.i), et ce n'est donc qu'à un résultat approximatif que j'ai pu arri-
XXXII INTRODUCTION
elle réellement antérieure au Remède de Fortune ? Nous ne saurions le dire. Mais, cela fût-il prouvé, elle n'aurait guère pu servir d'intermédiaire entre Machaut et Boèce, car cette version est en général très libre ; Guillaume par contre, comme on l'a vu, suivait de près le texte même de la Consolation. De plus, d'après M. Bertoni ', « il est hors de doute que Renaut a largement puisé dans la version III ». Nous devrions donc, si Guillaume avait utilisé le travail de Renaut, trouver aussi des traces de la traduction plus ancienne dans son poème. Or, ce n'est pas le cas. Il n'est par conséquent guère probable que Machaut ait déjà connu cette traduction à peu près contemporaine de la paraphrase qu'il fit lui-même de l'œuvre latine. Nous sommes donc amenés à. cette conclusion que notre poète, dans son Remède de Fortune, est directement remonté à l'original latin et nous en a donné une version neuve et personnelle qui mérite bien une place dans la liste des adaptations françaises du traité de Boèce.
A côté de cet ouvrage, il faut encore nommer une autre source à laquelle Guillaume a emprunté un court passage de son poème : la Bible. C'est le livre de Daniel (ch. ii, v. 3 i-35) qui a fourni à Machaut le songe de « Nabugodonosor » (v.1001-1016). On peut dire sans exagération que le poète a rendu, avec une aisance et une facilité remarquable, presque mot à mot le récit tel qu'il le trouvait dans l'Ecriture Sainte. Ce qui par contre lui
ver; mais j'espère un jour traiter la question des rapports de Machaut avec les traductions françaises de la Consolation avec plus de détails, sans qu'à mon avis cela puisse amener un résultat sensiblement différent.
i. Notice sur deux manuscrits d'une traduction française de la Consol. de Boèce, 1910, p. 3g. Voy. aussi sur ce point l'étude de M. Nagel (Zeitschr. f. rom. Phil., XV p. 3.) qui constate également des rapports étroits entre Renaut de Louons et les traductions 11-111.
appartient en propre, c'est l'application de cette allégorie à Fortune, tandis que l'interprétation du songe dans le livre de Daniel lui-même suit une direction toute différente et porte sur un tout autre sujet. Au moyen âge, Nabugodonosor figure presque régulièrement parmi les exemples fameux des étranges revers causés par dame Fortune : jadis roi tout-puissant, il fut condamné à vivre en bête sauvage et à se nourrir de l'herbe des champs. Machaut a donc dû trouver ce nom étroitement rattaché au sujet qui l'occupait, et c'est sans doute par cette voie qu'il fut amené au récit de ce songe. Ce qui doit être retenu, c'est le fait que nous voyons notre poète puiser ici pour la première fois à la source inépuisable de la Sainte Ecriture à laquelle il devait revenir plus d'une fois dans la suite et où il allait souvent encore chercher la matière de ses exemples, en accordant toujours, ici comme plus tard, une préférence marquée aux récits merveilleux de l'Ancien Testament.
Le progrès que le Remède de Fortune, dans son contenu, marque sur les œuvres précédentes de notre poète, consiste donc, pour nous résumer, principalement en ceci : La personnalité de l'auteur, à peine accusée dans le Dit dou Vergier et le Jugement dou Roy de Behaingne, s'avance ici en pleine lumière et occupe, au moins dans certaines parties du poème, comme elle le fera désormais toujours, le premier plan. Ses œuvres deviennent soi-disant le récit d'aventures personnelles de l'auteur. En même temps, la réalité de la vie, des détails empruntés de préférence aux usages et coutumes de la société dans laquelle vivait notre poète, se mêlent de plus en plus intimement à la fiction poétique, contribuant ainsi encore à lui donner l'apparence d'un fait réel. Plus nettement qu'auparavant, cette tendance vers le réalisme se dessine dans le nouveau poème et en fait dans l'œuvre de Machaut le premier représentant de T. II. c
XXXIV INTRODUCTION
ces ouvrages singuliers et si caractéristiques de notre poète où la réalité est mêlée d'une façon curieuse à la pure fiction. Enfin, aux emprunts faits à la vie même s'ajoutent les emprunts faits aux livres, non seulement à certains genres de la littérature contemporaine connue jusqu'ici, mais encore, pour la première fois, à la littérature savante, en latin, que Machaut ne cessera guère désormais d'exploiter dans ses œuvres postérieures.
C'est aussi dans sa forme extérieure que le Remède de Fortune diffère des oeuvres précédentes. Dans le nouveau poème, Guillaume abandonne à jamais ' la lourde armature de la forme strophique dont il avait fait un essai dans le Jugement dou Roy de Behaingne . Il revient ici aux couplets alertes et légers de deux vers octosyllabiques qui, souples et vivaces, s'adaptaient sans peine aux intentions du poète et le suivaient aisément dans les tours et détours de sa pensée. C'est la forme qu'il adoptera désormais toujours dans ses œuvres de longue haleine 2.
