LE JEUNE ORFEVRE
Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise. j.-m. de heredia. le vieil Orfèvre.
Il nesl pas défendu, quand le maître est sorti, Ayant, sa tâche faite, achevé sa journée, Qiïau lieu de délaisser la forge abandonnée, A son tour, au travail s'exerce rapprend.
Le voilà seul. Sa main touche sur rétabli Le poinçon glorieux et par qui fut signée La bague au fier chaton savamment façonnée Où brille le béryl dans For courbe serli.
Mais soudain, rougissant de sa naïve audace, Il lui semble qu'un œil le raille et le menace Dans le rubis farouche et le clair diamant ;
Hélas! son nom encor n'est pas inscrit au Livre Et, modeste, il s'applique à fixer humblement Une perle de verre en un cercle de cuivre!
La flamme a jusqu'au bout fondu la cire ardente Des cierges consumés au ras du chandelier, Et voici que s'éteint la mèche grésillante.
Les deux moines en froc qui sont là pour prier Et qui, toute la nuit, à genoux sur la dalle, Ont suivi l'oraison aux pages du psautier,
Soudain lèvent les yeux vers la lumière pâle Qui glisse lentement, avec l'aube qui vient, De la haute fenêtre, au pavé de la salle;
Puis un verset final penche leur front chrétien Et, debout, côte à côte, ils regardent en bière Ce mort inquiétant dont l'aspect les retient,
Car, pour eux, cette nuit de veille et de prière Fut longue de frissons, d'angoisses et d'effrois, A s'en ressouvenir jusqu'à l'heure dernière,
Et, malgré l'eau bénite et les signes de croix, Malgré les chapelets et malgré les reliques, Dans l'ombre il leur parut ouïr, plus d'une fois,
Des rires infernaux et des bruits sataniques,
Tandis que s'agitaient les cierges effleurés
De quelque aile griffue à leurs flammes obliques...
Oui, malgré les répons repris et murmurés,
Ils ont senti, courbés, sous un souffle qui brûle,
Se couvrir de sueur leurs crânes tonsurés,
Et, prodige qui fait que le plus saint recule, Ils ont même cru voir le cadavre roidi Soulever du cercueil son corps de jeune Hercule
Dont la chair - — s'il en est ce que tout bas l'on dit Porte marquée encor l'étreinte impitoyable D'une main vengeresse à son poignet maudit,
Car celui dont voici la dépouille coupable Ne s'est pas endormi dans le pardon de Dieu, Mais il a succombé dans le piège du Diable.
Sa scandaleuse vie, en tout temps, en tout lieu,
Fut vouée au péché avec sollicitude;
Il eût souillé la neige et corrompu le feu !
Luxurieux, impie, orgueilleux, hardi, rude, Il fut subtil aussi comme l'est le serpent, Et sa damnation est une certitude.
Fut-il jamais de ceux dont le cœur se repent? Fils irrespectueux, il n'eut pour son vieux père, En réponse à des pleurs qu'un rire impénitent!
Et cependant il fut heureux, riche et prospère Jusqu'à ce que sa voix invitât au festin, Par un défi nouveau, le Convive de pierre,
Et que, s'étant assis à la table, hautain,
Et calme et souriant d'un sarcasme suprême,
Il entendît sans peur venir le pas lointain...
Et ce fut là, qu'à l'aube on le retrouva blême,
Sans chaleur, sans regard, sans souffle, toujours beau,
Et la lèvre crispée en un dernier blasphème.
Aussi, depuis hier creuse-t-on son tombeau, Tandis que, devant son cadavre on prie encore Dans la salle funèbre où fume le flambeau !
Mais la nuit est passée et fait place à l'aurore; Bientôt les pénitents et les meneurs de deuil Vont venir le chercher par le couloir sonore;
Ils franchiront la porte ou, groupés sur le seuil, S'arrêteront, pendant qu'à grands coups dans le chêne Le marteau pour jamais fermera le cercueil;
Puis quatre compagnons, l'empoignant avec peine, Porteront le défunt dans la cour où l'attend Toute la parenté jusqu'à la plus lointaine,
Et qui va, puisqu'il est malgré tout de leur sang, Le conduire avec ordre, en la pompe prescrite, A l'église où se dresse un catafalque ardent.
