‹ Œuvres de H. de BalzacChapitre 51 sur 58 · LE P^RE G01V10T · texte numérisé non relu

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étouffés qui parlaient sous le péristyle. Trois ou quatre valets avaient déjà plaisanté sur cet équipage de mariés. Leur rire éclaira l'étudiant au moment où il compara cette voilure à l'un des plus élégants coupés de Paris, attelé de deux chevaux fringants qui avaient des roses à l'oreille, qui mordaient leur frein , et qu'un cocher poudré , bien cravaté , tenait en bride comme s'ils eussent voulu s'échapper. A la Chaussée-d'Antin, madame de Restaud avait dans sa cour le fin cabriolet de l'homme de vingt-six ans ; au faubourg Saint-Germain, attendait le luxe du grand seigneur, un équipage que trente mille francs n'auraient pas payé.

— Qui donc est là? se dit Eugène, en comprenant un peu tardivement qu'il devait se rencontrer à Paris bien peu de femmes qui ne fussent occupées, et que la conquête d'une de ces reines coulait plus que du sang. Dianlre! ma cousine aura sans doule aussi son Maxime.

Il monta le perron la mort dans l'âme. A son aspect, la porte vitrée s'ouvrit, et il trouva les valets sérieux comme des ânes qu'on étrille. La fête à laquelle il avait assisté s'était donnée dans les grands appartements de réception situés au rez-de-chaussée de l'hôtel de Beauséant. N'ayant pas eu le temps, entre l'invitation et le bal, de faire une visite à sa cousine, il n'avait donc pas encore pénétré dans les appartements de madame de Beauséant, en sorte qu'il allait voir pour la première fois les merveilles de cette élégance personnelle qui trahit l'âme et les mœurs d'une femme de distinction. Elude d'autant plus curieuse que le salon de madame de Restaud lui fournissait un terme de comparaison. A quatre heures et demie la vicomtesse était visible. Eugène , qui ne savait rien des diverses étiquettes parisiennes, futconduit par un grand escalier plein de fleurs, blanc de ton, à rampe dorée, à tapis rouge, chez madame de Beauséant dont il ignorait la biographie verbale, une de ces changeantes histoires qui se content tous les soirs d'oreille à oreille dans les salons de Paris.

La vicomtesse était liée depuis trois ans avec un des plus célèbres et des plus riches seigneurs portugais, le marquis d'Ajuda-Pinto. C'était une de ces liaisons innocentes qui ont tant d'atlrails pour les personnes ainsi liées, qu'elles ne peuvent supporter personne en tiers. Aussi M. le vicomte de Beauséant avait-il donné lui-même l'exemple au public en respectant , bon gré mal gré , celte union morganatique. Les personnes qui , dans les premiers jours de celte amitié , vinrent voir la vicomtesse à quatre heures, y trouvaient M. d'Ajuda-Pinto. Madame de Beauséant, incapable de fermer sa porte, ce qui eût été fort inconvenant, recevait si froidement les gens, cl contemplait si studieusement sa corniche,

que chacun comprenait combien il était gênant. Quand on sut dans Paris qu'on gênait beaucoup madame de Beauséant en venant la voir entre quatre heures et le dîner, elle se trouva dans la solitude la plus complète. Elle allait aux Bouffons ou à l'Opéra en compagnie de M. de Beauséant et de M. d'Ajuda- Pinto; mais, en homme qui savait vivre, M. de Beauséant quittait toujours sa femme et le Portugais après les y avoir installés. M. d'Ajuda devait se marier. Il épousait une demoiselle de B.ochegude- Charost. Dans loule la haute sociélé , une seule personne ignorait encore ce mariage ; cette personne était madame de Beauséant. Quelques-unes de ses amies lui en avaient bien parlé vaguement; elle en avait ri, croyant que ses amies voulaient troubler un bonheur dont elles étaient jalouses. Cependant les bans allaient se publier. Le beau Portugais, venu pour notifier ce mariage à la vicomtesse , n'avait pas encore osé dire un traître mot. Pourquoi ? rien sans doule n'est plus difficile que de notifier à une femme un semblable ultimatum. Certains hommes se trouvent plus à l'aise, sur le terrain, devant un homme qui leur menace le cœur avec une épée , que devant une femme qui, après avoir robinetté ses élégies durant deux heures, fait la morte et demande des sels. En ce moment donc, M. d'Ajuda-Pinto élait sur les épines, et voulait sortir, en se disant que madame de Beauséant apprendrait celte nouvelle, lui écrirait, et qu'il serait plus commode de traiter ce galant assassinat par correspondance que de vive voix. Quand le valet de chambre de la vicomtesse annonça M. Eugène deRastignac, il fit tressaillir de joie M. d'Ajuda-Pinto. Or sachez-le bien, une femme aimante est mille fois plus ingénieuse à se créer des doutes, qu'elle n'est habile à varier le plaisir; et quand elle est sur le point d'être quittée, elle devine plus rapidement le sens d'un geste , que le coursier de Virgile ne flaire les lointains corpuscules qui lui annoncent l'amour. Aussi comptez que madame de Beauséant surprit ce tressaillement involontaire, léger, mais naïvement épouvantable.

