A OTHELLO
Je pense à vous, seigneur Othello. Me voici
En ces lieux, autrefois où vous vîntes. Ici,
Votre rouge galère en ce port s'est ancrée :
Les acclamations ont fêté votre entrée,
Et Chypre, tout entière, en vous apercevant,
Accueillait d'un seul cri le More au bras puissant
Accouru de si loin pour combattre avec elle.
Je vous vois. Vous avez posé votre semelle
Sur cette dalle unie où le marbre est si dur,
Et votre ombre guerrière a passé sur ce mur.
J'entends toujours vibrer votre voix rude et forte;
Vous avez salué, au-dessus de la porte
Où le soleil couchant en fait un blason d'or,
Ce beau lion ailé qu'on y distingue encor
Et dont Venise, au temps de ses gloires hautaines,
Marquait jadis le front de ses villes lointaines.
Maintenant, le lion, par le temps effrité,
Ne garde plus, hélas ! qu'un débris de cité.
Famagouste n'est plus qu'une fauve ruine
Que solennelle, grave et massive, domine
De ses deux tours, dont l'une est croulée à demi,
Sa cathédrale haute et gothique, parmi
Quelques palmiers poudreux qui balancent leurs palmes
Dans l'air limpide, chaud, silencieux et calme
■ — Famagouste qu'enserre, autour d'elle debout
En sa pierre fidèle et forte jusqu'au bout,
Immuable aujourd'hui encor comme naguère,
De son double rempart, son enceinte de guerre.
Et c'est là que je songe à vous, sombre Othello, Tandis que s'empourprent le ciel, la terre et l'eau Et que le sol ardent brûle mon pas sonore; A vous, ô vaillant chef, à vous, ô noble More, A vous, à qui l'amour avait souri, malgré Votre visage obscur par le Turc balafré, A vous que, fils lointain de la barbare Afrique, Avait fait l'un des siens la ville adriatique, A vous qu'elle envoyait, comme son seul espoir, Défendre cette Chypre où je crois vous revoir, A vous que va bientôt, sur ce rivage, suivre Celle dont votre cœur se délecte et s'enivre
Et qui mêle l'éclat de son rire enfantin
A la rude rumeur de votre âpre destin
Et tresse à votre front que le laurier couronne
Le vert rameau du myrte amoureux, — Desdémone !
Othello, Othello, pourquoi n'avez-vous pas
Écouté cette enfant qui riait en vos bras,
Si tendrement, les mains jointes à votre épaule?
Il est tard. Le flot bleu déferle sur le môle
Et l'ombre des hauts murs s'allonge sur la mer.
La lune d'Orient monte dans le ciel clair
Et votre femme, au vent du soir plus frais, dénoue
Les longs cheveux dorés qui caressent sa joue.
Sur le lit, près duquel elle vient de prier,
Voici le drap unique et le double oreiller,
Venez : son jeune sein est doux sous les dentelles.
De poste en poste court le cri des sentinelles.
Famagouste s'endort. Dormez, fermez les yeux.
Pourquoi ces poings serrés et ce front soucieux?
Que d'autres, Othello, maudissent ta mémoire : Je te plains, car l'enfer luit sur ta face noire. Horreur ! pour un seul mot bassement chuchoté Et dont l'impur écho dans ton âme est resté,
Le soupçon, monstrueux, subtil, âpre, vorace,
Te pénètre, te mord au cœur, t'étreint, t'enlace
Et fait grincer tes dents et trembler tes genoux !
Pour un mot, pour un mot, entends-tu, ô jaloux,
Pour un mot que n'a pas repoussé ton oreille,
Sonore cependant de la clameur vermeille
Des batailles, du bruit des flots et de la mer
Et du cri des clairons et des beaux chocs du fer
Et du frissonnement des drapeaux sur la proue,
Pour un mot que n'a pas rejeté dans la boue
Le divin talisman des paroles d'amour,
Pour un seul mot, auquel tu devais être sourd,
Tu n'es plus maintenant, en ces lieux dont ton ombre
liante la solitude et le fauve décombre,
Qu'un fantôme à jamais des siècles exécré,
Que, ce soir, devant eux, mes pas ont rencontré
Et qui, spectre sans voix, tâte d'une main vaine
Des larmes et du sang sur sa face africaine !