INTRODUCTION XXIII
venu occuper personnellement sa place de chanoine à Reims et résider dans cette ville au plus tard trois ans après sa nomination, probablement même plus tôt '. Il
on l'aurait sans doute distingué de quelque homonyme par son titre de maître ou de chanoine. Les documents de l'époque connaissent plusieurs personnages du nom de Machaut à Reims; mais aucun d'eux n'a le prénom de Guillaume : il y a Jean de Mâchant, le frère du poète, devenu chanoine le i3 septembre 1 355, Johannes Raulini de Machaudio, chanoine depuis le dernier février 1 354 (manuscrit de Weycn, fol. 291 r°); le cordier Guiot de Mâchant (Compte de l'échevinage de 1340-41, f" 9 V0; Toy. Varin, Arch. administr. de Reims, II, 824).
1. Un poème de Machaut, la Complainte a Henri, semble tout d'abord confirmer ce fait. Guillaume s'adresse à un ami que nous ne connaissons pas, du nom de Henri. On peut écarter les différentes tentatives faites pour identifier ce personnage (Henri de Navarre, d'après Caylus; Henri de Brabant et Henri de Transtamare sont écartés par Tarbé, p. 179, s. v. Henry). L'auteur est à Reims; il se plaint amèrement des nombreuses vexations qu'il a à subir : « Il m'estuet mettre aus murs de la ville; Et si vuet on que je veille a la porte Et qu'en mon dos la cote de fer porte. » Ensuite il y a « maletoste et subside et gabelle, flebe monnoie et imposition et dou pape la Visitation » ; puis il « faut paier pour huit ans les trentismes et sans delay pour le roi trois disismes ». L'Eglise est détruite et a perdu sa franchise; et pour comble « dit on que li rois d'Angleterre vient le seurplus de ma substance querre. » 11 est malade et sans argent; son frère de même; et de son « borgne oueil » il aperçoit « qu'a court de roy chascuns y est pour soy. » Aussi est-il décidé à quitter cette ville où il est « comme uns prestres et lais et en main de commun » et, à s'en aller « demourer en l'Empire, en essil. » Ce poème, d'après P. Paris [Voir Dit, p. 383) fut écrit en 1340. Machaut, dans les premiers vers, se plaint de ne plus courir « ne mont ne plain », car « a piet sui sans cheval et sans selle ». Ce serait une allusion à l'achat de son cheval par l'échevinage de Reims en 1340.
Il faut avancer la date de cette complainte de près de vingt ans. Tarbé la place entre i35G et 1 358, après la bataille de Poitiers et avant le siège de Reims par les Anglais. On peut mc*me aller
XXIV INTRODtyCTION
n'y a pas lieu d'admettre qu'il ait pour cela abandonné ses fonctions auprès du roi de Bohême; car ces bénéfices n'obligeaient pas à la résidence, et Machaut n'avait même pas besoin d'une dispense particulière à ce sujet, le roi de Bohême, comme *ous les souverains, ayant
jusqu'en 1 35g, car la menace d'une invasion anglaise ne put se produire qu'après le 25 mai 1 35g, quand les Etats-Généraux repoussèrent le projet de traité passé à Londres entre les rois Jean et Edouard. Reims, plus menacée qu'aucune autre ville de France, déploya une activité infatigable pour se mettre en état de défense. Les travaux étaient dirigés par un conseil de six bourgeois à qui l'archevêque Jean de Craon avait dû abandonner, depuis i356, le soin de « prendre garde des ouvrages et autres nécessités, sûreté et tuition de la ville », et qui fut confirmé par le régent, le 9 septembre 1 358. Voilà sans doute ce que Machaut appelle être « en main de commun ». Ce conseil avait été autorisé à imposer l'obligation de contribuer à la défense de la ville atout le monde, « de quelque estât ou condicion qu'il soient» ; et il n'avait sans doute pas ménagé le clergé. Le 12 mars de la même année, les seigneurs hauts justiciers de Reims avaient consenti à la levée d'une gabelle pour un an, cet impôt détesté entre tous et qui fut étendu aussi « aux gens d'église et aux clercs. » (Voy. Varin, Arclt. administr. de Reims, III, pass.). Aux Etats Généraux de mai 1 35g, à Paris, le clergé avait accepté les mêmes impôts que les deux autres états, et d'un autre côté, jamais la valeur de l'argent, par suite des mutations de monnaie, n'était tombée aussi bas. Quant à la menace du poète de quitter Reims et d'aller en exil dans l'Empire, ce n'est sans doute qu'une simple boutade qu'on ne prendra pas au sérieux. Enfin, Guillaume parle de son frère malade et pauvre comme lui. Nous ne lui connaissons comme frère que Jean de Machaut. Or, celui-ci devient chanoine à Reims, auprès de son frère, le i3 sept. 1 35 5 (Livre ronge du chapitre, fol. 29 r°). Tout concorde donc à assigner à cette pièce une date assez tardive, peut-être la seconde moitié de l'année i35g, entre les mois de mai et de novembre. Par suite, elle ne peut témoigner de la présence de Machaut à Reims en 1340, présence qui cependant est assurée par l'acte de l'échevinage.