‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 167 sur 168 · LE JEUNE ORFEVRE · texte numérisé non relu

LE JEUNE ORFEVRE

Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise. j.-m. de heredia. le vieil Orfèvre.

Il nesl pas défendu, quand le maître est sorti, Ayant, sa tâche faite, achevé sa journée, Qiïau lieu de délaisser la forge abandonnée, A son tour, au travail s'exerce rapprend.

Le voilà seul. Sa main touche sur rétabli Le poinçon glorieux et par qui fut signée La bague au fier chaton savamment façonnée Où brille le béryl dans For courbe serli.

Mais soudain, rougissant de sa naïve audace, Il lui semble qu'un œil le raille et le menace Dans le rubis farouche et le clair diamant ;

Hélas! son nom encor n'est pas inscrit au Livre Et, modeste, il s'applique à fixer humblement Une perle de verre en un cercle de cuivre!

La flamme a jusqu'au bout fondu la cire ardente Des cierges consumés au ras du chandelier, Et voici que s'éteint la mèche grésillante.

Les deux moines en froc qui sont là pour prier Et qui, toute la nuit, à genoux sur la dalle, Ont suivi l'oraison aux pages du psautier,

Soudain lèvent les yeux vers la lumière pâle Qui glisse lentement, avec l'aube qui vient, De la haute fenêtre, au pavé de la salle;

Puis un verset final penche leur front chrétien Et, debout, côte à côte, ils regardent en bière Ce mort inquiétant dont l'aspect les retient,

Car, pour eux, cette nuit de veille et de prière Fut longue de frissons, d'angoisses et d'effrois, A s'en ressouvenir jusqu'à l'heure dernière,

Et, malgré l'eau bénite et les signes de croix, Malgré les chapelets et malgré les reliques, Dans l'ombre il leur parut ouïr, plus d'une fois,

Des rires infernaux et des bruits sataniques,

Tandis que s'agitaient les cierges effleurés

De quelque aile griffue à leurs flammes obliques...

Oui, malgré les répons repris et murmurés,

Ils ont senti, courbés, sous un souffle qui brûle,

Se couvrir de sueur leurs crânes tonsurés,

Et, prodige qui fait que le plus saint recule, Ils ont même cru voir le cadavre roidi Soulever du cercueil son corps de jeune Hercule

Dont la chair - — s'il en est ce que tout bas l'on dit Porte marquée encor l'étreinte impitoyable D'une main vengeresse à son poignet maudit,

Car celui dont voici la dépouille coupable Ne s'est pas endormi dans le pardon de Dieu, Mais il a succombé dans le piège du Diable.

Sa scandaleuse vie, en tout temps, en tout lieu,

Fut vouée au péché avec sollicitude;

Il eût souillé la neige et corrompu le feu !

Luxurieux, impie, orgueilleux, hardi, rude, Il fut subtil aussi comme l'est le serpent, Et sa damnation est une certitude.

Fut-il jamais de ceux dont le cœur se repent? Fils irrespectueux, il n'eut pour son vieux père, En réponse à des pleurs qu'un rire impénitent!

Et cependant il fut heureux, riche et prospère Jusqu'à ce que sa voix invitât au festin, Par un défi nouveau, le Convive de pierre,

Et que, s'étant assis à la table, hautain,

Et calme et souriant d'un sarcasme suprême,

Il entendît sans peur venir le pas lointain...

Et ce fut là, qu'à l'aube on le retrouva blême,

Sans chaleur, sans regard, sans souffle, toujours beau,

Et la lèvre crispée en un dernier blasphème.

Aussi, depuis hier creuse-t-on son tombeau, Tandis que, devant son cadavre on prie encore Dans la salle funèbre où fume le flambeau !

Mais la nuit est passée et fait place à l'aurore; Bientôt les pénitents et les meneurs de deuil Vont venir le chercher par le couloir sonore;

Ils franchiront la porte ou, groupés sur le seuil, S'arrêteront, pendant qu'à grands coups dans le chêne Le marteau pour jamais fermera le cercueil;

Puis quatre compagnons, l'empoignant avec peine, Porteront le défunt dans la cour où l'attend Toute la parenté jusqu'à la plus lointaine,

Et qui va, puisqu'il est malgré tout de leur sang, Le conduire avec ordre, en la pompe prescrite, A l'église où se dresse un catafalque ardent.