Eugène ignorait qu'on ne doit jamais se présenter chez qui que ce soit à Paris sans s'êlrc fait conter par les amis de la maison l'histoire du mari, celle de la femme ou des enfants, afin de n'y commettre aucune de ces balourdises dont les Irlandais disent à celui qui se les permet : — fous avez fait un taureau! mais dont on dit plus pittoresquement en Pologne : — Attelez cinq bœufs à votre char! sans doute pour vous tirer du mauvais pas où vous vous embourbez. Si ces malheurs de la conversation n'ont encore aucun nom en France , on les y suppose sans doute impossibles, par suite de l'énorme publicité qu'y obtiennent les médisances. Après avoir fait son taureau chez madame de Rcslaud , qui ne lui avait

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pas même laissé le temps d'atteler cinq bœufs à son char, Eugène seul était capable de recommencer son métier de bouvier, en se présentant chez madamede Beauséant. Mais s'il avait horriblement gêné madame de Reslaud et M. de Trailles, il tirait d'embarras M. d'Ajuda.

— Adieu , dit le Portugais en s'empressant de gagner la porte , quand Eugène entra dans un petit salon coquet, gris et rose, où le luxe semblait n'être que de l'élégance.

— Mais ce soir, dit madame de Beauséant en retournant la tête et jetant un regard au marquis , n'allons-nous pas aux Bouffons ?

— Je ne le puis, dit-il en prenant le bouton de la porte.

Madame de Beauséant se leva, le rappela près d'elle, sans faire la moindre attention à Eugène, qui, debout, étourdi par les scintillements d'une richesse merveilleuse , croyait à la réalité des contes arabes, et ne savait où se fourrer en se trouvant en présence de cette femme sans être remarqué par elle. La vicomtesse avait levé l'index de sa main droite, et par un joli mouvement désignait au marquis une place devant elle. Il y eut dans ce geste une telle puissance de colère et un si violent despotisme de passion , que le marquis laissa le bouton de la porte et vint. Eugène le regarda non sans envie.

— Voilà, se dit-il, l'homme au coupé! Mais il faut donc avoir des chevaux fringants , des livrées et de l'or à flots pour obtenir le regard d'une femme de Paris!

Le démon du luxe le mordit au cœur, la fièvre du gain le prit, la soif de l'or lui sécha la gorge. Il avait cent trente francs pour son trimestre. Son père, sa mère , ses frères, ses sœurs, sa tante, ne dépensaient pas deux cents francs par mois , à eux tous! Cette rapide comparaison entre sa situation présente et le but auquel il fallait parvenir, contribuèrent à le stupéfier.

— Pourquoi, dit la vicomtesse en riant , ne pouvez-vous pas venir aux Italiens?

— Des affaires ! Je dine chez l'ambassadeur d'Angleterre.

— Vous les quitterez.

Quand un homme trompe , il est invinciblement forcé d'entasser mensonges sur mensonges. Alors M. d'Ajuda dit en riant : — Vous l'exigez?

— Oui ! certes.

— Oh! voilà ce que je voulais me faire dire, répondit-il en jetant un de ces fins regards qui auraient rassuré toute autre femme.

Il prit la main de la vicomtesse, la baisa , partit. Eugène passa la main dans ses cheveux, et se tortilla pour saluer en croyant que madame de Beauséant allait penser à lui. Tout à coup elle s'élance ,

se précipite dans la galerie, accourt à la fenêtre, et regarde avec un horrible pouvoir de lucidité M. d'Ajuda, pendant qu'il montait en voiture; elle prête l'oreille à l'ordre et entend le chasseur répéter au cocher : — Chez M. de Rochegude. Ces mots et la manière dont M. d'Ajuda se plongea dans sa voiture furent l'éclair et la foudre pour celte femme, qui revint en contenant d'affreux tressaillements et de mortelles appréhensions.

Les plus horribles catastrophes ne sont que cela dans le grand monde.

La vicomtesse rentra dans sa chambre à coucher, se mit à sa table, et prit un joli papier.

Du moment, écrivait-elle, où vous dînez chez M. de Rochegude, et non à l'ambassade anglaise, vous me devez une explication, je vous attends.

Après avoir redressé quelques lettres défigurées par le tremblement convulsif de sa main, elle mit un C qui voulait dire Claire de Bourgogne , et sonna.

— Jacques, dit-elle à son valet de chambre qui vint aussitôt , vous irez à sept heures et demie chez M. de Rochegude; vous y demanderez M. d'Ajuda. Si monsieur le marquis y est, vous lui ferez parvenir ce billet sans demander de réponse ; s'il n'y est pas , vous reviendrez et me rapporterez ma lettre.

— Madame la vicomtesse a quelqu'un dans son petit salon.

— Ah ! c'est vrai , dit-elle en poussant la porte. Eugène commençait à se trouver très-mal à l'aise;

il aperçut enfin la vicomtesse, qui lui dit d'un ton de voix dont l'émotion lui remua les fibres du cœur : — Pardon, monsieur, j'avais un mot à écrire, je suis maintenant toute à vous...

Elle ne savait ce qu'elle disait; voici ce qu'elle pensait : — Ha! il veut épouser mademoiselle de Rochegude. Mais est-il donc libre ? Ce soir ce mariage sera brisé, ou je. ..je... mais il n'en sera plus question demain.

— Ma cousine... , répondit Eugène.

— Hein ! fit la vicomtesse en lui jetant un regard dont l'impertinence glaça l'étudiant.

Eugène comprit ce hein. Depuis trois heures il avait appris tant de choses , qu'il s'était mis sur le qui-vive!

— Madame, reprit-il en rougissant.

Il hésita, puis il reprit : — Pardonnez-moi. J'ai besoin de tant de protection qu'un petit bout de parenté n'aurait rien gâté.

Madame de Beauséant sourit, mais tristement; elle sentait déjà le malheur qui grondait dans son atmosphère.

