DEDICACE
Ceux-ci, las dès Vaurore et que tenta la vie. S'arrêtent pour jamais sous Varbre qui leur tend Sa fleur délicieuse et son fruit éclatant El cueillent leur destin à la branche mûrie.
Ceux-là, dans Vonyx dur et que la veine strie. Après s'être penchés vers Veau la reflétant. Sur la pierre vivante et qui déjà Vcdtend, Gravent le profd vu de leur propre effigie.
Décadrés n'ont rien cueilli et ricanent dans Vombre En arrachant la ronce aux pentes du décombre. Et la haine est le fruit de leur obscurité.
Mais vous, Maître, certain que toute gloire est nue. Vous marchiez dans la vie et dans la vérité Vers l'invisible étoile en vous-même apparue.
Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux, Victor Hugo {Le Satyre).
Chaque arbre a dans le vent sa voix, humble ou hautaine,
Comme l'eau dilïérente est diverse aux fontaines.
Écoute-les. Chaque arbre a sa voix dans le vent.
Le tronc muet confie au feuillage vivant
Le secret souterrain de ses sourdes racines.
La forêt tout entière est une voix divine;
Écoute-la. Le chêne gronde et le bouleau
Chuchote, puis se tait, quand le hêtre, plus haut.
Murmure; l'orme gémit; le frisson du saule.
Incertain et léger, est presque une parole,
Et, fort d'un âpre bruit et d'un souiïle marin.
Mystérieusement se lamente le pin
De qui l'écorce à vif et le tronc écorché
Semblent rouges du sang d'un satyre attaché...
Marsyas !
Je l'ai connu
Marsyas
Dont la flûte hardie a confondu la lyre;
Je l'ai vu nu,
Lié par les pieds et les mains
Au tronc du pin;
Je puis vous dire
Ce qui advint
Du Dieu jaloux et du Satyre,
Car je l'ai vu.
Sanglant et nu,
Lié au pin.
Il était doux, pensif, secret et taciturne;
Petit, et robuste sur ses jambes,
L'oreille longue, pointue et grande;
La barbe brune
Avec des poils d'argent;
Ses dents
Étaient blanches, égales, et son rire
Rare et bref lui montait aux yeux
En une clarté triste et soudaine.
Silencieux...
Il marchait d'un pas sec, brusque et dansant
Comme quelqu'un qui porte en soi-même
Quelque joie éclatante et pourtant taciturne,
Car s'il souriait rarement il parlait peu Et toujours en caressant sa barbe ])ruue A poils d'argent.
Aux jours d'automne
Où les satyres fêtent le vin
Et boivent à l'outre en chantant le fruit divin,
Où gronde et tonne
Le tambourin;
Aux jours d'automne
Où ils dansent d'un pied sur l'autre
Autour du pressoir rouge et de l'amphore haute,
Le pampre aux cornes,
La torche aux mains;
Aux jours d'automne
Où ils sont ivres.
On voyait Marsyas en leur troupe les suivre
A petits pas
Légers, et ne se mêlant pas
A leur orgie.
Le vin ne coulait point sur sa barbe rougie
A pourpre claire.
Il cueillait une grappe et, grave, assis à terre,
La mangeait délicatement, grain à grain.
Et, dans sa main
Jusqu'au bout, une à une, il crachait les peaux vides.
Il vivait à l'écart auprès d'un bois de pins.
Sa grotte était creuse et basse,
Ouverte au flanc d'un rocher, près d'une source.
On y voyait un lit de mousse,
Une coupe
D'argile,
Une tasse
De hêtre.
Un escabeau
Et, dans un coin, une gerbe de roseaux.
Dehors, à l'abri du vent.
Il avait construit, étant habile
Dans l'art de tresser la paille
Et gourmand
De miel nouveau, des ruches pleines dont l'essaim
Mêlait un bruit d'abeille au murmure des pins.
C'est ainsi que vivait Marsyas le satyre.
Le jour.
Il s'en allait à travers champs partout où sourd
L'eau mystérieuse et souterraine;
Il connaissait toutes les fontaines :
Celles qui filtrent du rocher, goutte à goutte,
Toutes,
Celles qui naissent du sable ou jaillissent dans l'herbe.