Et ce sera, derrière lui, tout une suite D'hommes en manteaux noirs et la golille au cou Et qui feront la rue étroite et trop petite,

Et le piétinement dans Séville debout, D'un cortège, mêlant la toque à la cagoule, Autour de la bannière où l'hérétique bout;

Au parvis que le peuple encombre de sa houle

Le convoi déploiera sa parade de mort

Et passera le porche, aux regards de la foule;

Puis, dans la cathédrale, au branle sourd et fort Des cloches — tandis que la Giralda vermeille Dressera vers l'azur son ange aux ailes d'or, —

Les prêtres, tour à tour, dont le rite appareille Les voix, psalmodieront, en un chant alterné, Le psaume à qui le Christ, d'en haut, prête l'oreille,

Car on a vu parfois le méchant pardonné; Mais celui-là qui gît, foudroyé dans sa faute, Seigneur, n'est-il donc pas certainement damné?...

Et les deux moines, les mains jointes, côte à côte, Se sentent tout honteux d'avoir prié pour lui, Pour lui, de qui le cœur eut le Malin pour hôte l

Et pourquoi donc aussi ne pas avoir conduit

Sa dépouille maudite à quelque fosse immonde,

Comme on fait des sorciers cpi'on enterre, la nuit?

C'est que ce vil pécheur en qui le vice abonde Et que Satan, au bras, a marqué de son sceau, Infime aux yeux de Dieu, fut grand aux yeux du monde

D'une race fameuse il est le noir rameau

Et sa racine plonge au plus vieux sol d'Espagne;

D'un illustre blason s'ornera son tombeau.

Le renom des aïeux dans la mort l'accompagne : Nul plus que lui n'aurait été l'un de ceux-là Qui sont dignes d'avoir la Gloire pour compagne.

La Nature l'avait paré du riche éclat

De ses dons les plus beaux et les plus magnifiques

Et Séville admirait ce fils des Maraiïa.

Qui savait, comme lui, dans les joutes publiques, Courir la bague, souple, et prompt, et gracieux Parader au galop d'un étalon d'Afrique?

Ou, dans le cirque rond, pour le régal des yeux, D'un seul coup, au garot, de son épée agile Agenouiller l'élan du taureau furieux,

Ou lire, mieux qu'un clerc, Théocrite ou Virgile Et recueillir le miel aux lèvres de Platon, Ou transcrire un sonnet sur le vélin fragile?

Mais de cet or, hélas ! qu'en a-t-il fait? Du plomb ! Le mensonge habitait sa parole incertaine Et le sang a rougi sa main et son talon.

Brave comme le Cid, il eût trompé Chimène ! Mais combien cependant tombèrent en ses lacs ! Et, d'un geste, il brisait la coupe encore pleine.

Et toujours il allait insatiable et las;

Le désir l'attirait vers des lèvres nouvelles;

Les mères avaient peur en le nommant tout bas.

0 douleur ! les plus amoureuses, les plus belles Ne furent qu'un jouet pour sa méchanceté Et, sans qu'il les aimât, il était aimé d'elles.

Et les moines, le cœur sourdement irrité,

Songeaient avec envie à toutes ces amantes

Qui prosternaient, en vain, à ses pieds, leur beauté :

« N'est-il pas juste qu'à présent tu te lamentes, Funeste séducteur? Et le spectre a bien fait D'entrouvrir sous tes pas les géhennes fumantes !

Le Convive de pierre a puni ton forfait Et si tu le frappas au défaut de l'armure Il t'a rendu tes coups, et l'ordre est satisfait.

Maintenant tu n'es plus qu'une dépouille impure Que les feux de l'enfer vont éternellement Brûler et qui n'est plus déjà que pourriture;

Le crime, grâce au ciel, reçoit son châtiment ! a Et les moines soudain se courbent avec rage Pour contempler ce mort coupable au jugement :

Les vers ont dû, déjà, baver sur son visage Et, déjà le souillant de leurs anneaux visqueux, Commencer en sa chair leur sinistre ravage...

Mais, moines, quel spectacle apparaît à vos yeux ! L'aurore, en éclairant cette face damnée, Sur elle fait errer un fard mystérieux;

La jeunesse fleurit sur sa peau satinée,

Sa lèvre est toujours rouge et sa joue est encor

Fraîche comme au matin de la vingtième année;

Un rayon de soleil allonge son trait d'or

Sur ce front radieux que le printemps couronne

Et qui demeure pur, au souffle de la mort.

Alors !... il est donc vain que Dieu condamne et tonne ! Et comment ce pécheur que Satan vint saisir Garde-t-il cet orgueil dont le regard s'étonne?

C'est que rien ne le put, ô moines, assouvir, Et qu'il fut, par son âme anxieuse et mouvante, Une incarnation de l'Éternel Désir.