— Si vous connaissiez la situation dans laquelle se trouve ma famille, dit-il en continuant, vous aimeriez à jouer le rôle d'une de ces fées fabuleuses

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qui se plaisaient à dissiper les obstacles autour de leurs filleuls.

— Hé bien , mon cousin , dit-elle en riant , à quoi puis-je vous être bonne?

— Mais , le sais-je? vous appartenir, car un lien de parenté qui se perd dans l'ombre est déjà toute une fortune. Vous m'avez troublé, je ne sais plus ce que je venais vous dire. Vous êtes la seule personne que je connaisse à Paris. Ah ! je voulais vous consulter, en vous demandant de m'accepter comme un pauvre enfant qui désire se coudre à votre jupe et qui saurait mourir pour vous.

— Vous tueriez quelqu'un pour moi...

— J'en tuerais deux! fit Eugène.

— Enfant! Oui, vous êtes un enfant! dit-elle en réprimant quelques larmes. Vous aimeriez sincèrement, vous!

— Oh ! fit-il en hochant la tête.

La vicomtesse s'intéressa vivement à l'étudiant pour une réponse d'ambitieux. Le méridional en était à son premier calcul. Entre le boudoir bleu de madame de Restaud et le salon rose de madame de Beauséant, il avait fait trois années de ce Droit ■parisien dont on ne parle pas, quoiqu'il constitue une haute jurisprudence sociale qui, bien apprise , bien pratiquée, mène à tout.

— Ah ! j'y suis , fit Eugène. J'avais remarqué madame de Restaud à votre bal. Je suis allé ce matin chez elle.

— Vous avez dû bien la gêner, dit en souriant madame de Beauséant.

— Eh oui ! Je suis un ignorant qui mettra contre lui tout le monde , si vous me refusez votre secours. Je crois qu'il est fort difficile de rencontrer à Paris une femme jeune , belle , riche , élégante , qui soit inoccupée, et il m'en faut une qui m'apprenne ce que vous seules savez bien expliquer : la vie. Je trouverai partout un monsieur de Trailles. Je venais donc à vous pour vous demander le mot d'une énigme, et vous prier de me dire de quelle nature est la sottise que j'y ai faite. J'ai parlé d'un père....

— Madame la duchesse de Langeais , dit Jacques en coupant la parole à l'étudiant, qui fit le geste d'un homme violemment contrarié.

— Si vous voulez réussir , dit la vicomtesse à voix basse , d'abord ne soyez pas aussi démonstratif.

— Hé bonjour , ma chère , reprit-elle en se levant et allant au-devant de la duchesse dont elle pressa les mains avec l'effusion caressante qu'elle aurait pu montrer pour une sœur, et à laquelle la duchesse répondit par les plus jolies câlineries.

— Voilà deux bonnes amies, se dit Rastignac; j'aurai dès lors deux protectrices , car ces deux femmes doivent avoir les mêmes affections ; celle-ci s'intéressera pour moi.

— A quelle heureuse pensée dois-je le bonheur de vous voir, ma chère Antoinette? dit madame de Beauséant.

— Mais j'ai vu M. d'Ajuda-Pinto entrer chez M. de Rochegude , et j'ai pensé qu'alors vous étiez seule.

Madame de Beauséant ne se pinça point les lèvres, elle ne rougit pas , son regard resta le même, et son front parut s'éclaircir pendant que la duchesse prononçait ces fatales paroles...

— Si j'avais su que vous fussiez occupée... ajouta la duchesse en se tournant vers Eugène.

— Monsieur est M. Eugène de Raslignac, un de mes cousins , dit la vicomtesse. Avez-vous des nouvelles de M. de Montriveau? fit-elle. Serisy m'a dit hier qu'on ne le voyait plus ; l'avez- vous eu chez vous aujourd'hui?

La duchesse, qui passait pour être abandonnée par M. de Montriveau dont elle était éperdument éprise, sentit au cœur la pointe de cette question, et rougit en répondant : — Il était hier à l'Elysée.

— De service , dit madame de Beauséant.

— Clara, vous savez sans doute, reprit la duchesse en jetant des flots de malignité par ses regards , que demain les bans de monsieur d'Ajuda- Pinto et de mademoiselle de Rochegude se publient?

Ce coup était trop violent , la vicomtesse pâlit, et répondit en riant : — Ce sont de ces bruits dont s'amusent les sots. Pourquoi M. d'Ajuda porterait-il chez les Rochegude un des plus beaux noms du Portugal? Les Rochegude sont de la plus petite noblesse de province.

— Mais Berthe réunira, dit-on, deux cent mille livres de rente.

— M. d'Ajuda est trop riche pour faire de ces calculs.

— Mais , ma chère , mademoiselle de Rochegude est charmante.

— Ah!

— Enfin , il y dîne aujourd'hui , et les conditions sont arrêtées... Vous m'étonnez étrangement d'être si peu instruite...

— Quelle sottise avez-vous donc faite, monsieur ? dit madame de Beauséant. Ce pauvre enfant est si nouvellement jeté dans le monde, qu'il ne comprend rien, ma chère Antoinette, à ce que nous disons. Soyez bonne pour lui ; remettons à causer de cela demain. Demain , voyez-vous , tout sera sans doute officiel , et vous serez officieuse à coup sur.

Ici la duchesse tourna sur Eugène un de ces regards impertinents qui enveloppent un homme des pieds à la tête, l'aplatissent, et le mettent à l'état de zéro.

