II INTRODUCTION
moins considérables dans la musique dont il accompagne une partie de ses poésies. Dans ses œuvres de ^ longue haleine, dans les dits, poèmes didactiques et narratifs, il subit, il est vrai, comme tous ses contemporains, l'influence profonde du Roman de la Rose : il lui emprunte le cadre de ses fictions ; il se sert des éléments allégoriques dont avaient usé Guillaume de Lorris et Jean de Meun; comme ce dernier surtout, il aime à faire montre d'une érudition aussi vaste que superficielle; et enfin, il reprend encore pour son compte les principaux sujets mis à la mode par ses illustres devanciers. Mais, s'il lui a été impossible de se soustraire complètement à la domination que le Roman de la Rose exerça sur toute cette époque, il a cependant réussi à se créer une certaine originalité qui lui appartient en propre et qu'il ne tient que de lui-même, en ce qu'il a mêlé à la fiction abstraite et générale des éléments tout personnels et individuels. Pas un seul parmi ses dits où il ne joue lui-même un rôle ; même dans le Confort d'ami, où il prodigue ses conseils et ses consolations au roi Charles II de Navarre, même dans la Prise d'Alexandrie', chronique rimée qui raconte la vie de Pierre l^^ de Lusignan, roi de Chypre, il trouve moyen de nous entretenir de sa propre personne et de donner quelques détails biographiques sur lui-même. Dans ses premières œuvres, la tendance à se mettre en scène est encore peu marquée : le poète se montre déjà en personne, mais son rôle est modeste et effacé. A mesure que son renom s'établit plus solidement et qu'en raison de ses succès littéraires le sentiment de sa propre valeur
I . Le poème est appelé dans tous les manuscrits Prise d'AUxandre.
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s'affirme en lui, il devient plus hardi et s'attribue le premier rôle dans les récits qu'il nous conte. Presque aussitôt, on voit Froissart le suivre dans cette voie' ; peu après lui, Eustache Deschamps qui se proclame son disciple*, produit des poe'sies toutes personnelles et subjectives, et les poètes et auteurs du xve siècle, Christine de Pisan en tête \ écrivent dans ce qu'on peut appeler sa manière. Ils lui empruntent encore certain genre littéraire, dont Machaut est le véritable créateur : ce sont les w débats » ou « jugements d'amour », qui sont en quelque sorte le prolongement et le développement de l'ancien u jeu parti », où le poète seul, dans des pièces d'une certaine étendue empruntant les formes des « dits », expose, tant au moyen de personnages fictifs que par sa propre bouche, les deux aspects d'une question, tranchée finalement par le jugement d'un tiers. Ce genre eut une vogue considérable, si bien que les auteurs contemporains autant que les poètes postérieurs du xv« siècle s'empressèrent de l'imiter de leur mieux.
On n'hésita pas, d'ailleurs, à reconnaître en Guillaume de Machaut comme un chef d'école, un maître, , et on lui donna, pendant plus d'un siècle, sa place
1 . Certains détails du Dit dou bleu chevalier ou du Traittié de la prison amoureuse, détails absolument extérieurs, sont déjà suffisants pour démontrer l'influence directe que Machaut a exercée sur Froissart, quoique celui-ci ne Tait avoué nulle part; ce fait ressortira mieux encore d'une étude plus approfondie que nous nous réservons de faire paraître plus tard. Notons aussi que toute la production lyrique de Froissart adopte les formes consacrées par Guillaume.
2. Œuvres complètes, III, 25g (N. 447, v, 5) : « Machaut. . . qui m'a nourry et fait maintes douçours. »