Et ce sera, derrière lui, tout une suite D'hommes en manteaux noirs et la golille au cou Et qui feront la rue étroite et trop petite,
Et le piétinement dans Séville debout, D'un cortège, mêlant la toque à la cagoule, Autour de la bannière où l'hérétique bout;
Au parvis que le peuple encombre de sa houle
Le convoi déploiera sa parade de mort
Et passera le porche, aux regards de la foule;
Puis, dans la cathédrale, au branle sourd et fort Des cloches — tandis que la Giralda vermeille Dressera vers l'azur son ange aux ailes d'or, —
Les prêtres, tour à tour, dont le rite appareille Les voix, psalmodieront, en un chant alterné, Le psaume à qui le Christ, d'en haut, prête l'oreille,
Car on a vu parfois le méchant pardonné; Mais celui-là qui gît, foudroyé dans sa faute, Seigneur, n'est-il donc pas certainement damné?...
Et les deux moines, les mains jointes, côte à côte, Se sentent tout honteux d'avoir prié pour lui, Pour lui, de qui le cœur eut le Malin pour hôte l
Et pourquoi donc aussi ne pas avoir conduit
Sa dépouille maudite à quelque fosse immonde,
Comme on fait des sorciers cpi'on enterre, la nuit?
C'est que ce vil pécheur en qui le vice abonde Et que Satan, au bras, a marqué de son sceau, Infime aux yeux de Dieu, fut grand aux yeux du monde
D'une race fameuse il est le noir rameau
Et sa racine plonge au plus vieux sol d'Espagne;
D'un illustre blason s'ornera son tombeau.
Le renom des aïeux dans la mort l'accompagne : Nul plus que lui n'aurait été l'un de ceux-là Qui sont dignes d'avoir la Gloire pour compagne.
La Nature l'avait paré du riche éclat
De ses dons les plus beaux et les plus magnifiques
Et Séville admirait ce fils des Maraiïa.
Qui savait, comme lui, dans les joutes publiques, Courir la bague, souple, et prompt, et gracieux Parader au galop d'un étalon d'Afrique?
Ou, dans le cirque rond, pour le régal des yeux, D'un seul coup, au garot, de son épée agile Agenouiller l'élan du taureau furieux,
Ou lire, mieux qu'un clerc, Théocrite ou Virgile Et recueillir le miel aux lèvres de Platon, Ou transcrire un sonnet sur le vélin fragile?
Mais de cet or, hélas ! qu'en a-t-il fait? Du plomb ! Le mensonge habitait sa parole incertaine Et le sang a rougi sa main et son talon.
Brave comme le Cid, il eût trompé Chimène ! Mais combien cependant tombèrent en ses lacs ! Et, d'un geste, il brisait la coupe encore pleine.
Et toujours il allait insatiable et las;
Le désir l'attirait vers des lèvres nouvelles;
Les mères avaient peur en le nommant tout bas.
0 douleur ! les plus amoureuses, les plus belles Ne furent qu'un jouet pour sa méchanceté Et, sans qu'il les aimât, il était aimé d'elles.
Et les moines, le cœur sourdement irrité,
Songeaient avec envie à toutes ces amantes
Qui prosternaient, en vain, à ses pieds, leur beauté :
« N'est-il pas juste qu'à présent tu te lamentes, Funeste séducteur? Et le spectre a bien fait D'entrouvrir sous tes pas les géhennes fumantes !
Le Convive de pierre a puni ton forfait Et si tu le frappas au défaut de l'armure Il t'a rendu tes coups, et l'ordre est satisfait.
Maintenant tu n'es plus qu'une dépouille impure Que les feux de l'enfer vont éternellement Brûler et qui n'est plus déjà que pourriture;
Le crime, grâce au ciel, reçoit son châtiment ! a Et les moines soudain se courbent avec rage Pour contempler ce mort coupable au jugement :
Les vers ont dû, déjà, baver sur son visage Et, déjà le souillant de leurs anneaux visqueux, Commencer en sa chair leur sinistre ravage...
Mais, moines, quel spectacle apparaît à vos yeux ! L'aurore, en éclairant cette face damnée, Sur elle fait errer un fard mystérieux;
La jeunesse fleurit sur sa peau satinée,
Sa lèvre est toujours rouge et sa joue est encor
Fraîche comme au matin de la vingtième année;
Un rayon de soleil allonge son trait d'or
Sur ce front radieux que le printemps couronne
Et qui demeure pur, au souffle de la mort.
Alors !... il est donc vain que Dieu condamne et tonne ! Et comment ce pécheur que Satan vint saisir Garde-t-il cet orgueil dont le regard s'étonne?
C'est que rien ne le put, ô moines, assouvir, Et qu'il fut, par son âme anxieuse et mouvante, Une incarnation de l'Éternel Désir.