Mais chez Machaut, le poète était doublé d'un musicien, et c'est à ce dernier que nous le voyons ici faire appel, pour donner à son œuvreplus de variétéet d'agrément; car — c'est la nouveauté du Remède — de temps à autre le récit est interrompu par des pièces lyriques
i. Ceci ne s'applique, bien entendu, qu'aux grandes pièces narratives, car on retrouve encore la forme en question dans une Complainte {Mon citer, rriamour, ma dame souvereinne) et dans un court poème, intitulé Dit de la Marguerite (J'aim une fleur qui s'ueuvre et qui s'encline), probablement postérieurs au Jugement dou Roy de Behaigne; mais là nous avons des strophes proprement dites, et non des strophes enchaînées comme
2. La seule exception est le Dit de la Harpe, court poème en vers décasyllabiques. Quant au Dit dou cerf blanc, dont la forme est celle du Jugement dou Roy de Behaingne, ce poème ne doit certainement pas être attribué à Machaut.
et des compositions musicales '. Cet usage d'intercaler des chansons dans un poème narratif est alors déjà ancien; on sait qu'il apparaît pour la première fois aux environs de 1200, dans le roman anonyme de Guillaume de Dôle, et bon nombre de poèmes des xme et xive siècles, antérieurs à Machaut, avaient usé de ce même procédé. Mais aucun poète, que je sache, n'a agi en cela aussi méthodiquement que Guillaume dans le Remède de Fortune. Car Machaut a soin, non seulement de faire entrer dans cet ouvrage les principaux genres lyriques de l'époque, mais encore d'y représenter chacun de ces genres en un seul exemplaire. C'est-àdire qu'il nous donne ici un tableau complet des principales formes lyriques qui étaient en usage dans la première moitié du xive siècle. Ceci est évidemment voulu et prémédité. Le but que poursuivait l'auteur me paraît avoir été plutôt didactique qu'artistique. Cette tendance didactique s'étend jusqu'à la forme du poème. Le poète-compositeur, bien entendu, veut mettre en lumière son talent et son savoir-faire; mais en maints endroits on voit nettement poindre le souci de faire œuvre de législateur en matière poétique. Doctoralement, Machaut nous apprend, par exemple au vers 43o, que le poème qui va suivre est
Un dit qu'on claimme « lai ».
Plus tard (v. 901) il annonce
Un dit qu'on appelle « complainte ».
Mais c'est surtout à propos du virelai que ce fait
1. Pour la musique qui n'est pas de notre compétence, nous renvoyons à l'étude de notre collaborateur, M. Ludwig, ici-mème, p. 405.
XXXVI INTRODUCTION
devient frappant. Guillaume l'annonce dans les termes suivants (v. 3448-50) :
Encommensay ce virelay Qu'on claîmme chanson baladée.
Einsi doit elle estre nommée.
Voilà bien, si je ne me trompe, les paroles d'un maître instruisant ses disciples, et il s'en dégage l'impression que le poète jouissait alors déjà d'une certaine notoriété auprès de ses contemporains.
Ces pièces lyriques paraissent avoir été composées tout spécialement pour le Remède de Fortune. Rien que par leur contenu, elles se rattachent si étroitement au récit qui les encadre, qu'on est nécessairement amené à admettre que les unes ont été créées pour l'autre. De plus, aucune de ces pièces ne paraît dans le recueil des poésies lyriques fait par Guillaume luimême, ce qui écarte la possibilité que Machaut se soit contenté de reproduire dans son nouveau poème des pièces composées antérieurement. Enfin, nous avons pour la nouveauté de deux de ces poésies au moins, le propre témoignage de l'auteur : La chanson royale est expressément qualifiée de chant nonvelet (197D) et de chant nouvel (1984); une ballade est dite de chant et de dittié nouvelle (2852). Pour les autres pièces, le témoignage est moins précis. Toutefois, le poète nous fait entendre que celles-ci aussi furent composées spécialement pour son nouveau poème. C'est à l'honneur de la dame à qui est consacré le Remède de Fortune qu'il fit ce dit qu'on claimme lajr (4.30). Après certaine mésaventure, il s'avise de faire un dit qu'on appelle complainte (901). La joie du retour vers la bien-aimée lui inspire une ballade (3oi 1-12) :
Tantost fis en dit et en chant Ce ci que présentement chant,
et c'est en quittant ma dame, dit-il, que (4105) Ce rondelet fis en ma voie.
Seul le virelai n'est pas accompagné d'un témoignage analogue. C'est bien Machaut qui en a fait le dit et le chant (3708) ; mais il ne dit pas expressément qu'il ait été composé pour le Remède de Fortune. Ce serait donc là la seule exception ; il n'en est pas moins permis d'admettre que cette poésie aussi fut écrite comme les autres tout particulièrement pour ce poème.
Par conséquent, les chansons du Remède de Fortune offrent un double intérêt : outre qu'elles semblent devoir être des spécimens typiques des principaux genres lyriques de l'époque, nous pouvons, au moins approximativement, fixer la date de leur composition. Comme le Remède lui-même, elles furent écrites avant 1342 et appartiennent encore à la première époque de l'activité littéraire de Machaut.
Les pièces dont il s'agit sont les suivantes : 1. D'abord un lay (v. 431-680). De tous les genres lyriques du xive siècle, le lay, d'après les témoignages de Froissart et de Deschamps, est réputé le plus artistique et le plus difficile. Machaut y excellait : l'auteur anonyme des Règles de seconde rhétorique le cite comme celui qui commencha tontes tailles nouvelles et les parfais lays d'amours (voir ci-dessus, t. Ier, p. v). Notre lay se présente déjà dans la forme, en quelque sorte classique, du xive siècle, dont Deschamps donne la description détaillée '. Il se compose de douze couples ou strophes, chascune partie en deux ou a deux paragrafes; ces strophes sont de 14 à 28 vers, tantôt isométriques, tantôt en vers de différentes tailles (vers entiers ou vers coppe(). Chaque strophe diffère de celles