‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 43 sur 168 · LE SOUHAIT · texte numérisé non relu

LE SOUHAIT

Peut-être, si j'avais choisi mon temps où vivre, Eussé-je, grave et doux, vieilli sous le turban, Et ma vie eût passé ses jours calmes à suivre L'ombre du cyprès noir et du minaret blanc.

Dans la fraîche mosquée où mille fleurs sont peintes Sur la faïence lisse autour du nom d'Allah, J'aurais, les yeux levés vers les lampes éteintes, Attendu qu'Azraël, à mon tour, m'appelât;

A la fontaine pure où coule une onde claire, J'aurais lavé mes pieds, mon visage et mes mains, Et prosterné mon corps au tapis de prière, Chaque fois qu'au ciel bleu chantent les muezzins;

Et, sur la Corne d'Or par la nuit étoilée, Mon caïque eût fendu le flot pareil aux deux; Et ma femme, pour tous jalousement voilée, N'eût montré qu'à moi seul les astres de ses yeux.

Ainsi j'aurais vécu dans ma demeure close,

Mêlant à la senteur en feu du tabac fin

Le parfum du santal et l'odeur de la rose,

Sous quelque vieux Sultan, au nom sonore et saint.

Et dans le cimetière où se pressent les tombes, Harmonieusement et du haut des cyprès, La voix des rossignols et la voix des colombes Auraient bercé, là-bas, mon sommeil sans regrets.

Mais qu'importe sa vie à qui peut par son rêve Disposer de l'espace et disposer du temps ! Qu'importe, puisque j'ai, d'une illusion brève, Satisfait à jamais mon désir d'un instant,

Et qu'à travers Stamboul et dans la verte Brousse J'ai ressenti l'attrait du pays musulman Où s'allonge, le soir, sur la terre âpre et douce, L'ombre du cyprès noir et du minaret blanc !

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