TROIS SONNETS POUR BILITIS
Pour que la porte s'ouvre et te reçoive, Amour, Ne viens pas, en prenant la forme et la figure D'un jeune guerrier, beau sous l'airain et la bure. Impérieusement y heurter d'un poing lourd.
Suis pour franchir le seuil un plus subtil détour Et que l'œil qui te guette à travers la serrure Voie en toi, égarée et lasse, à l'aventure, Quelque fille des champs, de la ville ou du bourg.
Ne prends pas pour guider tes pas sur le chemin La torche brusque. Non. Une lampe à la main, Entre. Son rire est doux si rien ne l'effarouche;
Et bientôt tu verras, dans la chambre fermée. Tour à tour acharnée ou soumise à ta bouche, Bilitis amoureuse et Bilitis aimée.
Bilitis, pour louer l'Ainour, tu as cueilli, Sur le même rosier qui fleurit double et porte L'une et l'autre en sa pourpre épanouie et forte, Deux roses dont le sang en pétales jaillit.
Dans la coupe d'onyx que ton geste remplit Aux deux amphores d'or qu'un esclave t'apporte. Tu verses pour le dieu vers qui ta voix exhorte Le vin du même cep en même temps vieilli;
Car l'Eros que tu sers dans l'Ile délicate N'est pas celui qui veut l'étreinte disparate Où la vierge succombe à l'amant musculeux;
Bilitis est pieuse à l'amour qui, comme elle, Subtil en sa caresse et souple dans ses jeux. Semble être dans une autre à soi-même fidèle.
LES MÉDAILLES d'ARGILE 59
Mes Sœurs, notre jeunesse a mûri lentement
Sa grappe savoureuse à nos treilles rivales
Et nos jours que le Temps presse de ses sandales
Ont coulé comme un vin dont l'ivresse nous ment;
L'âge est venu, sournois, furtif , fourbe et gourmand. Mordre et flétrir, hélas ! nos gorges inégales ; Notre vendange est faite et j'entends sur les dalles Marcher le vigneron dans le cellier dormant.
Vous, ô mes Sœurs, je vois vos mémoires perdues Vieillir poudreusement comme les outres bues, Et moi, que visita la Muse aux ailes d'or.
Je resterai pareille à l'amphore embaumée Où, captif aux parois qu'elle respire encor, Vibre et rôde le vol d'une abeille enfermée.