— iMadamc, j'ai sans doute sans le savoir, plongé un poignard dans le cœur de madame de Restaud ;

vu

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sans le savoir, voilà ma faute, dit l'étudiant que son génie avait assez bien servi , et qui avait découvert les mordantes épigrammes cachées sous les phrases affectueuses de ces deux femmes. Vous continuez à voir et vous craignez peut-êlre les gens qui sont dans le secret du mal qu'ils vous font, tandis que celui qui l'ignore est regardé comme un sot, un maladroit qui ne sait profiter de rien ; on le méprise.

Madame de Beauséant jeta sur l'étudiant un de ces regards fondants, où les grandes âmes savent mettre tout à la fois de la reconnaissance et de la dignité. Ce regard fut comme un baume qui calma la plaie que venait de faire au cœur de l'étudiant le coup d'œil d'huissier-priseur par lequel la duchesse l'avait évalué.

— Figurez-vous que je venais, dit Eugène en continuant , de capter la bienveillance du comte de Reslaud; car, dit-il en se tournant vers la duchesse d'un air à la fois humble et malicieux, il faut vous dire, madame, que je ne suis encore qu'un pauvre diable d'étudiant , bien seul , bien pauvre...

— Ne dites pas cela , monsieur de Rastignac ; nous autres femmes , nous ne voulons jamais de ce dont personne ne veut.

— Bah ! fit Eugène , je n'ai que vingt-deux ans , il faut savoir supporter les malheurs de son âge. D'ailleurs , je suis à confesse ; et il est impossible de se mettre à genoux dans un plus joli confessionnal : on y fait les péchés dont on s'accuse dans l'autre.

La duchesse prit un air froid à ce discours antireligieux , dont elle proscrivit le mauvais goût, en disant à la vicomtesse : — Monsieur arrive...

Madame de Beauséant se prit à rire franchement et de son cousin et de la duchesse. — Il arrive , ma chère, et cherche une institutrice qui lui enseigne le bon goût.

— Madame la duchesse , reprit Eugène , n'est-il pas naturel de vouloir s'initier aux secrets de ce qui nous charme ? ( Allons , se dit-il, je suis sûr que je leur fais des phrases de coiffeur.)

— Mais madame de Restaud est, je crois, l'écolière de M. de Trailles, dit la duchesse.

— Je n'en savais rien, madame, reprit l'étudiant. Aussi me suis-je étourdiment jeté entre eux. Enfin , je m'étais assez bien entendu avec le mari ; je me voyais souffert , pour un temps , par la femme , lorsque je me suis avisé de leur dire que je connaissais un homme que je venais de voir sortir par un escalier dérobé , et qui avait au fond d'un couloir embrassé la comtesse.

— Qui esl-cc ? dirent les deux femmes.

— Un vieillard qui vit à raison de trois louis par mois, au fond du faubourg Saint-Marceau, comme moi, pauvre étudiant, un véritable pauvre dont tout

le monde se moque, et que nous appelons le père Goriot.

— Mais , enfant que vous êtes ! s'écria la vicomtesse , la comtesse de Restaud est une demoiselle Goriot.

— La fille d'un vermicellier, reprit la duchesse, une petite femme qui s'est fait présenter le même jour qu'une fille de fournisseur. Ne vous en souvenez-vous pas, Clara ? Le roi s'est mis à rire, et a dit en latin un bonmotsur la farine. Des gens... ? comment donc ? des gens...

— Ejusdem farinas , dit Eugène.

— C'est cela, dit la duchesse.

— Ah ! c'est son père ! reprit l'étudiant en faisant un geste d'horreur.

— Mais oui ! ce bonhomme avait deux filles dont il est quasi fou, quoique l'une et l'autre l'aient renié.

— La seconde n'est-elle pas , dit la vicomtesse en regardant la duchesse, mariée à un banquier dont le nom est allemand, un baron de Nucingen ? Ne se nomme-t-elle pas Delphine? une blonde qui a une loge de côté à l'Opéra , qui vient aux Bouffons , et rit très-haut pour se faire remarquer ?

La duchesse sourit en disant : — Mais, ma chère, je vous admire. Pourquoi vous occupez-vous donc tant de ces gens-là ? 11 a fallu être amoureux fou , comme l'était Restaud , pour s'être enfariné de mademoiselle Anastasie. Oh ! il n'en sera pas le bon marchand ; M. de Trailles la perdra.

— Son père ! répétait Eugène.

— Eh bien ! oui, son père, leur père, le père ! Un père , reprit la vicomtesse , un bon père , qui leur a donné, dit-on, à chacune cinq ou six cent nulle francs pour faire leur bonheur en les mariant bien , et qui ne s'était réservé que huit à dix mille livres de rente pour lui , croyant que ses filles resteraient ses filles, qu'il s'était créé chez elle deux existences , deux maisons où il serait adoré , choyé. En deux ans , ses gendres l'ont banni de leur société comme ie dernier des misérables...

Quelques larmes roulèrent dans les yeux d'Eugène , récemment rafraîchi par les pures et saintes émotions de la famille , encore sous le charme des croyances jeunes , et qui n'en était qu'à sa première journée sur le champ de bataille de la civilisation parisienne. Les émotions véritables sont si communicalives que pendant un moment ces trois personnes se regardèrent en silence.

