‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 93 sur 168 · A OTHELLO · texte numérisé non relu

A OTHELLO

Je pense à vous, seigneur Othello. Me voici

En ces lieux, autrefois où vous vîntes. Ici,

Votre rouge galère en ce port s'est ancrée :

Les acclamations ont fêté votre entrée,

Et Chypre, tout entière, en vous apercevant,

Accueillait d'un seul cri le More au bras puissant

Accouru de si loin pour combattre avec elle.

Je vous vois. Vous avez posé votre semelle

Sur cette dalle unie où le marbre est si dur,

Et votre ombre guerrière a passé sur ce mur.

J'entends toujours vibrer votre voix rude et forte;

Vous avez salué, au-dessus de la porte

Où le soleil couchant en fait un blason d'or,

Ce beau lion ailé qu'on y distingue encor

Et dont Venise, au temps de ses gloires hautaines,

Marquait jadis le front de ses villes lointaines.

Maintenant, le lion, par le temps effrité,

Ne garde plus, hélas ! qu'un débris de cité.

Famagouste n'est plus qu'une fauve ruine

Que solennelle, grave et massive, domine

De ses deux tours, dont l'une est croulée à demi,

Sa cathédrale haute et gothique, parmi

Quelques palmiers poudreux qui balancent leurs palmes

Dans l'air limpide, chaud, silencieux et calme

■ — Famagouste qu'enserre, autour d'elle debout

En sa pierre fidèle et forte jusqu'au bout,

Immuable aujourd'hui encor comme naguère,

De son double rempart, son enceinte de guerre.

Et c'est là que je songe à vous, sombre Othello, Tandis que s'empourprent le ciel, la terre et l'eau Et que le sol ardent brûle mon pas sonore; A vous, ô vaillant chef, à vous, ô noble More, A vous, à qui l'amour avait souri, malgré Votre visage obscur par le Turc balafré, A vous que, fils lointain de la barbare Afrique, Avait fait l'un des siens la ville adriatique, A vous qu'elle envoyait, comme son seul espoir, Défendre cette Chypre où je crois vous revoir, A vous que va bientôt, sur ce rivage, suivre Celle dont votre cœur se délecte et s'enivre

Et qui mêle l'éclat de son rire enfantin

A la rude rumeur de votre âpre destin

Et tresse à votre front que le laurier couronne

Le vert rameau du myrte amoureux, — Desdémone !

Othello, Othello, pourquoi n'avez-vous pas

Écouté cette enfant qui riait en vos bras,

Si tendrement, les mains jointes à votre épaule?

Il est tard. Le flot bleu déferle sur le môle

Et l'ombre des hauts murs s'allonge sur la mer.

La lune d'Orient monte dans le ciel clair

Et votre femme, au vent du soir plus frais, dénoue

Les longs cheveux dorés qui caressent sa joue.

Sur le lit, près duquel elle vient de prier,

Voici le drap unique et le double oreiller,

Venez : son jeune sein est doux sous les dentelles.

De poste en poste court le cri des sentinelles.

Famagouste s'endort. Dormez, fermez les yeux.

Pourquoi ces poings serrés et ce front soucieux?

Que d'autres, Othello, maudissent ta mémoire : Je te plains, car l'enfer luit sur ta face noire. Horreur ! pour un seul mot bassement chuchoté Et dont l'impur écho dans ton âme est resté,

Le soupçon, monstrueux, subtil, âpre, vorace,

Te pénètre, te mord au cœur, t'étreint, t'enlace

Et fait grincer tes dents et trembler tes genoux !

Pour un mot, pour un mot, entends-tu, ô jaloux,

Pour un mot que n'a pas repoussé ton oreille,

Sonore cependant de la clameur vermeille

Des batailles, du bruit des flots et de la mer

Et du cri des clairons et des beaux chocs du fer

Et du frissonnement des drapeaux sur la proue,

Pour un mot que n'a pas rejeté dans la boue

Le divin talisman des paroles d'amour,

Pour un seul mot, auquel tu devais être sourd,

Tu n'es plus maintenant, en ces lieux dont ton ombre

liante la solitude et le fauve décombre,

Qu'un fantôme à jamais des siècles exécré,

Que, ce soir, devant eux, mes pas ont rencontré

Et qui, spectre sans voix, tâte d'une main vaine

Des larmes et du sang sur sa face africaine !

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