HISTOIRE DE M>»= DIARD
Il était , vivante et 9ublimc élégie, toujours silencieux, résigné; toujours souffraut, sans pouvoir dire : Je souffre.
(Histoire utellectueiie de lotis iajibert. )
Lorsque le quartier-maître eut rempli les longues et lentes formalités sans lesquelles il n'est pas permis à un militaire français de se marier, il était devenu passionnément amoureux de Juana de Mancini. Juana de Mancini avait eu le temps de réfléchir à sa destinée. Destinée affreuse ! Juana u'avaitpour Diard ni estime, ni amour ; et se trouvait néanmoins liée à lui par une parole, imprudente sans doute, mais nécessaire.
Le Provençal n'était ni beau, ni bien fait. Ses manières, dépourvues de distinction, se ressentaient également du mauvais ton de l'armée, des mœurs de sa province et d'une incomplète éducation. Pouvait-elle donc aimer Diard, cette jeune fille tout grâce et tout élégance, mue par un invincible instinctde luxe et de bon goût, et que sa nature entraînait d'ailleurs vers la sphère des hautes classes sociales?
Quant à i'estime, elle refusait même ce sentiment à Diard, précisément parce que Diard l'épousait; et celte répulsion était toute naturelle.
La femme est une sainte et belle créature, mais presque toujours incomprise; et mal jugée, p^rce qu'elle est incomprise. Si Juana eût aimé Diard, elle l'eût estimé. L'amour crée dans la femme une femme nouvelle; et alors celle de la veille n'existe plus le lendemain. En revêtant la robe nuptiale d'une pas-
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
sion où il y va de toute la vie, elle la revêt pure et blanche. Renaissant vertueuse et pudique, il n'y a plus de passé pour elle : elle est tout avenir et doit tout oublier, pour tout réapprendre.
En ce sens, le vers assez célèbre qu'un poëte moderne a mis aux lèvres de Marion Delorme était trempé dans le vrai, vers tout cornélien d'ailleurs.
Et l'amour m'a refait une virginité.
Ce vers ne semblait-il pas une réminiscence de quelque tragédie de Corneille, tant y revivait la facture substantivement énergique du père de notre théâtre? Et cependant le poëte a été forcé d'en faire le sacrifice au génie essentiellement vaudevilliste du parterre.
Donc Juana, sans amour, restait la Juana trompée, humiliée, dégradée. Juana ne pouvait pas honorer l'homme qui l'acceptait ainsi.
Elle sentait , dans toute la consciencieuse pureté du jeune âge, celle distinction, sublile en apparence, mais d'une vérité sacrée, légale selon le cœur, et que toutes les femmes appliquent instinctivement dans leurs sentiments, même les plus irréfléchis.
Juana devint profondément triste en découvrant l'étendue de la vie. Elle tourna souvent ses yeux pleins de larmes, fièrement réprimées, et sur Perez et sur dona Lagounia, qui, tous deux, comprenaient les amères pensées dont ces larmes étaient grosses ; mais ils se taisaient. A quoi bon les reproches ? Pourquoi des consolations? plus vives elles sont, plus elles élargissent le malheur.
Un soir, Juana, stupide de douleur, entendit à travers la portière de sa cellule, que les deux époux croyaient fermée, une plainte échappée à sa mère adoptive.
— La pauvre enfant mourra de chagrin.
— Oui, répliqua Perez d'une voix émue. Mais que pouvons-nous? Irais-je maintenant vanter la chaste beauté de ma pupille au comte d'Arcos, à qui j'espérais la marier?
— Une faute n'est pas le vice, dit la vieille femme, indulgente autant qu'un ange.
— Sa mère l'a donnée, reprit Perez.
— En un moment, et sans la consulter, s'écria dona Lagounia.
— Elle a bien su ce qu'elle faisait.
— En quelles mains ira noire perle?
— N'ajoute pas un mot. ou je cherche querelle à ce.... Diard ! Et — ce serait un autre malheur.
En entendant ces terribles paroles, Juana comprit alors le bonheur dont elle avait troublé le cours. Les heures pures et candides de sa douce retraite auraient donc été récompensées par celle éclatante et splendide existence dont elle avait si souvent rêvé
les délices, rêves qui avaient causé sa faute. Tomber du haut de la Grandesse à monsieur Diard !
Juana pleura , Juana devint presque folle. Elle flotta pendant quelques instants entre le vice et la religion. Le vice était un prompt dénouement; la religion, une vie entière de souffrances. La méditation fut orageuse et solennelle. Le lendemain était un jour fatal, celui du mariage. Juana pouvait encore rester Juana. Libre, elle savait jusqu'où irait son malheur; mariée, elle ignorait jusqu'où il devait aller. La religion triompha.
Dona Lagounia vint près de sa fille prier et veiller aussi pieusement qu'elle eût prié, veillé près d'une mourante.
— Dieu le veut, dit-elle à Juana.
La nature donne alternativement à la femme une force particulière qui l'aide à souffrir, et une faiblesse qui lui conseille la résignation. Juana se résigna sans arrière-pensée. Elle voulut obéir au vœu de sa mère et traverser le désert de la vie pour arriver au ciel, tout en sachant qu'elle ne trouverait point de fleurs dans son pénible voyage. Elle épousa Diard.
Quant au quartier-maître, s'il ne trouvait pas grâce devant Juana, qui ne l'aurait absous ? Il aimait, il aimait avec ivresse. La Marana, si naturellement habile à pressentir l'amour, avait reconnu en lui l'accent de la passion, et deviné le caractère brusque, les mouvements généreux, particuliers aux méridionaux. Dans le paroxysme de sa grande colère, elle n'avait aperçu que les belles qualités de Diard , et crut en voir assez pour assurer le bonheurdesa fille. Les premiers jours de ce mariage furent heureux en apparence; ou, pour exprimer l'un de ces faits latents dont toutes les femmes ensevelissent les misères au fond de leur âme, Juana ne voulut point détrôner la joie de son mari. Double rôle, épouvantable à jouer, et que jouent, tôt ou tard, la plupart des femmes mal mariées.
De cette vie, un homme n'en peut raconter que les faits; les cœurs féminins seuls en devineront les sentiments. N'est-ce pas une histoire impossible à retracer dans toute sa vérité? Juana, luttant à toule heure contre sa nature à la fois espagnole et italienne, ayant tari la source de ses larmes à pleurer en secret, était une de ces créations typiques, destinées à représenter le malheur féminin dans sa plus vaste expression : douleur incessamment active, et dont la peinture exigerait des observations si minutieuses que, pour les gens avides d'émotions dramatiques, elle deviendrait insipide.
Cette analyse, où chaque épousée devrait retrouver quelques-unes de ses propres souffrances, pour les comprendre toutes, ne serait-elle pas un livre entier? Livre ingrat de sa nature, et dont le mérite
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
consisterait en teintes fines , en nuances délicates que les critiques trouveraient molles et diffuses. D'ailleurs, qui pourrait aborder, sans porter un autre cœur en son cœur, ces touchantes et profondes élégies dont certaines femmes emportent les tragiques secretsdansla tombe : mélancolies incomprises, même de ceux qui les excitent ; soupirs inexaucés; dévouements sans récompenses, terrestres du moins; magnifiques silences méconnus; vengeances dédaignées; générosités perpétuelles et perdues; plaisirs souhaités et trahis ; charités d'ange accomplies mystérieusement; enfin toutes les œuvres de la femme, toutes ses religions et son inextinguible amour.
Juana connut cette vie, et le sort ne lui fit grâce de rien. Elle fut toute la femme, mais la femme malheureuse et souffrante, la femme sans cesse offenséeet pardonnant toujours, la femme pure comme un diamant sans tache : elle qui, de ce diamant, avait la beauté, l'éclat; et, dans cette beauté, dans cet éclat, une vengeance toute prête. Elle n'était certes pas fille à redouter le poignard ajouté à sa dot.
Cependant, animé par un amour vrai, par une de ces passions qui changent momentanément les plus détestables caractères et mettent en lumière tout ce qu'il y a de beau dans une âme, Diard sut d'abord se comporter en homme d'honneur. Il força Monlefiore à quitter le régiment, et même le corps d'armée, afin que sa femme ne le rencontrât point pendant le peu de temps qu'il comptait rester en Espagne.