— Hé ! mon Dieu, dit madame de Langeais , oui , cela semble bien horrible, et nous voyons cependant cela tous les jours. N'y a-t-il pas une cause à cela ? Dites-moi , ma chère , avez-vous pensé jamais à ce qu'est un gendre ? Un gendre est un homme pour qui nous élèverons , vous ou moi, une chèrç

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petite créature à laquelle nous tiendrons par mille liens, qui sera pendant dix-sept ans la joie de la famille , qui en est l'âme blanche , dirait Lamartine , et qui en deviendra la peste. Quand cet homme nous l'aura prise , il commencera par saisir son amour comme une hache, afin de couper dans le cœur et au vif de cet ange tous les sentiments par lesquels elle s'attachait à sa famille. Hier, notre fille était tout pour nous, nous étions tout pour elle ; le lendemain elle se fait noire ennemie. Ne voyonsnous pas celte tragédie s'accomplir tous les jours? Ici , la belle-fille est de la dernière impertinence avec son beau-père , qui a tout sacrifié pour son fils. Plus loin , un gendre met sa belle-mère à la porte. J'entends demander ce qu'il y a de dramatique aujourd'hui dans la société ; mais le drame du gendre est effrayant , sans compter nos mariages, qui sont devenus de fort soltes choses. Je me rends parfaitement compte de ce qui est arrivé à ce vieux vermicellier. Je crois me rappeler que ce Foriot...

— Goriot , madame.

— Oui , ce Moriot a été président de sa section pendant la révolution ; il a été dans le secret de la fameuse diselte, et a commencé sa fortune par vendre dans ce temps-là des farines dix fois plus qu'elles ne lui coulaient. Il en a eu tant qu'il en a voulu. L'intendant de ma grand'mère lui en a vendu pour des sommes immenses. Ce Goriot partageait sans doute, comme tous ces gens-là , avec le comité de salut public. Je me souviens que l'intendant disait à ma grand'mère, qu'elle pouvait rester en toute sûreté à Grandvilliers; que ses blés étaient une excellente carie civique. Eh bien ! ce Loriot , qui vendait du blé aux coupeurs de têtes, n'a eu qu'une passion : il adore, dit-on , ses filles. Il a juché l'aînée dans la maison de Restaud, et greffé l'autre sur le baron de Nucingen, un riche banquier qui fait le royaliste. Vous comprenez bien que sous l'empire les deux gendres ne se sont pas trop formalisés d'avoir ce vieux Quatre-vingt-treize chez eux : ça pouvait encore aller avec Bonaparte. Mais quand les Bourbons sont revenus, le bonhomme a gêné Restaud, et plus encore le banquier. Les filles l'aimaient peut-être toujours ; elles ont voulu ménager la chèvre et le chou , le père et le mari ; elles ont reçu le Foriot quand elles n'avaient personne; elles ont imaginé des prétextes de tendresse. — Papa, venez, nous serons mieux, parce que nous serons seuls ! etc. Moi, ma chère, je crois que les sentiments vrais ont des yeux et une intelligence; cl alors le cœur de ce pauvre Quatre-vingt-treize a saigné. Il a vu que ses filles avaient honte de lui; que si ses filles aimaient leurs maris , il nuisait à ses gendres ; qu'il fallait se sacrifier. 11 s'est sacrifié, parce qu'il était père; il s'est banni de lui-même. Puis, en voyant

ses filles contentes , il a compris qu'il avait bien fait. Le père et les enfants ont élé complices de ce pelit crime. Nous voyons cela partout. Ce père Moriot n'aurail-il pas été une tache de cambouis dans le salon de ses filles ? il y aurait été gêné, il se serait ennuyé. Ce qui arrive à ce père peut arriver à la plus-jolie femme avec l'homme qu'elle aimera le mieux. Si elle l'ennuie de son amour , il s'en va , il fait des lâchetés pour la fuir. Tous les sentiments en sont là. Notre cœur est un trésor : videz-le d'un coup , vous êtes ruinés. Nous ne pardonnons pas plus à un sentiment de s'être montré tout entier, qu'à un homme de ne pas avoir un sou à lui. Ce père avait tout donné, ses entrailles, son amour, pendant vingt ans; sa fortune en un jour. Le citron bien pressé, ses filles en ont laissé le zeste au coin des rues.

— Le monde est infâme ! dit la vicomtesse en effilant son châle et sans lever les yeux.

— Infâme ! non , reprit la duchesse. Il va sou train , voilà tout. Si je vous en parle ainsi , c'est pour vous montrer que je ne suis pas dupe du monde. Je pense comme vous, dit-elle en pressant la main de la vicomtesse : le monde est un bourbier, tenons-nous sur les hauteurs.

Elle se leva, embrassa madame de Beauséanl au front en lui disant : — Vous êtes bien belle en ce moment, ma chère. Vous avez les plus jolies couleurs que j'aie vues jamais.

Puis elle sortit après avoir légèrement incliné la tète en regardant le cousin.

— Le père Goriot est sublime ! dit Eugène en se souvenant de l'avoir vu tordant son vermeil la nuit.

Madame de Beauséant n'entendit pas , elle était pensive. Quelques moments de silence s'écoulèrent, et le pauvre étudiant, pris par une sorte de stupeur honteuse, n'osait ni s'en aller, ni rester, ni parler.

— Le monde est infâme et méchant, dit enfin la vicomtesse. Aussitôt qu'un malheur nous arrive , il y a toujours un ami prêt à venir nous fouiller le cœur avec un poignard en nous en faisant admirer le manche. Déjà le sarcasme, déjà les railleries! Ha ! je me défendrai.

Elle releva la tête comme une grande dame qu'elle était, et des éclairs sortirent de ses yeux fiers.

— Ah ! fit-elle en voyant Eugène , vous êtes là !

— Encore ! dit-il piteusement.