C'est que, malgré la nuit de foudre et d'épouvante

Où le sombre invité du suprême festin

Fit sous un doigt de feu crier la chair vivante,

Dans le sépulcre clos que scellera l'airain, Lorsque l'on étendra, moines, malgré vos blâmes, Au son de l'orgue grave et du psaume latin,

Ce doux corps caressé par tant de mains de femmes,

S'il est toujours ainsi voluptueux et beau

C'est qu'il fut plus brûlant, encore, que les flammes

Et que c'est toi, Don Juan, que l'on met au tombeau !

On dit que, vers le soir de la même journée, A«riieure où le vent frais, né du Guadalquivir, Effeuille aux chignons bruns la rose safranée,

Dans l'église où la nef commence à s'assombrir, Trois femmes, toutes trois en longs voiles, et belles, Se retrouvèrent là dans un commun désir;

Et, le chœur étant vide, et vides les chapelles, Toutes trois s'avançaient silencieusement; Et l'histoire rapporte aussi que l'une d'elles

Etait Dona Elvire en deuil de son amant, La seconde, Doha Anna, et la troisième, La plus jeune, très pâle, encor presque une enfant.

Et toutes trois, sans se parler, cherchaient de même, De pilier en pilier, un sépulcre récent Afin de dire au mort aimé l'adieu suprême,

Et, l'ayant reconnu pour son marbre plus blanc Entouré d'une grille et dans une encoignure, Elles se dirigeaient par là, d'un pas tremblant;

Mais comme elles allaient pour ouvrir la serrure Il leur sembla soudain, à travers les barreaux, Apercevoir quelqu'un derrière la clôture,

Qui, courbé vers le sol et leur tournant le dos, A deux mains soulevait la pierre sépulcrale, En l'ayant prise et la tirant par les anneaux,

Et toutes trois, Anna, Elvire et l'enfant pâle, Virent qu'ayant enfin descellé le bloc lourd, Debout, leur souriait, et le pied sur la dalle,

Un Ange aux ailes d'or et pareil à l'Amour !

Dédicace 9

La Lampe. 11

Ode 17

Le Jour et l'Ombre 20

L'Été 22

Sentence 26

La Voix 28

Le Secret 30

Le Souvenir 32

L'Adieu 34

Saisons 39

Midi 41

Septembre 42

Automnale 44

L'Amour 47

La Colombe 50

Le Message 52

Invocation 53

L'Heure heureuse 55

Confidence 57

La Menace 58

Le Reproche 61

L'Image divine 64

La Flûte et la Source 69

Le Départ 71

Le Satyre ivre et triste 72

Fin de Journée 74

Pégase au Satyre 76

Phrixus 78

Le Piège 82

Aphareus 86

La Nymphe de la Source 92

La Forêt 93

Le Refus 96

Le Sacrifice 98

Ville d'Orient 103

Miroir persan 107

En Arcadie 109

Souvenir 113

Le Cloître 115

Épigramme vénitienne 116

Retour ILS

Orient 120

Lune 124

Le Souhait 128

Ville de France 130

VU

Watteau 135

A un Portrait 136

Madrigal 138

L'Accueil 141

L'Asile 149

Les Pins 152

Strophes 154

Le Jardin 156

Chanson 157

Autre Chanson 159

Soirée 161

Odelette 163

Les Méduses 164

Promenade 165

Stances 167

Envoi 169

Dédicace 177

Les Voyageurs 179

Paysage 181

Printemps 183

L'Ennui 185

Le Secret 187

L'Ami 189

Le beau Pays 191

Conseil 193

L'Orage 195

Épigrammes 197

La Source 199

Automne 202

Soir 203

L'Espoir suprême 205

Stances 207

A un Poète 209

La Veillée 211

Lettre de Rome 214

L'Arène 216

L'Ile 218

Nouvelles de Venise 220

Venise marine 223

La Rose 227

Le Palais rouge 229

Le Refuge 232

Le Bouquet 234

Le Divan 236

Retour d'Orient 238

Le Prince captif 241

Le Repos 244

Blanche couronne 246

Antoine et Cléopatre 253

Hamlet 257

Othello 259

Portia 263

Macbeth 265

Roméo et Juliette 268

J'offre à votre visage 273

Le Bonheur 275

L'Amoureuse 277

L'Exhortation 278

Le Choix 280

La Captive 283

La Gloire 285

L'Intrus 287

Le Repos après l'amour 289

L'Angoisse divine 291

Le Jaloux 293

Visages 294

L'Aveu 296

La Rupture 298

Le Retour 300

Ce n'est pas moi qui parle 302

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