Puis, le quarticr-maitre demanda son changement, et réussit à passer dans la garde impériale. Il voulait à tout prix acquérir un litre, des honneurs et une considération en rapport avec sa grande fortune.
Dans cette pensée, il se montra courageux à l'un de nos plus sanglants combats en Allemagne; mais il y fut trop dangereusement blessé pour rester au service. Menacé de perdre une jambe, il eut sa retraite, sans le litre de baron, sans les récompenses qu'il avait désiré gagner, et qu'il aurait peut-être obtenues, s'il n'eût pas été Diard.
Cet événement, sa blessure, ses espérances trahies, contribuèrent à changer son caractère. Son énergie provençale, exaltée pendant un moment, tomba soudain. Néanmoins, il fut d'abord soutenu par sa femme, à laquelle ses efforts, ce courage, cette ambition avaient donné quelque croyance en son mari; et qui , plus que toute autre , devait se montrer ce que sont les femmes, consolantes et tendres dans les peines de la vie. Animé par quelques paroles de Juana, le chef de bataillon en retraite vint à Paris, et résolut de conquérir, dans la carrière administrative, une haute position qui commandât le respect, fît oublier le quarticr-maitre du 6e de ligne , et donnât un jour quelque beau litre à madame Diard.
Sa passion pour cette séduisante créature l'aidait à en deviner les vœux secrets. Elle se taisait, mais il la comprenait. Il n'en était pas aimé comme un amant rêve de l'être; il le savait, et voulait se faire estimer, aimer, chérir. Il pressentait le bonheur, ce malheureux homme, en trouvant en toute occasion sa femme douce et patiente; mais cette douceur, cette patience trahissaient la résignation à laquelle il devait Juana. La résignation, la religion, était-ce l'amour? Souvent il eût souhaité des refus, là où il rencontrait une chaste obéissance; souvent il aurait donné sa vie éternelle pour que Juana daignât pleurer sur son sein et ne déguisât pas ses pensées sous une riante figure qui mentait noblement. Beaucoup d'hommes jeunes, car, à un certain âge, nous ne luttons plus, veulent triompher d'une destinée mauvaise dont les nuages grondent, de temps à autre, à l'horizon de leur vie ; et au moment où ils roulent dans les abîmes du malheur, il faut leur savoir gré de ces combats ignorés.
Comme beaucoup de gens, Diard essaya de tout, et tout lui fut hostile.
Sa fortune lui permit d'entourer sa femme de toutes les jouissances du luxe parisien. Elle eut un grand hôtel, de grands salons, et tint une de ces grandes maisons où abondent et les artistes, peu jugeurs de leur nature, et quelques intrigants qui font nombre, et les gens disposés à s'amuser partout, et certains hommes à la mode, tous amoureux de Juana.
Ceux qui se mettent en évidence à Paris doivent ou dompter Paris ou subir Paris. Diard n'avait pas un caractère assez fort, assez compacte, assez persistant pour commander au monde de celte époque, parce que, à cette époque, chacun voulait s'élever. Les classifications sociales toutes faites sont peutêtre un grand bien, même pour le peuple. Napoléon nous a confié les peines qu'il se donna pour imposer le respect à sa cour, où la plupart de ses sujets avaient été ses égaux.
Mais Napoléon était Corse, et Diard Provençal. A génie égal, un insulaire sera toujours plus complet que ne l'est l'homme de la terre ferme; et sous la même latitude, le bras de mer qui sépare la Corse de la Provence est, en dépit de la science humaine, un océan tout entier qui en fait deux patries.
De sa position fausse, qu'il faussa encore, dérivèrent pour Diard de grands malheurs. Peut-être y a-t-il des enseignements utiles dans la filiation imperceptible des faits qui engendrèrent le dénouement de cette histoire.
D'abord , les railleurs de Paris ne voyaient pas, sans un malin sourire, les tableaux dont l'ancien quartier-maître décora son hôtel. Les chefs-d'œuvre achetés la veille furent enveloppés dans le reproche muet que chacun adressait à ceux qui avaient été
SCENES DE LA VIE PARISIENNE
pris en Espagne, et ce reproche était la vengeance des amours-propres que la fortune de Diard offensait.
Juana comprit quelques-uns de ces mots à double sens auxquels le Français excelle. Alors, par son conseil, son mari renvoya les tableaux à Tarragone.
Mais le public, décidé à mal prendre les choses, dit : — Ce Diard est fin, il a vendu ses tableaux.
De bonnes gens continuèrent à croire que les toiles qui restèrent dans ses salons n'étaient pas loyalement acquises.
Quelques femmes jalouses demandaient comment un Diard avait pu épouser une jeune fille et si riche et si belle. De là , des commentaires, des railleries sans fin, comme on sait en faire à Paris.
Cependant Juana rencontrait partout un respect commandé par sa vie pure et religieuse qui triomphait même des calomnies parisiennes ; mais ce respect s'arrêtait à elle, et manquait à son mari. Sa perspicacité féminine et son regard brillant, en planant dans ses salons, ne lui apportaient que des douleurs.
Cette mésestime était encore une chose toute naturelle.
Les militaires, malgré les vertus dont l'imagination se plait à les doter, ne pardonnèrent pas à l'ancien quartier-maître du 6e de ligne , précisément parce qu'il était riche, et voulait faire figure à Paris.
Or, à Paris, de la dernière maison du faubourg Saint-Germain au dernier hôtel de la rue Saint-Lazare, entre la butte du Luxembourg et celle de Montmartre, tout ce qui s'habille et babille, s'habille pour sortir et sort pour babiller, tout ce monde de petits et de grands airs, ce monde vêtu d'impertinence et doublé d'humbles désirs, d'envie et de courtisanerie, tout ce qui est doré et dédoré, jeune et vieux, noble d'hier ou noble du quatrième siècle, tout ce qui se moque d'un parvenu, tout ce qui a peur de se compromettre, tout ce qui veut démolir un pouvoir, sauf à l'adorer s'il résiste; toutes ces oreilles entendent, toutes ces langues disent et toutes ces cervelles savent, en une soirée , où est né, où a grandi, ce qu'a fait ou n'a pas fait le nouveau venu qui prétend à des honneurs dans ce monde.
Il n'y a pas de cour d'assises pour la haute société ; mais il y a le plus cruel de tous les procureurs-généraux, un être moral, insaisissable, à la fois juge et bourreau; il accuse et il marque. N'espérez lui rien cacher, dites-lui tout vous-même, car il veut tout savoir et sait tout. Ne demandez pas où est le télégraphe inconnu qui lui transmet à la même heure, en un clin d'œil, en tous lieux, une histoire, un scandale, une nouvelle. Ne demandez pas qui le remue. Ce télégraphe est un mystère social dont nous pouvons seulement constater les effets. Il y en
a d'incroyables exemples , un seul suffit. L'assassinat du duc de Berry, frappé à l'Opéra, fut conté, dans la dixième minute qui suivit le crime, au fond de l'île Saint-Louis.
L'opinion émanée du 6e de ligne sur Diard filtra dans le monde , le soir même où il donna son premier bal.
Diard ne pouvait donc plus rien sur le monde. Dès-lors, sa femme seule avait la puissance de faire quelque chose de lui; car, à Paris, si un bomfrie ne sait rien être par lui-même, sa femme, lorsqu'elle est jeune et spirituelle, lui offre encore des chances pour son élévation. Il s'en est rencontré de malades, de faibles en apparence, qui, sans se lever de leur divan, sans sortir de leur chambre, ont dominé la société, remué mille ressorts, et placé leurs maris là où elles voulaient être vaniteusement placées.