— Eh bien ! monsieur de Rastignac , traitez ce monde comme il mérite de l'être. Vous voulez parvenir : eh bien ! je vous aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeur de leur misérable vanité d'homme. Quoique j'aie bien lu dans ce livre du monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient inconnues. Maintenant je sais tout. Plus froidement vous cal-

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culerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais ; ainsi , vous arriverez au faîte de vos désirs. Voyez-vous, vous ne seriez rien ici si vous n'avez une femme qui s'intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Ha ! si vous avez un sentiment vrai , cachez-le comme un trésor, ne le laissez jamais soupçonner. Vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre secret! ne le livrez pas avant d'avoir bien su à qui vous ouvrirez votre cœur. Pour préserver par avance cet amour qui n'existe pas encore, apprenez à vous défier de ce monde -ci. Écoulezmoi , Miguel...

Elle se trompait naïvement de nom sans s'en apercevoir.

11 existe quelque chose de plus épouvantable

que ne l'est l'abandon du père par ses deux filles, qui le voudraient mort. C'est la rivalité des deux sœurs entre elles. M. de Restaud a de la naissance; sa femme a été adoptée , elle a éié présentée. Mais sa sœur, sa riche sœur, la beilc madame Delphine de Nucingen, femme d'un homme d'argent, meurt de chagrin , la jalousie la dévore , elle est à cent lieues de sa sœur. Sa sœur n'est plus sa sœur. Elles se renient entre elles comme elles renient leur père. Aussi, madame de Nucingen lapperait-elle toute la boue qu'il y a entre la rue Saint-Lazare et la rue de Grenelle pour entrer dans mon salon. Elle a cru que M. de Marsay la ferait arriver à son but : et elle s'est faite l'esclave de M. de Marsay , elle assomme M. de Marsay; et M. de Marsay s'en soucie fort peu% Si vous me la présentez, vous serez son Benjamin , elle vous adorera ! Aimez-la si vous pouvez, après ! Sinon, servez-vous-en ! Je la verrai une ou deux fois, en grande soirée, quand il y aura cohue; mais je ne la recevrai point le matin. Je la saluerai , cela suffira. Vous vous êtes fermé les portes de la comtesse pour avoir prononcé le nom du père Goriot. Oui , mon cher , vous iriez vingt fois chez madame Restaud , vingt fois vous la trouveriez absente. Vous avez été consigné. Hé bien ! que le père Goriot vous introduise près de madame Delphine de Nucingen. La belle madame de Nucingen sera pour vous une enseigne. Soyez l'homme qu'elle distingue, les femmes raffoleront de vous. Ses rivales, ses amies, ses meilleures amies voudront vous enlever à elle. Il y a des femmes qui aiment l'homme déjà choisi par une autre, comme il y a des pauvres bourgeoises qui , en prenant nos chapeaux , espèrent avoir nos manières. Vous aurez des succès , et , à Paris , le succès est tout. C'est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du talent, les hommes

le croiront pendant deux ans; vous pourrez tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde : une réunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi les autres. Je vous donne mon nom comme un fil d'Ariane pour entrer dans ce labyrinthe.

— Ne le compromettez pas, dit-elle en recourbant son cou et jetant un regard de reine à l'étudiant ; rendez-le-moi blanc ! Allez , laissez-moi. Nous autres femmes , nous avons quelquefois des batailles à livrer.

— S'il vous fallait un homme de bonne volonté pour aller mettre le feu à une mine... , dit Eugène en l'interrompant.

— Eh bien ?

Il se frappa le cœur, sourit au sourire de sa cousine , et sortit. Il était cinq heures. Eugène avait faim , il craignit de ne pas arriver à temps pour l'heure du dîner ; et cette crainte lui fit sentir le bonheur d'être rapidement emporté dans Paris. Ce plaisir purement machinal le laissa tout entier aux pensées qui l'assaillaient. Lorsqu'un jeune homme de son âge est atteint par le mépris , il s'emporte , il enrage , il menace du poing la société tout entière, il veut se venger , il doute même. EtRastignac était en ce moment accablé par ces mots : — Fous vous êtes fermé la porte de la comtesse.

— J'irai ! se disait-il , et si madame de Beauséant a raison, si je suis consigné ,... je... je... Madame de Restaud me trouvera dans tous les salons où elle va. J'apprendrai à faire des armes , à tirer le pistolet, je lui tuerai son Maxime.

— Et de l'argent, lui criait sa conscience? Où donc en prendras-tu ? Tout à coup la richesse étalée chez la comtesse de Restaud brilla devant ses yeux. Il avait vu là le luxe dont une demoiselle Goriot devait être amoureuse, des dorures , des objets de prix en évidence, le luxe inintelligent du parvenu, le gaspillage de la femme entretenue. Cette fascinante image fut soudainement écrasée par le grandiose de l'hôtel de Beauséant. Son imagination , transportée dans les hautes régions de la société parisienne, lui inspira mille pensées mauvaises au cœur, en lui élargissant la tète et la conscience. Il vit le monde comme il. est ; les lois et la morale impuissantes chez les riches. Il vit dans la fortune Vultima ratio mundi.

— Vautrin a raison : la fortune est la vertu ! se dit-il.