Celles qui perlent
Ou qui bouillonnent,
Brusques ou faibles.
Celles d'où sort un fleuve et d'où part un ruisseau.
Celles des bois et de la plaine,
Sources rustiques ou sacrées.
Il connaissait toutes les eaux
De la contrée.
Marsyas était habile au métier,
Roseaux,
De vous tailler :
A chaque bout de la tige, il coupait juste
Au bon endroit
Ce qu'il fallait pour qu'elle devînt,
Syrinx ou flûte;
Il y perçait des trous pour y poser les doigts
Et un autre plus grand
Par où l'on souflle
Avec la bouche
L'humble haleine qui, tout à coup, au bois divin Chante mystérieuse, inattendue et pure, S'enfle, rit, se lamente ou s'irrite ou murmure. Marsyas était habile et patient.
Il travaillait parfois à l'aube ou sous la lune En caressant Sa barbe brune A poils d'argent.
Il savait mille choses sur les façons
De tailler les roseaux courts ou longs
Et sur les sons
Et comment il fallait unir les lèvres et faire
Jaillir la note aiguë et claire
Ou grave, ou douce, ou brève, ou basse.
Et ménager son souffle afin qu'il ne se lasse,
Et comment il faut tenir son corps,
Tenir ses bras.
Le coude en bas,
Que sais-je encor?...
Il n'aimait pas chanter quand on pouvait Tentendre, De sa grotte jamais on ne le vit descendre. Et, comme le faisaient les satyres souvent. Défier les bergers à des luttes de chant.
Mais le soir, quand parluul les hommes et les bètcs Dormaient, il se glissait sans brait dans l'herbe fraîche Et, seul, il s'en allait, parfois, jusqu'au matin, Sur la pente du mont s'asseoir parmi les pins, En face de la nuit, du silence et de l'ombre. La chanson de sa flûte emplissait le bois sombre. 0 merveille, on eût dit que chaque arbre eût chanté ! Et c'est ainsi, enfant, que je l'ai écouté... C'était vaste, charmant, mystérieux et beau Cette forêt vivante en ce petit roseau, Avec son âme, et ses feuilles, et ses fontaines, Avec le ciel, avec la terre, avec le vent...
Mais ceux qui l'avaient entendu
Raillaient disant :
c( Ce Marsyas est un peu fou;
Son chant rit, puis pleure, tout à coup.
Se tait, reprend,
Sans qu'on sache pourquoi
Et cesse et pleure encor. i>
« — Il ne sait pas jouer selon les lois
Et fait bien de chanter pour les arbres des bois. »
Ainsi parlait Agés, le faune.
Chanteur fameux et rival non sans envie.
Il était vieux et n'avait qu'une corne
Il n'aimait pas Marsyas.
Ce fut alors
Qu'Apollon, traversant le pays d'Arcadie,
S'arrêta quelque temps chez les gens de Cellène.
La moisson faite, la vendange était prochaine,
Et, comme les grappes étaient lourdes
Et que les granges étaient pleines
Et qu'on était heureux.
On accueillit gaîment le Dieu
Porteur de lyre.
Il était beau à voir debout dans le soleil,
Touchant sa lyre d'or d'un grand geste vermeil,
Magnifique, hautain, solennel et content,
Auguste; il s'essuyait le front de temps en temps.
Les cordes de métal vibraient, fortes et douces,
Et l'écaillé ronflait et sonnait sous son pouce.
Et l'hymne s'élevait sur un mode sacré,
En cadence, dans l'air pacifique et pourpré.
Égale, harmonieuse et large; et, comme en feu,
La lyre d'or chantait sous le geste du Dieu.
Nous étions tous autour de lui.
Pasteurs, pâtres, bergers, pêcheurs et bûcherons,
Assis en rond
Autour de lui;
Et moi seul, qui suis vieux, vis encore aujourd'liui
De ceux qui, jadis, entendirent
La grande Lyre.