Mais Juana, dont l'enfance s'était naïvement écoulée dans sa cellule de Tarragone, ne connaissait aucun des vices, aucune des lâchetés, ni aucune des ressources du monde parisien; elle le regardait en jeune fille curieuse, et n'en apprenait que ce que sa douleur, sa fierté blessée lui en révélaient. D'ailleurs, Juana avait le tact d'un cœur vierge qui recevait les impressions par avance, à la manière des sensitives. Et la jeune solitaire, devenue si promptement femme, comprit que si elle essayait de contraindre le monde à honorer son mari, ce serait mendier à l'espagnole, une escopette en main. Puis, la fréquence et la multiplicité des précautions qu'elle devait prendre n'en accuseraient-elles pas toute la nécessité ? Entre ne pas se faire respecter et se faire trop respecter, il y avait pour Diard tout un abîme. Soudain elle devina le monde, comme naguère elle avait deviné la vie; et elle n'y apercevait partout, pour elle, que l'immense étendue d'une infortune irréparable.
Puis, elle eut encore le chagrin de reconnaître tardivement l'incapacité particulière de son mari, l'homme le moins propre à ce qui demandait de la suite dans les idées. Il ne comprenait rien au rôle qu'il devait jouer dans le monde; il n'en saisissait ni l'ensemble, ni les nuances; et les nuances y étaient tout. Ne se trouvait-il pas dans une de ces situations où la finesse et la ruse peuvent aisément remplacer la force? car la finesse qui réussit toujours est la plus grande de toutes les forces.
Mais, loin d'étancher la tache d'huile faite par ses antécédents , Diard se donna mille peines pour l'étendre. Ainsi , ne sachant pas bien étudier la phase de l'empire au milieu de laquelle il arrivait, il voulut, quoiqu'il ne fût que chef d'escadron, être nommé préfet. Alors, presque tout le monde croyait au génie de Napoléon. Sa faveur avait tout agrandi. Les préfectures, ces empires au petit pied, ne pou-
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
vaient plus être chaussées que par de grands noms, par des chambellans de S. M. l'empereur et roi. Déjà, les préfets étaient devenus des visirs. Donc, les faiseurs du grand homme se moquèrent de l'ambition avouée par le chef d'escadron, et Diard se mit à solliciter une sous préfecture. Il y eut un désaccord ridicule entre la modestie de ses prétentions et la grandeur de sa fortune. Ouvrir des salons royaux, afficher un luxe insolent; puis, quitter la vie millionnaire pour aller à Issoudun ou à Savenay, n'était-ce pas se mettre au-dessous de sa position ?
Juana, trop tard instruite de nos lois, de nos mœurs, de nos coutumes administratives , éclaira donc trop tard son mari. Diard, désespéré, sollicita successivement auprès de tous les pouvoirs ministériels; et Diard, repoussé partout, ne put rien être.
Alors, le monde le jugea comme il était jugé par le gouvernement et comme il se jugeait lui même. Diard avait été grièvement blessé sur un champ de bataille, et Diard n'était pas décoré. Le quartiermaître, riche, mais sans considération, ne trouva point de place dans l'État; la société lui refusa celle à laquelle il prétendait dans la société.
Enfin, chez lui, ce malheureux éprouvait, en toute occasion , la supériorité de sa femme. Or, quoiqu'elle usât d'un tact, il faudrait dire velouté, si l'épithète n'était trop hardie, pour déguiser à son mari cette suprématie dont elle s'étonnait ellemême, et dont elle était humiliée, Diard finit par en être affecté. Nécessairement, à ce jeu, les hommes s'abattent , se grandissent ou deviennent mauvais. Son courage ou sa passion devaient donc s'amoindrir sous les coups réitérés que ses fautes portaient à son amour-propre, et il faisait faute sur faute.
D'abord, il avait tout à combattre, même ses habitudes et son caractère. Passionné Provençal, franc dans ses vices autant que dans ses vertus, cet homme, dont les fibres ressemblaient à des cordes de harpe, fut tout cœur pour ses anciens amis. Il secourut les gens crottés aussi bien que les nécessiteux de haut rang; bref, il avoua tout le monde, et donna, dans son salon doré, la main à de pauvres diables.
Voyant cela, le général de l'empire, variation de l'espèce humaine dont bientôt aucun type n'existera plus, n'offrit pas son accolade à Diard, et lui dit insolemment: Mon cher! en l'abordant.
Or, là où les généraux déguisèrent leur insolence sous la bonhomie soldatesque , le peu de gens de bonne compagnie que voyait Diard lui témoignèrent ce mépris élégant, verni , contre lequel un homme nouveau est presque toujours sans armes.
Enfin le maintien, la gesticulation italienne à demi , le parler de Diard , la manière dont il s'habillait, tout en lui repoussait le respect que l'observation exacte des choses voulues par le bon ton fait acquérir aux gens vulgaires, et dont les grands pouvoirs peuvent seuls secouer le joug. Ainsi va le monde.
Ces détails peignent faiblement les mille supplices auxquels Juana fut en proie ; ils vinrent un à un. Chaque nature sociale lui apporta son coup d'épingle; et, pour une âme qui préfère les coups de poignard, n'y avait-il pas d'atroces souffrances dans cette lutte, où Diard recevait les affronts sans les sentir, et où Juana les sentait sans les recevoir?
Puis un moment arriva, moment épouvantable, où elle eut, du monde, une perception lucide, et ressentit à la fois toutes les douleurs qui s'y étaient d'avance amassées pour elle. Elle jugea son mari tout à fait incapable de monter les hauts échelons de l'ordre social, et devina jusqu'où il devait en descendre, le jour où le cœur lui faudrait. Là, Juana prit Diard en pitié. L'avenir était bien sombre pour cette jeune femme. Elle vivait toujours dans l'appréhension d'un malheur, sans savoir d'où pourrait venir ce malheur. Ce pressentiment était dans son âme, comme une contagion est dans l'air; mais elle savait trouver la force de déguiser ses angoisses sous des sourires. Elle en était venue à ne plus penser à elle.
Juana se servit de son influence pour faire abdiquer à Diard toutes ses prétentions, et lui montrer, comme un asile, la vie douce et bienfaisante du foyer domestique. Les maux venaient du monde, ne fallait-il pas bannir le monde? Chez lui, Diard trouverait la paix, le respect; il y régnerait. Elle se sentait assez forte pour accepter la rude tâche de le rendre heureux, lui, mécontent de lui-même. Son énergie s'accrut avec les difficultés de la vie, elle eut tout l'héroïsme secret nécessaire à sa situation, et fut inspirée par ces religieux désirs qui soutiennent l'ange chargé de protéger une âme chrétienne : superstitieuse poésie, images allégoriques de nos deux natures.
Diard abandonna ses projets, ferma sa maison, et vécut dans son intérieur, s'il est permis d'employer une expression aussi familière. Mais là fut recueil. Le pauvre militaire avait une de ces âmes tout excentriques auxquelles il faut un mouvement perpétuel. Diard était un de ces hommes instinctivement forcés à repartir aussitôt qu'ils sont arrivés, et dont le but vital semble être d'aller et de venir sans cesse, comme les roues dont parle l'Ecriture sainte. D'ailleurs peut-être il cherchait à se fuir lui-même. Sans se lasser de Juana, sans pouvoir accuser Juana, sa
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
passion pour elle, devenue plus calme par la possession, le rendit à son caractère. Dès-lors, ses moments d'abattement furent plus fréquents, et il se livra souvent à ses vivacités méridionales.
Plus une femme est vertueuse, plus elle est irréprochable, et plus un bomme aime à la trouver en faute, quand ce ne serait que pour faire acte de sa supériorité légale; mais si par hasard elle lui est complètement imposante , il éprouve le besoin de lui forger des torts. Alors, entre époux, les riens grossissent et deviennent des crimes.
Mais Juana, patiente sans orgueil, douce sans cette amertume dont les femmes savent teindre leur soumission, ne laissait aucune prise à la méchanceté calculée, la plus âpre de toutes les méchancetés. Puis, elle était une de ces nobles créatures auxquelles il est impossible de manquer ; son regard, dans lequel sa vie éclatait, sainte et pure, son regard de martyre avait la pesanteur d'une fascination.
Diard, gêné d'abord, puis froissé, finit par voir un joug pour lui dans cette haute vertu. La sagesse ne lui donnait point d'émotions violentes, et il souhaitait des émotions.