Arrivé rue Neuve-Sainte-Geneviève, il monta rapidement chez lui, descendit pour donner dix francs au cocher, et vint dans cette salle à manger nauséabonde, où il aperçut, comme des animaux à un râtelier , les dix-huit convives en train de se repaître. Le spectacle de ces misères et l'aspect de cette

LE PERE GORIOT

salle lui furent horribles. La transition était trop brusque , le contraste trop complet , pour ne pas développer outre mesure chez lui le sentiment de l'ambition. D'un côté, les fraîches et charmantes images de la nature sociale la plus élégante, des figures jeunes , vives , encadrées par les merveilles de l'art et du luxe, des têtes passionnées pleines de poésie; de l'autre, de sinistres tableaux bordés de fange , et des faces où les passions avaient laissé leurs cordes et leur mécanisme. Les enseignements que la colère d'une femme abandonnée avait arrachés à madame de Beauséant , ses offres captieuses revinrent dans sa mémoire; et la misère les commenta. Rastignac résolut d'ouvrir deux lignes parallèles pour arriver à la fortune , de s'appuyer sur la science et sur l'amour , d'être un savant docteur et un homme à la mode. 11 était encore bien enfant.

— Vous êtes bien sombre , monsieur le marquis , lui dit Vautrin , qui lui jeta de ces regards par lesquels cet homme semblait s'initier aux secrets les plus cachés du cœur.

— Je ne suis pas disposé à souffrir les plaisanteries de ceux qui m'appellent monsieur le marquis, répondit-il. Ici, avant d'être marquis, il faut avoir cent mille livres de rentes.

Vautrin regarda Rastignac d'un air paternel et méprisant , comme s'il eût dit : — Marmot ! dont je ne ferais qu'une bouchée ! Puis il répondit : — Vous êtes de mauvaise humeur, parce que vous n'avez peut-être pas réussi auprès de la belle comtesse de Restaud !

— Elle m'a fermé sa porte , dit Eugène , pour lui avoir dit que son père mangeait à notre table.

Tous les convives s'entre-regardèrent. Le père Goriot baissa les yeux , et se retourna pour les essuyer.

— Vous m'avez jeté du tabac dans l'œil , dit-il à son voisin.

— Qui vexera le père Goriot s'attaquera désormais à moi, répondit Eugène en regardant le voisin de l'ancien vermicellier ; il vaut mieux que nous tous. — Je ne parle pas des dames , dit-il en se retournant vers mademoiselle Taillefer.

Cette phrase fut un dénoùment. Eugène l'avait prononcée d'un air qui imposa silence aux convives.

Vautrin seul lui dit en goguenardant : — Pour prendre le père Goriot à votre compte , et vous établir son éditeur responsable, il faut savoir bien tenir une épée et bien tirer le pistolet.

— Ainsi ferai-je, dit Eugène.

— Vousêles donc entré en campagne aujourd'hui ?

— Peut-être, répondit Rastignac. Mais je neduis compte de mes affaires à personne, attendu que je ne cherche pas à deviner celles que les autres font la nuit.

Vautrin regarda Rastignac de travers.

— Mon petit , quand on ne veut pas être dupe des marionnettes, il faut entrer tout à fait dans la baraque, et ne pas se contenter de regarder par les trous de la tapisserie. Assez causé , ajoula-l-il en voyant Eugène prêt à se gendarmer. Nous aurons ensemble un petit bout de conversation quand vous le voudrez.

Le dîner devint sombre et froid. Le père Goriot , absorbé par la profonde douleur que lui avait causée la phrase de l'étudiant, ne comprit pas que les dispositions des esprits étaient changées à son égard , et qu'un jeune homme capable de faire taire les persécutions dont il souffrait , avait pris sa défense.

— iMonsieur Goriot, dit madame Vauquer à voix basse , serait donc le père d'une comtesse, à cette heure ?

— Et d'une baronne , lui répliqua Rastignac.

— 11 n'a que ça à faire, dit Bianchon à Rastignac; je lui ai pris la tête , il n'y a qu'une bosse , celle de de la paternité, ce sera un père éternel.

Eugène était sérieux : il se demandait où et comment il se procurerait de l'argent ; car il voulait profiter des conseils de madame de Beauséant. Il devint soucieux devant les savanes du monde qui se déroulaient à la fois vides et pleines à ses yeux. Chacun le laissa seul dans la salle à manger quand le dîner fut fini.

— Vous avez donc vu ma fille? lui dit M. Goriot d'une voix émue.

Eugène, réveillé de sa méditation par le bonhomme, lui prit la main, et le contemplant avec une sorte d'attendrissement : — Vous êtes un brave et digne homme, répondit-il ; nous causerons de vos filles plus tard.

Il se leva sans vouloir écouter le père Goriot , et se retira dans sa chambre, où il écrivit à sa mère la lettre suivante.

«t Ma chère mère , vois si tu n'as pas une troisième mamelle à l'ouvrir pour moi. Je suis dans une situation à faire promptement fortune. J'ai besoin de douze cents francs , et il me les faut à tout prix. Ne dis rien de cela à mon père , il s'y opposerait peutêtre , et si je n'avais pas cet argent je serais en proie à un désespoir qui me conduirait à me brûler la cervelle. Je t'expliquerai tout aussitôt que je te verrai; car il faudrait t'écrire des volumes pour le faire comprendre la situation dans laquelle je suis. Je n'ai pas joué , ma bonne mère, je ne dois rien ; mais il faut me trouver cette somme, si tu tiens à me conserver la vie que tu m'as donnée. Enfin , je vais chez la vicomtesse de Beauséant , qui m'a pris sous sa protection. Je dois aller dans le monde, et n'ai pas un sou pour avoir des gants propres. Je saurai

LE PÈRE GORIOT

ne manger que du pain , ne boire que de l'eau; je jeûnerai au besoin : mais je ne puis me passer des outils avec lesquels on pioche la vigne dans ce pays-ci. Il s'agit pour moi de faire mon chemin ou de rester dans la boue. Je sais toutes les espérances que vous avez mises en moi, et je veux les réaliser promplement. Ma bonne mère, vends quelques-uns de tes anciens bijoux, je te les remplacerai bientôt. Je connais assez la situation de notre famille pour savoir apprécier de tels sacrifices, et du dois croire que je ne le demande pas de les faire en vain ; je serais un monstre. Ne vois dans ma prière que le cri d'une impérieuse nécessité. Notre avenir est tout entier dans ce subside, avec lequel je dois ouvrir la campagne. Oui , cette vie de Paris est un combat perpétuel ! Enfin , si pour compléter la somme , il n'y a pas d'autre ressource que de vendre les dentelles de ma tante , dis-lui que je lui en enverrai bientôt de plus belles. Etc.»