Et les faunes, et les sylvains, et les satyres
Des bois, de la plaine et du mont
Étaient venus au-devant d'Apollon.
INIarsyas seul était resté
Là-haut,
Dans sa grotte,
Couché,
A écouter les pins, les abeilles, le vent...
0 Marsyas ! c'est là qu'ils te vinrent chercher. La lyre s'étant tue, ils voulurent aussi Faire entendre au Chanteur notre chanson d'ici. Chacun sur sa syrinx, sa flûte ou son pipeau A leurs diverses voix fit retentir l'écho. Chacun avait son tour et faisait de son mieux. Et ces airs arrivaient à l'oreille du Dieu, Rauques, gauches, naïfs, maladroits ou rustiques. Deux des joueurs parfois se donnaient la réplique. Et leurs chants alternés, tour à tour, et rivaux Se succédaient boiteux parfois et souvent faux.
Apollon écoutait ces gens avec bonté, Silencieux, toujours debout dans la clarté, Attentif aux bergers ainsi qu'aux gegypans, Sans fatigue, impassible et toujours indulgent Jusqu'à ce que parût enfin Agés, le faune. Il était vieux, ridé, poussif et presque aphone. Il avait bien été, dit-on, jadis, adroit A la flûte, mais l'âge avait lassé ses doigts. Et, quand il y souffla d'une bouche édentée. Un son rauque sortit de sa flûte vantée, Tellement suraigu et strident qu'Apollon, A cette abeille ainsi transformée en frelon. En feignant d'arranger une corde à sa lyre. Et malgré lui, ne put s'empêcher de sourire D'Agés qui achevait le rythme commencé.
Le vieil Agés vit ce sourire et fut vexé. « Puisqu'il sourit de moi, il rirait sûrement De ]\Iarsyas », se dit Agés, et doucement Au Dieu qui l'écoutait il parla du satyre... Comme le goût du miel fait oubUer la cire On oublierait que le Chanteur avait souri D'Agés, quand il rirait du pauvre ]\Iars3\as.
Il vint.
On s'écartait sur son chemin.
Il marchait vite,
De son petit pas sec et prompt,
Comme qnelqn'un qui veut en avoir fini vite.
II avait apporté sa flûte
La plus petite
Et la plus juste,
Faite d'un seul roseau
Égal et rond,
Puis il s'assit en face d'Apollon,
Modeste et les yeux clignés
Devant le Dieu magnifique et vermeil
Avec sa lyre d'or debout dans le soleil.
Marsyas chanta.
Ce fut d'abord un chant léger
Comme la brise éparse aux feuilles d'un verger.
Comme l'eau sur le sable et l'onde sous les herbes,
Puis on eût dit l'ondée et la pluie et l'averse.
Puis on eût dit le vent, puis on eût dit la mer.
Puis il se tût, et sa flûte reprit plus clair,
Et nous, nous entendions vibrer à nos oreilles
Le murmure des pins et le bruit des abeilles.
Et, pendant qu'il chantait, vers le soleil tourné.
L'astre plus bas avait peu à peu déchné;
304 ŒUVRES DE HENRI DE RÉGISriER
Maintenant Apollon était debout dans l'ombre,
Et dédoré, et d'éclatant devenu sombre.
Il semblait être entré tout à coup dans la nuit,
Tandis que Marsyas, à son tour, devant lui,
Caressé maintenant d'un suprême rayon
Qui lui pourprait la face et bridait sa toison,
Marsyas ébloui et qui chantait encor
A ses lèvres semblait unir un roseau d'or.
Tous écoutaient chanter Marsyas le satyre;
Et tous, la bouche ouverte, ils attendaient le rire
Du Dieu et regardaient le visage divin
Qui semblait à présent une face d'airain.
Quand, ses yeux clairs fixés sur lui, Marsyas le fou
Brisa sa flûte en deux morceaux sur son genou.
Alors ce fut, immense, âpre et continuée. Une clameur brusque de joie, une huée De plaisir trépignant et battant des talons. Puis tout, soudainement, se tut, car Apollon, Farouche et seul, parmi les rires et les cris, Silencieux, ne riait pas, ayant compris.