Il se trouve des milliers de scènes jouées au fond des âmes, sous ces froides déductions d'une existence en apparence simple et vulgaire. Entre tous ces petits drames , qui durent si peu , mais qui entrent si avant dans la vie, et sont presque toujours les présages de la grande infortune écrite dans la plupart des mariages, il est difficile de choisir un exemple. Cependant il est une scène qui servit plus particulièrement à marquer le moment où, dans cette vie à deux , la mésintelligence commença. Peut-être servira-t-elle à expliquer le dénouement de cette histoire.
Juana avait deux enfants, deux garçons, heureusement pour elle. Le premier était venu sept mois après son mariage. 11 se nommait Juan, et ressemblait à sa mère.
Elle avait eu le second deux ans après son arrivée à Paris. Celui-là ressemblait également à Diard et à Juana, mais beaucoup plus à Diard, dont il portait les noms.
Depuis cinq ans Francisque était pour Juana l'objet des soins les plus tendres. Constamment la mère s'occupait de cet enfant. A lui les caresses mignonnes, à lui les joujoux; mais à lui surtout les regards pénétrants de la mère. Juana l'avait épié dès le berceau; elle en avait étudié les cris, les mouvements; elle voulait en deviner le caractère pour en diriger l'éducation. Il semblait que Juana n'eût que cet enfant.
Le Provençal, voyant Juan presque dédaigné, le prit sous sa protection; et, sans s'expliquer si ce petit était l'enfant de l'amour éphémère auquel il
devait Juana , ce mari , par une espèce de flatterie admirable, en fit son Benjamin.
De tous les sentiments dus au sang de ses aïeules, et qui la dévoraient, madame Diard n'accepta que l'amour maternel. Mais elle aimait ses enfants et avec la violence sublime dont la Marana qui agit dans le préambule de cette histoire a donné des exemples, et avec la gracieuse pudeur, avec l'entente délicate des vertus sociales dont la pratique était la gloire de sa vie et sa récompense intime. La pensée secrète, la consciencieuse maternité, qui avaient imprimé à la vie de la Marana un cachet de poésie rude, étaient pour Juana une vie avouée, une. consolation de toutes les heures. Sa mère avait été vertueuse comme les autres femmes sont criminelles, à la dérobée; elle avait volé son bonheur tacite ; elle n'en avait pas joui. Mais Juana, malheureuse par la vertu, comme sa mère était malheureuse par le vice, trouvait à toute heure les ineffables délices que sa mère avait tant enviées , et dont elle avait été privée. Pour elle, comme pour la Marana, la maternité comprit donc tous les sentiments terrestres. L'une et l'autre, par des causes contraires, n'eurent pas d'autre consolation dans leur misère. Juana aima peut-être davantage, parce que, sevrée d'amour, elle résolut toutes les jouissances qui lui manquaient par celles de ses enfants, et qu'il en est des passions nobles comme des vices : plus elles se satisfont, et plus elles s'accroissent. La mère et le joueur sont insatiables.
Or, quand Juana vit le pardon généreux imposé chaque jour sur la tête de Juan, par l'affection paternelle de Diard, elle fut attendrie ; et, du jour où les deux époux changèrent de rôle, l'Espagnole prit à Diard cet intérêt profond et vrai dont elle lui avait donné tant de preuves par devoir seulement.
Si cet homme eût été plus conséquent dans sa vie; s'il n'eût pas détruit par le décousu, par l'inconstance et la mobilité de son caractère, les éclairs d'une sensibilité vraie, quoique nerveuse, Juana l'aurait sans doute aimé. Malheureusement il éiait le type de ces méridionaux , spirituels , mais sans suite dans leurs aperçus; capables de grandes choses la veille, et nuls le lendemain; souvent victimes de leurs vertus, et souvent heureux par leurs passions mauvaises : hommes admirables d'ailleurs, quand leurs bonnes qualités ont pour lien commun une constante énergie.
Depuis deux ans, Diard était donc captivé au logis par la plus douce des chaînes ; il vivait , presque malgré lui, sous l'influence d'une femme qui se faisait gaie, amusante pour lui; qui usait les ressources du génie féminin pour le séduire à la vertu; mais dont l'adresse n'allait pas jusqu'à lui simuler de l'amour.
il*
SCÈNES DE LA YIE PARISIENNE
En ce moment , fout Paris s'occupait de l'affaire d'un capitaine de l'ancienne armée qui , dans un paroxysme de libertinage, avait assassiné une femme. Diard, en rentrant chez lui pour diner, apprit à Juana la mort de cet officier. Il s'était tué pour éviter le déshonneur de son procès et la mort ignoble de l'échafaud. Juana ne comprit pas tout d'abord la logique de celte conduite, et son mari lui expliqua la belle jurisprudence des lois françaises, qui ne permettaient pas de poursuivre les morts.
— Mais, papa, ne nous as-tu pas dit, l'autre jour, que le roi pouvait faire grâce ? demanda Francisque.
— Le roi ne peut donner que la vie, lui répondit Juan à demi courroucé.
Diard et Juana, spectateurs de celte scène, en furent bien diversement affectés. Le regard humide de joie que sa femme jeta sur l'aîné révéla fatalement au mari les secrets de ce cœur impénétrable jusqu'alors.
L'aîné, c'était tout Juana; l'aîné, Juana le connaissait : elle était sûre de son cœur, de son avenir; elle l'adorait, et son ardent amour pour lui restait un secret entre elle , son enfant et Dieu. Juan jouissait instinctivement des brusqueries de sa mère, qui le serrait à l'étouffer quand ils étaient seuls, et paraissait le bouder en présence de son frère et de son père.
Francisque était Diard, et les soins de Juana trahissaient le désir de combattre chez cet enfant les vices du père, et d'en encourager les bonnes qualités.
Juana, ne sachant pas que son regard avait trop parlé, prit Francisque sur elle et lui fit, d'une voix douce, mais émue encore par le plaisir qu'elle ressentait de la réponse de Juan, une leçon appropriée à son intelligence.
— Son caractère exige de grands soins, dit le père à Juana.
— Oui, répondit-elle simplement.
— Mais Juan !
Madame Diard, effrayée de l'accent dont ces deux mots furent prononcés, regarda son mari.
— Juan est né parfait, ajouta-t-il.
Ayant dit, il s'assit d'un air sombre; et, voyant sa femme silencieuse, il reprit :
— Il y a un de vos enfants que vous aimez mieux que l'autre.
— Vous le savez bien, dit-elle.
— Non! répliqua Diard, j'ai jusqu'à présent ignoré celui que vous préfériez.
— Mais ils ne m'ont encore donné de chagrin ni l'un ni l'autre.
— Oui , mais qui vous a donné le plus de joies?
— Je ne les ai pas comptées.
— Les femmes sont bien fausses! s'écria Diard.
Osez dire que Juan n'est pas l'enfant de votre cœur !
— Si cela est, reprit-elle avec noblesse, voulezvous que ce soit un malheur?
— Vous ne m'avez jamais aimé. Si vous l'eussiez voulu, pour vous j'aurais pu conquérir des royaumes. Vous savez tout ce que j'ai tenté, n'étant soutenu que par le désir de vous plaire. Ah ! si vous m'eussiez aimé...
— Une femme qui aime, dit Juana, vit dans la solitude et loin du monde. N'est-ce pas ce que nous faisons ?
— Je sais, Juana, que vous n'avez jamais tort. Ce mot fut empreint d'une amertume profonde,
et jeta du froid entre eux pour tout le reste de leur vie.
Le lendemain de ce jour fatal, Diard alla chez un de ses anciens camarades, et y retrouva les distractions du jeu. Par malheur, il y gagna beaucoup d'argent. Alors il se remit à jouer. Puis, entraîné par une pente insensible, il retomba dans la vie dissipée qu'il avait menée jadis. Bientôt il ne dîna plus chez lui. Quelques mois s'élant passés à jouir des premiers bonheurs de l'indépendance, il voulut conserver sa liberté, et se sépara de sa femme. Il lui abandonna les grands appartements, et se logea dans un entresol. Au bout d'un an, Diard et Juana ne se voyaient plus que le matin, à l'heure du déjeuner.