Il écrivit à chacune de ses sœurs pour leur demander leurs économies. Afin de les leur arracher sans qu'elles parlassent en famille du sacrifice qu'elles ne manqueraient pas de lui faire avec bonheur, il intéressa leur probité, leur délicatesse en attaquant les cordes de l'honneur, qui sont si bien tendues et qui résonnent si fort dans déjeunes cœurs. Quand il eut écrit ces lettres, il éprouva néanmoins une trépidation involontaire : il palpitait , il tressaillait; car ce jeune ambitieux connaissait la noblesse immaculée de ces âmes ensevelies dans la solitude, il savait quelles peines il causerait à ses deux sœurs, et aussi quelles seraient leurs joies. Avec quel plaisir elles causeraient ensemble au fond du clos de ce frère bien-aimé! Sa conscience se dressa lumineuse, et les lui montra comptant en secret leur petit trésor; il les vit déployant le génie malicieux des jeunes filles pour lui envoyer incognito cet argent , essayant une première tromperie pour être sublimes! — Le cœur d'une sœur est un diamant de pureté, un abime de tendresse , se dit il. Il avait honte d'avoir écrit. Combien seraient puissants leurs vœux ! Combien pur serait l'élan de leurs âmes vers le ciel! Avec quelles voluptés ne se sacrifieraient-elles pas! De quelle douleur serait atteinte sa mère, si elle ne pouvait pas envoyer toute la somme! Et ces beaux sentiments, ces effroyables sacrifices allaient lui servir d'échelon pour arriver à Delphine de Nucingen ! Quelques larmes , derniers grains d'encens jetés sur l'autel sacré de la famille, lui sortirent des yeux. 11 se promena dans une agitation pleine de désespoir.

Le père Goriot , le voyant par sa porte qui était restée entrebaillée, entra, et lui dit: — Qu'avezvous , monsieur?

— Ha , mon bon voisin , je suis encore fils et frère

comme vous êtes père. Vous avez raison de trembler pour la comtesse Anastasie , elle est à un monsieur Maxime de Trailles qui la perdra.

Le père Goriot se retira en balbutiant quelques paroles dont Eugène ne saisit pas le sens.

Le lendemain, Raslignac alla jeter ses lettres à la poste ; il hésita jusqu'au dernier moment , mais il les lança dans la boite en se disant : « Je réussirai ! » le mot du joueur, du grand capitaine, mot fataliste qui perd plus d'hommes qu'il n'en sauve.

Quelques jours après, Eugène alla chez madame de Restaud et ne fut pas reçu. Trois fois il y retourna , trois fois encore il trouva la porte close , quoiqu'il se présentât à des heures où le comte Maxime de Trailles n'y était pas. La vicomtesse avait eu raison.

L'étudiant n'étudia plus. Il allait aux cours pour y répondre à l'appel , et quand il avait attesté sa présence, il décampait aussitôt. Il s'était fait le raisonnement que se font la plupart des étudiants : il réservait ses études pour le moment où il s'agirait de passer ses examens; il avait résolu d'entasser ses inscriptions de seconde et troisième années, puis d'apprendre le Droit sérieusement et d'un seul coup au dernier moment. II avait ainsi quinze mois de loisir pour naviguer sur l'océan de Paris, et y faire la traite des dames, ou y pêcher la fortune.

Pendant celle semaine , il vit deux fois madame de Beauséant, chez laquelle il n'allait qu'au moment où sortait la voiture de M. d'Ajuda. Pour quelques jours encore, cette illustre femme , la plus poétique figure du faubourg Saint-Germain , resla victorieuse , et fit suspendre le mariage de mademoiselle de Rochegude avec le marquis d'Ajuda- Pinto. Mais ces derniers jours, que la crainte de perdre son bonheur rendit les plus ardents de tous, devaient précipiter la catastrophe. M. d'Ajuda , de concert avec les Rochegude, avait regardé cette brouille et ce raccommodement comme une circonstance heureuse. Ils espéraient que madame de Beauséant s'accoutumerait à l'idée de ce mariage , et finirait par sacrifier ses matinées à un avenir prévu dans la vie des hommes. Malgré les plus saintes promesses renouvelées chaque jour, M. d'Ajuda jouait donc la comédie, et la vicomtesse aimait à être trompée.

— Au lieu de sauter noblement par la fenêtre, elle se laissait rouler dans les escaliers, disait la duchesse de Langeais, sa meilleure amie.

Néanmoins, ces dernières lueurs brillèrent assez longtemps pour que la vicomtesse restât à Paris et y servît son jeune parent , auquel elle portait une sorte d'affeclion superstitieuse. Eugène s'était montré pour elle plein de dévouement et de sensibilité dans une circonstance où les femmes ne voient de

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