‹ Œuvres de Guillaume de Machaut (volume 3)Chapitre 71 sur 113 · INTRODUCTION LXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION LXXI

croyons voir devant nous quelque personnage historique de l'époque. De bons juges, comme P. Paris, ont pu s'y laisser tromper '. Ce n'est que tout à la fin que l'on apprend qu'il s'agit ici de dame Beneurté, c'est-àdire d'une simple allégorie. Les demoiselles qui constituent son entourage et qui remplacent leur maîtresse à tour de rôle, sont caractérisées par leur nom comme personnifications de pures abstractions : Connoissance, Avis, Raison, etc. Même ici, l'auteur s'est visiblement efforcé de leur attribuer à chacune un rôle individuel selon le caractère qu'elles devaient avoir : Foy, par exemple, est chargée d'examiner l'exactitude des faits avancés par Guillaume; c'est k Charité qu'incombe la tâche difficile d'excuser la femme qui a manqué de parole à son fiancé, et c'est le devoir d'Honnesté de blâmer la vie honteuse du clerc d'Orléans. Leurs façons d'agir sont celles de personnes vivantes : elles grondent, elles menacent, elles s'emportent, et quand finalement le poète lance sa fameuse accusation contre les femmes et, en se moquant d'elles, les engage à parler toutes à la fois, pour en avoir fini d'autant plus vite, elles se mettent en effet toutes à pérorer en même temps, de sorte que le juge, en souriant, doit leur imposer silence.

Enfin, le poème tout entier est émaillé de nombreux traits de ce genre, empruntés à la vie quotidienne et

I. Dans la Notice sur le poème du Voir Dit (p. xv, note i), P. Paris déclare que cette dame était Béatrix de Bourbon, veuve du roi de Bohême. Mais le savant éditeur a commis ici une singulière erreur : l'anagramme sur lequel il se base est celui du Confort d'ami qui n'a avec le Jugement don Roy de Navarre d'autre rapport que celui d'être dédié au môme personnage, le roi Charles de Navarre. On ne saurait donc en tirer aucune indication relative à la dame du débat amour«ux.

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aux coutumes de l'époque, qui servent à donner au récit un caractère vraisemblable et pittoresque. C'est, par exemple, l'écuyer qui doit appeler Guillaume auprès de la dame et qui, pour l'effrayer, s'amuse à lui annoncer qu'il aura à faire un voyage de trois jours, alors que sa maîtresse se trouve à quelques pas de là; ce sont les assauts de politesse entre Guillaume et la dame, et plus tard entre la dame et le roi de Navarre; c'est encore la gradation savante avec laquelle la dame fait entendre à Guillaume les reproches qu'il a encourus, le remplissant d'une vague inquiétude; c'est l'attitude des interlocuteurs qui se parlent à l'oreille ou se coupent brusquement la parole, etc. Tout cela donne à cette fiction le caractère d'une aventure réelle.

La question litigieuse, dans le Jugement don Roy de Navarre, est débattue avec plus d'ampleur que dans le Jugement dou Roy de Behaingne qui est plus court de moitié. Malgré son étendue, le dit offre, comme le précédent, une unité d'idée et d'action presque complète. Les digressions inutiles et n'ayant pas de rapport avec ce qui est l'objet même du débat sont rares, sans toutefois faire complètement défaut. Ce sont encore à notre avis les descriptions qui ont entraîné le poète au delà des limites permises. Mais il faut se rappeler que le public de l'époque en jugeait autrement et goûtait fort des digressions de ce genre. D'un autre côté, Machaut semble avoir mis un soin tout particulier à préparer et à motiver les événements dont il nous entretient, ayant surtout à cœur de justifier sa défaite finale. C'est ainsi que, presque dès le début, il fait prévoir l'issue du procès qui tournera à son désavantage, en déclarant : « Je ne sui mie si fors... que je ne puisse estre veincus;... se je ne puis (vaincre», je

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