Enfin, comme tous les joueurs, il eut des alternatives de perle et de gain. Or, ne voulant pas entamer le capital de sa fortune, il désira soustraire au contrôle de sa femme la disposition des revenus. Un jour donc, il lui relira la part qu'elle avait dans le gouvernement de la maison. A une confiance illimilée, succéda le silence le plus absolu. Puis, relativement aux finances, jadis communes entre eux, il adopta la méthode d'une pension mensuelle dont ils fixèrent ensemble le chiffre. La causerie qu'ils eurent à ce sujet fut la dernière de ces conversations intimes, un des charmes les plus attrayants du mariage. Le silence entre deux cœurs est un vrai divorce, accompli le jour où le nous ne se dit plus. Juana compril que de ce jour elle n'était plus que mère, et elle en fut heureuse, sans rechercher la cause de ce malheur. Ce fut un grand tort. Les enfants rendent les époux solidaires de leur vie, et la vie secrète de son mari ne devait pas être seulement un texte de mélancolie et d'angoisses pour Juana.
Diard , émancipé , s'habitua promptement à perdre ou à gagner des sommes immenses. Beau joueur et grand joueur , il devint célèbre par sa manière de jouer. La considération qu'il n'avait pas su s'attirer sous l'empire lui fut acquise sous la restauration , par sa fortune capitalisée qui roulait sur les tapis ,
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
et par son talent à tous les jeux , dont chacun parlait. Les ambassadeurs, les plus célèbres banquiers, les grandes fortunes , et tous les hommes qui, pour avoir trop pressé la vie , en viennent à demander au jeu ses exorbitantes jouissances, admirent Uiard dans leurs clubs, rarement chez eux; mais iisjouaient tous avec lui. Diard devint une célébrité.
Par orgueil , une fois ou deux pendant l'hiver , il donnait une fête pour rendre les politesses qu'il avait reçues.
Alors Juana revoyait le monde par ces échappées de festins, de bals, de luxe, de lumières; mais c'était pour elle une sorte d'impôt mis sur le bonheur de la solitude. Elle apparaissait, elle, la reine de ces solennités, comme une créature d'un monde inconnu. Sa naïveté , que rien n'avait corrompue; sa belle virginité d'âme, que les mœurs nouvelles de sa nouvelle vie lui restituaient; sa beauté, sa modestie vraie, lui acquéraient de sincères hommages. Mais, apercevant peu de femmes dans ses salons, elle comprenait que si son mari suivait, sans le lui communiquer, un nouveau plan de conduite, il n'avait encore rien gagné en estime.
Diard ne fut pas toujours heureux. En trois ans, il dissipa les trois quarts de sa fortune. Mais sa passion lui donna l'énergie nécessaire pour la satisfaire.
Il s'était lié avec beaucoup de monde, et surtout avec la plupart de ces roués de la Bourse , avec ces hommes qui, depuis la révolution, ont érigé en principe qu'un vol , fait en grand, n'est plus qu'une noirceur, transportant ainsi, dans les coffres-forts, les maximes effrontées adoptées en amour par le dix-huitième siècle.
Diard devint homme d'affaires, et s'engagea dans ces affaires nommées véreuses en argot de palais. Il sut acheter à de pauvres diables , qui ne connaissaient pas les bureaux , des liquidations éternelles qu'il terminait en une soirée, en en partageant les gains avec les liquidateurs. Puis , quand les dettes liquides lui manquèrent , il en chercha de flottantes, et déterra, dans les Etals européens, barbaresques ou américains , des réclamations en déchéance qu'il faisait revivre. Lorsque la restauration eut éteint les dettes des princes, de la république et de l'empire, il se fit allouer des commissions sur des emprunts , sur des canaux , sur toute espèce d'entreprise. Enfin , il pratiqua le vol décent auquel se sont adonnés tant d'hommes habilement masqués, ou cachés dans les coulisses du théâtre politique ; vol qui , fait dans la rue, à la lueur d'un réverbère, enverrait au bagne un malheureux, mais que sanctionne l'or des moulures et des candélabres. Diard accaparait et revendait les sucres, il vendait des places, il eut la gloire d'inventer l'homme de paille pour les emplois lucra-
tifs qu'il était nécessaire de garder pendant un certain temps , avant d'en avoir d'autres. Puis, il méditait les primes, il étudiait le défaut des lois, il faisait une contrebande légale. Pour peindre d'un seul mot ce haut négoce , il demanda tant pour cent sur l'achat des quinze voix législatives qui, dans l'espace d'une nuit, passèrent des bancs de la gauche aux bancs ministériels. Ce n'étaient plus des crimes ni des vols; c'était faire du gouvernement, commanditer l'industrie, être une tête financière.
Diard fut assis par l'opinion publique sur le banc d'infamie, où siégeait déjà plus d'un homme habile. Là se trouve l'aristocratie du mal. C'est la chambre haute des scélérats de bon ton. Diard ne fut donc pas un joueur vulgaire , ce joueur que le drame représente ignoble et finissant par mendier. Ce joueur n'existe plus dans le monde à une certaine hauteur topographique. Aujourd'hui, ces joueurs meurent brillamment attelés au vice et sous le harnais de la fortune. Ils vont se brûler la cervelle en carrosse et emportent tout ce dont on leur a fait crédit. Du moins Diard eut le talent de ne pas acheter ses remords au rabais, et se fit un de ces hommes privilégiés. Ayant appris tous les ressorts du gouvernement, tous les secrets et les passions des gens en place, il sut se maintenir à son rang dans la fournaise ardente où il s'était jeté.
Madame Diard ignorait la vie infernale que menait son mari. Satisfaite de l'abandon dans lequel il la laissait , elle ne s'en étonna pas d'abord , parce que toutes ses heures furent bien remplies. Elle avait consacré son argent à l'éducation de ses enfants , à payer un très-habile précepteur et tous les maîtres nécessaires pour un enseignement complet. Elle voulait en faire des hommes, leur donner une raison droite, sans déflorer leur imagination. N'ayant plus de sensations que par eux, elle ne souffrait donc plus de sa vie décolorée. Ils étaient, pour elle, ce que sont les enfants , pendant longtemps, pour beaucoup de mères, une sorte de prolongement de leur existence. Diard n'était plus qu'un accident ; et depuis que Diard avait cessé d'être le père, le chef de la famille, Juana ne tenait plus à lui que par les liens de parade socialement imposés aux époux. Néanmoins, elle élevait ses enfants dans le plus haut respect du pouvoir paternel, quelque imaginaire qu'il était pour eux; mais elle fut très-heureusement secondée par la continuelle absence de son mari. S'il était resté au logis, Diard aurait détruit les efforts de Juana. Ses enfants avaient déjà trop de tact et de finesse pour ne pas juger leur père.
Cependant, à la longue, l'indifférence de Juana pour son mari s'effaça. Ce sentiment primitif se changea en terreur. Elle comprit un jour que la conduite d'un père peut peser longtemps sur l'avenir de
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
ses enfants. Or, sa tendresse maternelle lui donnait parfois des révélations incomplètes de la vérité. De jour en jour, l'appréhension de ce malheur inconnu, mais inévitable , dans laquelle elle avait constamment vécu , devenait et plus vive et plus ardente. Aussi, pendant les rares instants durant lesquels Juana voyait Diard , jetait-elle sur sa face creusée , blême de nuits passées, ridée par les émotions, un regard perçant dont il ne soutenait jamais la clarté. Alors , la gaieté de commande affichée par son mari l'effrayait encore plus que les sombres expressions de son inquiétude, quand, par hasard, il oubliait son rôle. II craignait sa femme comme le criminel craint le bourreau. Juana voyait en lui la honte de ses enfants ; et Diard redoutait en elle la vengeance calme, une sorte de justice au front serein, le bras toujours levé, toujours armé.