C'est que, malgré la nuit de foudre et d'épouvante
Où le sombre invité du suprême festin
Fit sous un doigt de feu crier la chair vivante,
Dans le sépulcre clos que scellera l'airain, Lorsque l'on étendra, moines, malgré vos blâmes, Au son de l'orgue grave et du psaume latin,
Ce doux corps caressé par tant de mains de femmes,
S'il est toujours ainsi voluptueux et beau
C'est qu'il fut plus brûlant, encore, que les flammes
Et que c'est toi, Don Juan, que l'on met au tombeau !
On dit que, vers le soir de la même journée, A«riieure où le vent frais, né du Guadalquivir, Effeuille aux chignons bruns la rose safranée,
Dans l'église où la nef commence à s'assombrir, Trois femmes, toutes trois en longs voiles, et belles, Se retrouvèrent là dans un commun désir;
Et, le chœur étant vide, et vides les chapelles, Toutes trois s'avançaient silencieusement; Et l'histoire rapporte aussi que l'une d'elles
Etait Dona Elvire en deuil de son amant, La seconde, Doha Anna, et la troisième, La plus jeune, très pâle, encor presque une enfant.
Et toutes trois, sans se parler, cherchaient de même, De pilier en pilier, un sépulcre récent Afin de dire au mort aimé l'adieu suprême,
Et, l'ayant reconnu pour son marbre plus blanc Entouré d'une grille et dans une encoignure, Elles se dirigeaient par là, d'un pas tremblant;
Mais comme elles allaient pour ouvrir la serrure Il leur sembla soudain, à travers les barreaux, Apercevoir quelqu'un derrière la clôture,
Qui, courbé vers le sol et leur tournant le dos, A deux mains soulevait la pierre sépulcrale, En l'ayant prise et la tirant par les anneaux,
Et toutes trois, Anna, Elvire et l'enfant pâle, Virent qu'ayant enfin descellé le bloc lourd, Debout, leur souriait, et le pied sur la dalle,
Un Ange aux ailes d'or et pareil à l'Amour !
Dédicace 9
La Lampe. 11
Ode 17
Le Jour et l'Ombre 20
L'Été 22
Sentence 26
La Voix 28
Le Secret 30
Le Souvenir 32
L'Adieu 34
Saisons 39
Midi 41
Septembre 42
Automnale 44
L'Amour 47
La Colombe 50
Le Message 52
Invocation 53
L'Heure heureuse 55
Confidence 57
La Menace 58
Le Reproche 61
L'Image divine 64
La Flûte et la Source 69
Le Départ 71
Le Satyre ivre et triste 72
Fin de Journée 74
Pégase au Satyre 76
Phrixus 78
Le Piège 82
Aphareus 86
La Nymphe de la Source 92
La Forêt 93
Le Refus 96
Le Sacrifice 98
Ville d'Orient 103
Miroir persan 107
En Arcadie 109
Souvenir 113
Le Cloître 115
Épigramme vénitienne 116
Retour ILS
Orient 120
Lune 124
Le Souhait 128
Ville de France 130
VU
Watteau 135
A un Portrait 136
Madrigal 138
L'Accueil 141
L'Asile 149
Les Pins 152
Strophes 154
Le Jardin 156
Chanson 157
Autre Chanson 159
Soirée 161
Odelette 163
Les Méduses 164
Promenade 165
Stances 167
Envoi 169
Dédicace 177
Les Voyageurs 179
Paysage 181
Printemps 183
L'Ennui 185
Le Secret 187
L'Ami 189
Le beau Pays 191
Conseil 193
L'Orage 195
Épigrammes 197
La Source 199
Automne 202
Soir 203
L'Espoir suprême 205
Stances 207
A un Poète 209
La Veillée 211
Lettre de Rome 214
L'Arène 216
L'Ile 218
Nouvelles de Venise 220
Venise marine 223
La Rose 227
Le Palais rouge 229
Le Refuge 232
Le Bouquet 234
Le Divan 236
Retour d'Orient 238
Le Prince captif 241
Le Repos 244
Blanche couronne 246
Antoine et Cléopatre 253
Hamlet 257
Othello 259
Portia 263
Macbeth 265
Roméo et Juliette 268
J'offre à votre visage 273
Le Bonheur 275
L'Amoureuse 277
L'Exhortation 278
Le Choix 280
La Captive 283
La Gloire 285
L'Intrus 287
Le Repos après l'amour 289
L'Angoisse divine 291
Le Jaloux 293
Visages 294
L'Aveu 296
La Rupture 298
Le Retour 300
Ce n'est pas moi qui parle 302