‹ Œuvres de Henri de RégnierChapitre 183 sur 203 · LA PLAINTE DU CYCLOPE · texte numérisé non relu

LA PLAINTE DU CYCLOPE

Et c'est nous, de qui l'œuvre obscur et souterrain Pour la ville aux dieux d'or fait des portes d'airain.

« Condamnés à la nuit, Cyclopes, nous aurions. Connue d'autres, aimé le jour et les rayons, Le soleil, la clarté, l'air vaste, la lumière, Mais notre race, hélas ! de l'ombre est prisonnière. C'est ainsi. La sueur nous coule de la peau, Tandis que court la source et glisse le ruisseau, Furtive entre les joncs et pensif sous les chênes, Lt que la Nymphe rit d'être nue aux fontaines ! Le vent frais eût séché nos corps laborieux. La terre est belle. Non. Les fleurs pour tous les yeux Multicolores et charmantes sont écloses.

Un sang divin triomphe en la pourpre des roses. Mais l'œil déshérité qui s'ouvre à notre front N'était pas fait pour voir ce que d'autres verront, Et, lorsque l'un de nous en rampant sur le ventre Se hasarde au dehors, debout au seuil de l'antre. Le chien hurle à sa vue et le troupeau s'enfuit; Chacun en le voyant s'écarte devant lui, C'est en vain qu'un instant au soleil il s'étire. On a peur. Les oiseaux s'envolent, et le rire Des femmes s'interrompt en un cri, et l'on voit, L'une dans le verger et l'autre vers le bois.

Se cacher Lycoris et courir Galatée; La flûte du berger se tait, épouvantée, Si le pas du Cyclope a troublé l'air divin.

« Bien plus. Les Faunes même et même les Sylvains Nous lancent des cailloux et nous jettent des pierres. Et notre œil attristé sous sa lourde paupière Les fait rire de nous dans leurs barbes. C'est vrai Que l'ombre nous a faits rauques, gauches et laids. Le marteau a rendu gourdes nos mains difformes; L'âpre feu nous a cuit le visage. Nous sommes Tout haletants encor du labeur souterrain. Et notre soufïle gronde en nos gorges d'airain.

K Laisse donc le printemps fleurir la terre douce. Ne te hasarde plus vers ce qui te repousse. Bon Cyclope! Reprends en bas ton œuvre obscur; Le four ronfle; la cuve est pleine et bout. L'azur Du ciel est souriant, là-haut, aux blés que dore Ce soleil qui pour toi n'aura pas eu d'aurore. Retourne à ta caverne et rentre dans ta nuit; Descends vers la rumeur et descends vers le bruit, Et ne t'occupe plus de Thomme et de la terre. Sue et peine et, parfois, pourtant, pour te distraire,

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