Après quinze ans de mariage, Diard se trouva un jour sans ressources. Il devait cent mille écus et possédait à peine cent mille francs. Son hôtel , son seul bien visible, était grevé d'une somme d hypothèques qui en dépassait la valeur. Encore quelques jours, et le prestige dont l'avait revêtu l'opulence allait s'évanouir. Après ces jours de grâce, pas une main ne lui serait tendue, pas une bourse ne lui serait ouverte. Puis, à moins de quelque événement favorable, il irait tomber dans le bourbier du mépris, plus bas peut-être qu'il ne devait y être , précisément parce qu'il s'en était tenu à une hauteur indue.
Il apprit heureusement que, durant la saison des eaux, il se trouverait à celles des Pyrénées plusieurs étrangers de distinction, des diplomates, tous jouant un jeu d'enfer, et sans doute munis de grosses sommes. Il résolut aussitôt de partir. Mais il ne voulut pas laisser à Paris sa femme, à laquelle quelques créanciers pourraient révéler l'affreux mystère de sa situation, et il l'emmena avec ses deux enfants, en leur refusant même le précepteur. Il ne prit avec lui qu'un valet, et permit à peine à Juana de garder sa femme de chambre. Son ton était devenu bref, impérieux , il semblait avoir retrouvé de l'énergie. Ce voyage soudain glaça Juana d'un secret effroi dont elle ne s'expliquait point les causes. Son mari lit gaiement la roule; et, forcément réunis dans leur berline , le père se montra chaque jour plus attentif pour les enfants et plus aimable pour la mère. Néanmoins, chaque jour apportait à Juana de sinistres pressentiments , les pressentiments des mères , qui tremblent sans raison apparente , mais qui se trompent rarement quand elles tremblent ainsi. Pour elles, le voile de l'avenir semble être plus léger.
A Bordeaux, Diard loua, dans une rue tranquille, une petite maison , très-proprement meublée, et y logea sa femme. Celte maison était située par ha-
sard à un des coins de la rue, et avait un grand jardin. Ne tenant donc que par un de ses flancs à la maison voisine, elle se trouvait en vue et accessible de trois côtés. Diard en paya le loyer, et ne laissa à Juana que l'argent strictement nécessaire pour sa dépense pendant trois mois. A peine lui donna-t-il cinquante louis. Madame Diard ne se permit aucune observation sur cette lésinerie inaccoutumée.
Quand son mari lui dit qu'il allait aux Eaux et qu'elle devait rester à Bordeaux, Juana forma le plan d'apprendre plus complètement à ses enfants l'espagnol , l'italien , et de leur faire lire les principaux chefs-d'œuvre de ces deux langues. Elle allait donc mener une vie retirée , simple et naturellement économique. Pour s'éviter les ennuis de la vie matérielle, elle s'arrangea, le lendemain du départ de Diard , avec un traiteur pour sa nourriture. Or, sa femme de chambre lui suffisant , elle se trouva sans argent, mais pourvue de tout jusqu'au retour de son mari. Ses plaisirs devaient consister à faire quelques promenades avec ses enfants. Elle avait alors trentetrois ans. Sa beauté, largement développée, était dans tout son lustre. Aussi, quand elle se montra, ne fut-il question dans Bordeaux que de la belle Espagnole. A la première lettre d'amour qu'elle reçut, Juana ne se promena plus que dans son jardin.
Diard fit d'abord fortune aux Eaux; il gagna trois cent mille francs en deux mois, et ne songea point à envoyer de l'argent à sa femme, il voulait en garder beaucoup pour jouer gros jeu. A la fin du dernier mois, vint aux Eaux le marquis de Montefiore, déjà précédé par la célébrité de sa fortune, de sa belle figure , de son heureux mariage avec une illustre Anglaise, et plus encore par son goût pour le jeu. Diard, son ancien compagnon, voulut l'y attendre , dans l'intention d'en joindre les dépouilles à celles de tous les aulres. Un joueur armé de quatre cent mille francs environ est toujours dans une position d'où il domine la vie, et Diard, confiant en sa veine , renoua connaissance avec Montefiore. Celui-ci le reçut froidement, mais ils jouèrent, et Diard perdit tout.
— Mon cher Montefiore, dit l'ancien quartiermaître après avoir fait le tour du salon , quand il eutachevé de se ruiner, je vousdois cent mille francs, mais mon argent est à Bordeaux, où j'ai laissé ma femme.
Diard avait bien les cent billets de banque dans sa poche; mais avec l'aplomb et le coup d'œij rapide d'un homme accoutumé à faire ressource de tout, il espérait encore dans les indéfinissables caprices du jeu. Montefiore avait manifesté l'intention de voir Bordeaux. En s'acquiltant, Diard n'avait plus d'argent, et ne pouvait plus prendre sa re-
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
vanche. Néanmoins, ces brûlantes espérances dépendaient de la réponse du marquis.
— Attends, mon cher, dit Montefiore, nous irons ensemble à Bordeaux. En conscience, je suis assez riche aujourd'hui pour ne pas vouloir prendre l'argent d'un ancien camarade.
Trois jours après, Diard et l'Italien étaient à Bordeaux. L'un offrit revanche à l'autre. Or, pendant une soirée, où Diard commença par payer ses cent mille francs, il en perdit deux cent mille autres sur sa parole.
Le Provençal était gai comme un homme habitué à prendre des bains d'or.
Onze heures venaient de sonner ; le ciel était superbe, et Montefiore devait éprouver, autant que Diard, le besoin de respirer sous le ciel et de faire une promenade pour se remettre de ses émotions; celui-ci lui proposa de venir prendre son argent et une tasse de thé chez lui.
— Mais madame Diard? dit Montefiore.
— Bah ! fit le Provençal.
Ils descendirent.
Avant de prendre son chapeau , Diard entra dans la salle à manger de la maison où il était, et demanda un verre d'eau. Mais pendant qu'on le lui apprêtait, il se promena de long en large, et put, sans être aperçu , saisir un de ces couteaux d'acier très-petits, pointus et à manche de nacre, qui servent à couper les fruits au dessert, et qui n'avaient pas encore été rangés.
— Où demeures-tu? lui demanda Montefiore dans la cour. Il faut que j'envoie ma voiture à ta porte.
Diard indiqua parfaitement bien sa maison.
— Tu comprends, lui dit Montefiore à voix basse en lui prenant le bras , que tant que je serai avec toi je n'aurai rien à craindre ; mais si je revenais seul , et qu'un vaurien me suivit , je serais très-bon à tuer.
— Qu'as-tu donc sur loi?
— Oh ! presque rien , répondit le défiant Italien. Je n'ai que mes gains. Cependant ils feraient encore une jolie fortune à un gueux; certes, il aurait un bon brevet d'honnête homme pour le reste de ses jours.
Diard conduisit l'Italien par une rue déserte où il avait remarqué une maison dont la porte se trouvait au bout d'une espèce d'avenue garnie d'arbres, et bordée de hautes murailles très-sombres. En arrivant à cet endroit, il eut l'audace de prier militairement Montefiore d'aller en avant. Montefiore , comprenant Diard , voulut lui tenir compagnie. Alors , aussitôt qu'ils eurent tous deux mis le pied dans cette avenue, Diard , avec une agilité de tigre, renversa le marquis par un croc-en-jambe donné à l'articulation intérieure des genoux , lui mil hardi-
ment le pied sur la gorge, et lui enfonça le couteau à plusieurs reprises dans le cœur, où la lame se cassa. Puis il fouilla Montefiore, lui prit portefeuille, argent, tout. Quoique Diard y allât avec une rage lucide, avec une prestesse de filou; quoiqu'il eût trèshabilement surpris l'Italien, Montefiore avait eu le temps de crier : — A l'assassin ! à l'assassin ! d'une voix claire et perçante qui dut remuer les entrailles des gens endormis. Ses derniers soupirs furent des cris horribles.
Diard ne savait pas qu'au moment où ils entrèrent dans l'avenue, un flot de gens sortis des théâtres où le spectacle était fini se trouvèrent en haut de la rue, et entendirent le râle du mourant, quoique le Provençal tâchât d'étouffer la voix en appuyant plus fortement le pied sur la gorge de Montefiore, et en fit graduellement cesser les cris.
Ces gens se mirent donc à courir en se dirigeant vers l'avenue, dont les hautes murailles, répercutant les cris , leur indiquèrent l'endroit précis où se commettait le crime. Leurs pas retentirent dans la cervelle de Diard. Mais ne perdant pas encore la tète , l'assassin quitta l'avenue et sortit dans la rue , en marchant très-doucement , comme un curieux qui aurait reconnu l'inutilité des secours. Il se retourna même pour bien juger delà distance qui pouvait le séparer des survenants. Il les vit se précipiter dans l'allée, à l'exception de l'un d'eux, qui, par une précaution toute naturelle , se mit à observer Diard.
— C'est lui! c'est lui! crièrent les gens entrés dans l'allée, lorsqu'ils aperçurent Montefiore étendu, la porte de l'hôtel fermée, et qu'ils eurent tout fouillé sans rencontrer l'assassin.
Aussitôt que cette clameur eut retenti , Diard , se sentant de l'avance , trouva l'énergie d'un lion et les bonds du cerf; il se mit à courir ou mieux à voler. A l'autre bout de la rue, il vit ou crut voir une niasse de monde , et alors il se jeta dans une rue transversale. Mais déjà toutes les croisées s'ouvraient, et à chaque croisée surgissaient des figures ; à chaque porte partaient et des cris et des lueurs. Et Diard de se sauver, allant devant lui , courant au milieu des lumières et du tumulte; mais ses jambes étaient si activement agiles, qu'il devançait le tumulte, sans néanmoins pouvoir se soustraire aux yeux qui embrassaient encore plus rapidement l'étendue qu'il ne l'envahissait par sa course. Habitants, soldats, gendarmes, tout dans le quartier fut sur pied en un clin d'œil. Des officieux éveillèrent les commissaires, d'autres gardèrent le corps. La rumeur allait eu s'envolant et vers le fugitif qui l'entrainait avec lui comme une flamme d'incendie, et vers le centre de la ville où étaient les magistrats. Diard avait toutes les sensations d'un rêve à entendre ainsi une ville
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
entière hurlant, courant, frissonnant. Cependant il conservait encore ses idées et sa présence d'esprit. Il essuyait ses mains le long des murs.
Enfin , il atteignit le mur du jardin de sa maison. Croyant avoir dépisté les poursuites, il se trouvait dans un endroit parfaitement silencieux, où néanmoins parvenait encore le lointain murmure de la ville, semblable au mugissement de la mer. II puisa de l'eau dans un ruisseau et la but. Voyant un tas de pavés de rebut , il y cacha son trésor, en obéissant à une de ces vagues pensées qui arrivent aux criminels , au moment où , n'ayant plus la faculté de juger de l'ensemble de leurs actions, ils sont pressés d'établir leur innocence sur quelque manque de preuves.
Cela fait, il tâcha de prendre une contenance placide, essaya de sourire, et frappa doucement à la porte de sa maison , en espérant n'avoir été vu de personne. Il leva les yeux , et aperçut , à travers les persiennes, la lumière des bougies qui éclairaient la chambre de sa fermne. Alors , au milieu de son trouble froid, les images de la douce vie de Juana, assise entre ses fils, vinrent lui heurter le crâne comme s'il y eût reçu un coup de marteau. La femme de chambre ouvrit la porte, que Diard referma vivement d'un coup de pied.
En ce moment il respira; mais alors, il s'aperçut qu'il était en sueur , il resta dans l'ombre et renvoya la servante près de Juana. Il s'essuya le visage avec son mouchoir , mit ses vêtements en ordre comme un fat qui déplisse son habit avant d'entrer chez une jolie femme; puis il vint à la lueur de la lune pour examiner ses mains et se tâler le visage, et eut un mouvement de joie en voyant qu'il n'avait aucune tache de sang. L'épanchement s'était sans doute fait dans le corps même de la victime. Mais cette toilette de criminel prit du temps.
Enfin il alla chez Juana , dans un maintien calme, posé, comme peut l'être celui d'un homme qui revient se coucher après avoir été au spectacle. En montant les marches de l'escalier , il put réfléchir à sa position et la résuma en deux mots : sortir et gagner le port. Ces idées, il ne les pensa pas, il les trouvait écrites en lettres de feu dans l'ombre. Une fois au port , se cacher pendant le jour , revenir chercher le trésor à la nuit ; puis se mettre, comme un rat, à fond de cale d'un bâtiment, et partir sans que personne se doutât qu'il fût dans ce vaisseau.
Pour tout cela de l'or avant toute chose ! Et il n'avait rien.
La femme de chambre vint l'éclairer.
— Félicie, lui dit-il, il y a du bruit dans la rue; j'entends des cris, allez voir ce que c'est, vous me le direz...
Habillée pour la nuit , dans un vêtement blanc,
sa femme était assise à une table , et faisait lire Francisque et Juan dans un Cervantes espagnol , où tous deux suivaient le texte pendant qu'elle le leur prononçait à haute voix. Ils s'arrêtèrent tous trois et regardèrent Diard , qui restait debout, les mains dans ses poches, étonné peut-être de se trouver dans le calme de cette scène, si douce de lueur, embellie par les délicieuses figures de cette femme et de ces deux entants. C'était un tableau vivant de la Vierge entre son fils et saint Jean.
— Juana, j'ai quelque chose à te dire.
— Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle, en devinant sous la pâleur jaune de son mari le malheur quelle avait attendu chaque jour.
— Ce n'est rien, mais je voudrais te parler... à toi...
Et il regarda fixement ses deux fils.
Juana comprit.
— Mes chers petits, allez dans votre chambre et couchez-vous. Dites vos prières sans moi.
Ses deux fils sortirent en silence et avec l'incurieuse obéissance d'enfants bien élevés.
— Ma chère Juana, reprit Diard d'une voix caressante , je t'ai laissé bien peu d'argent , et j'en suis désolé maintenant. Écoute, depuis que je t'ai ôté les soucis de la maison en te donnant une pension, n'aurais-tu pas fait, comme toutes les femmes, quelques petites économies ?
— Non , répondit Juana , je n'ai rien. Vous n'aviez pas compté les frais de l'éducation de vos enfants. Je ne vous le reproche point , mon ami , et ne vous rappelle cette omission que pour vous expliquer mon manque d'argent. Tout celui que vous m'avez donné a passé en maîtres , et...
— Assez , s'écria Diard brusquement. Sacré tonnerre ! le temps est précieux. N'avez-vous pas des bijoux?
— Vous savez bien que je n'en ai jamais porté.
— Il n'y a donc pas un sou ici ! cria Diard avec frénésie.
— Pourquoi criez-vous ? dit-elle.
— Juana, reprit-il , je viens de tuer un homme. Juana sauta vers la chambre de ses enfants , et en
revint après avoir fermé toutes les portes.
— Que vos fils n'entendent rien , dit-elle. Mais avec qui donc avez- vous pu vous battre?
— Montefiore, répondit-il.
— Ah! dit-elle, en laissant échapper un soupir, c'est le seul homme que vous eussiez le droit de tuer...
— Il y avait bien des raisons pour qu'il mourût de ma main. Mais ne perdons pas de temps. De l'argent , de l'argent , de l'argent , nom de Dieu ! Je puis être poursuivi. Nous ne nous sommes pas battus. Je l'ai... tué.
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
— Tué! s'écria-t-elle, mais comment?...
— Mais comme on tue. Il m'avait volé toute ma fortune au jeu. Moi, je la lui ai reprise. Vous devriez , Juana , pendant que tout est tranquille , puisque nous n'avons pas d'argent, aller chercher le mien sous ce tas de pierres que vous savez , ce tas qui est au bout de la rue.
— Allons! dit Juana, vous l'avez volé.
— Qu'est-ceque cela vous fait? Ne faut-il pas que je m'en aille? Avez-vous de l'argent? Ils sont sur mes traces !
— Qui?
— Les juges !
Juana sortit et revint brusquement.
— Tenez, dit-elle, en lui tendant à distance un bijou , voilà la croix dedona Lagounia. Il y a quatre rubis de grande valeur , m'a-t-on dit. Allez, partez, partez... partez donc!
— Félicie ne revient point! dit-il avec stupeur. Serait-elle donc arrêtée ?
Juana laissa la croix au bord de la table, et s'élança vers les fenêtres qui donnaient sur la rue.
Là, elle vit, à la lueur de la lune , des soldats qui se plaçaient, dans le plus grand silence, le long des murs.
Elle revint en affectant d'être calme , et dit à son mari : — Vous n'avez pas une minute à perdre , il faut fuir par le jardin. Voici la clef de la petite porte.
Par un reste de prudence , elle alla cependant jeter un coup d'oeil sur le jardin. Alors , dans l'ombre, sous les arbres", elle aperçut quelques lueurs produites par le bord argenté des chapeaux de gendarmes. Elle entendit même la rumeur vaguo de la foule, attirée par la curiosité , mais qu'une sentinelle contenait aux différents bouts des rues par lesquelles elle affluait.
En effet , Diard avait été vu par des gens qui s'étaient mis à leurs fenêtres ; et , bientôt sur leurs indications , sur celles de sa servante que l'on avait effrayée et arrêtée , les troupes et les gendarmes avaient barré les deux rues, à l'angle desquelles était située la maison. Puis , une douzaine d'entre eux l'ayant cernée , d'autres grimpaient par-dessus les murs du jardin et le fouillaient, autorisés par la flagrance du crime.
— Monsieur, dit Juana, vous ne pouvez plus sortir. Toute la ville est là.
Diard courut aux fenêtres avec la folle activité d'un oiseau enfermé qui se heurte à toutes les clartés. Il alla et vint à chaque issue. Juana resta debout, pensive.
— Où puis-je me cacber? dit-il.
Il regardait la cheminée, et Juana contemplait les deux chaises vides. Depuis un moment , pour elle, ses enfants étaient là.
En cet instant la porte de la rue s'ouvrit, et un bruit de pas nombreux retentit dans la cour.
— Juana, ma chère Juana , donnez-moi donc , par grâce , un bon conseil.
— Je vais vous en donner un , dit-elle , et vous sauver.
— Ab ! lu seras mon bon ange.
Juana revint , tendit à Diard un de ses pistolets et détourna la tête. Diard ne prit pas le pistolet. Juana entendit le bruit de la cour , où l'on déposait le corps du marquis pour le confronter avec l'assassin, elle se retourna, vit Diard pâle et blême. Se sentant défaillir , cet homme voulait s'asseoir.
— Vos enfants vous en supplient, lui dit-elle en lui mettant l'arme sur les mains.
— Mais , ma bonne Juana , ma petite Juana , tu crois donc que... Juana! Cela est-il bien pressé?... Je voudrais t'embrasser...
Les gendarmes montaient les marches de l'escalier. Alors Juana reprit le pistolet , ajusta Diard , le maintint malgré ses cris , en le saisissant à la gorge, lui fit sauter la cervelle , et jeta l'arme par terre.
En ce moment la porte s'ouvrit brusquement. Le procureur du roi , suivi d'un juge , d'un médecin , d'un greffier , les gendarmes, enfin toute la justice humaine apparut.
— Que voulez-vous? dit-elle.
— Est-ce là M. Diard? répondit le procureur du roi? en montrant le corps courbé en deux.
— Oui , monsieur.
— Votre robe est pleine de sang, madame.
— Ne comprenez-vous pas pourquoi? dit Juana en allant s'asseoir à la petite table, où elle prit le volume de Cervantes, et resta pâle, dans une agitation nerveuse tout intérieure que rien ne trahissait.
— Sortez, dit le magistrat aux gendarmes. Puis, il fit un signe au juge d'instruction et au
médecin , qui demeurèrent.
— Madame, en cette occasion , nous n'avons qu'à vous féliciter de la mort de votre mari. Du moins , s'il a été égaré par la passion , il sera mort en militaire, et rend inutile l'action de la justice. Mais, tout en ayant le désir de ne pas vous troubler en un semblable moment , la loi nous oblige de constater toute mort violente. Permettez-nous de faire notre devoir.
— - Puis-je aller changer de robe? demauda-t-elle en posant le volume.
— Oui , madame. Mais vous la rapporterez ici. Le docteur en aura sans doute besoin.
— Il serait trop pénible à madame de me voir et de m 'entendre opérer, dit le médecin, qui comprit les soupçons du magistrat. Messieurs, permettez-lui de demeurer dans la chambre voisine.
Les magistrats approuvèrent le charitable méde-
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
cin; et, alors, Félicie vint aider sa maîtresse.
Le juge et le procureur du roi se mirent à causer à voix basse. Les magistrats sont bien malheureux d'être obligés de tout soupçonner , de tout concevoir. A force de supposer des intentions mauvaises et de les comprendre toutes pour arriver à des vérités cachées sous les actions les plus contradictoires, il est impossible que l'exercice de cet épouvantable sacerdoce ne dessèche pas à la longue les émotions généreuses qu'ils son t contraints de toujours analyser. Si les sens du chirurgien qui va fouillant les mystères du corps, finissent par se blaser, que devient la conscience du juge obligé de fouiller incessamment les replis de l'âme?... Premiers martyrs de leur mission , les magistrats marchent toujours en deuil de leurs illusions perdues , et le crime ne pèse pas moins sur eux que sur les criminels. Un vieillard assis sur un tribunal est sublime , mais un juge jeune ne fait-il pas frémir?
Or, ce juge d'instruction était jeune, et il fut obligé de dire au procureur du roi : — Croyez-vous que la femme soit complice du mari? Faut-il instruire contre elle ? Êtes-vous d'avis de l'interroger?
Le procureur du roi répondit en faisant un geste d'épaule fort insouciant.
— Montefiore et Diard étaient deux mauvais sujets connus. La femme de chambre ne savait rien du crime. Restons-en là.
Le médecin opérait , visitait Diard , et dictait son procès-verbal au greffier.
Tout à coup il s'élança dans la chambre de Juana.
— Madame...
Juana, ayant déjà quitté sa robe ensanglantée, vint au-devant du docteur.
— C'est vous, dit-il en se penchant à l'oreille de l'Espagnole, qui avez tué votre mari.
— Oui , monsieur.
— E t de cet ensemble de faits ,... continua le
médecin en dictant , il résulte que le nommé Diard s'est volontairement et lui-même donné la mort.
— Avez-vous fini ? demanda-t-il au greffier , après une pause.
— Oui, dit le scribe.
Le médecin signa. Juana lui jeta un regard, en réprimant avec peine des larmes qui lui humectèrent passagèrement les yeux.
— Messieurs, dit-elle au procureur du roi , je suis étrangère , Espagnole. J'ignore les lois , je ne connais personne à Bordeaux , je réclame de vous un bon office. Faites-moi donner un passe-port pour l'Espagne...
— Ah! s'écria le juge d'instruction. Madame, qu'est devenue la somme volée au marquis de Montefiore?
— M. Diard, répondit-elle, m'a parlé vaguement d'un tas de pierres sous lequel il l'a cachée...
— Où?
— Dans la rue...
Les deux magistrats se regardèrent.
Juana laissa échapper un geste sublime et appela le médecin.
— Monsieur, lui dit-elle à l'oreille; serais-je donc soupçonnée de quelque imfamie? Le tas de pierres doit être au bout de mon jardin. Allez vousmême, je vous en prie. Voyez, visitez, trouvez cet argent.
Le médecin sortit en emmenant le juge d'instruction, et ils retrouvèrent le portefeuille de Montefiore.
Le surlendemain , Juana vendit sa croix d'or pour subvenir aux frais de son voyage. En se rendant avec ses deux enfants à la diligence qui allait la conduire aux frontières de l'Espagne , elle s'entendit appeler dans la rue. Sa mère mourante était conduite à l'hôpital, et, parla fente des rideaux du brancard sur lequel on la portait, elle avait aperçu sa fille.
Juana fit entrer le brancard sous une porte cochère. Là eut lieu leur dernière entrevue.
Quoique toutes deux s'entretinssent à voix basse, Juan entendit ces mots d'adieu.
— Mourez en paix, ma mère, j'ai souffert pour vous toutes !
Novembre i832.
PRÉFACE